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Du pain au pain
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 Article publié le 26 octobre 2025.

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Sacs à dos et sacs à main de l’art « néon »-avant-gardiste contiennent pain et mortadelle,

quelques groupuscules de graphomanes romains donneraient plutôt dans brioches au peuple,

ça arrive, si les vers sonnent creux, qu’ils soient limés par une toupie Bosch

et que des textes polis à la lime à ongles ne convainquent pas une esthéticienne,

mais dans le groupuscule romain ils sont tous maîtres de l’esthétique, esthéticiens ante litteram,

l’est-éthique, tous à citer, mal à propos, Osip ?mil’evi ? Mandel’štam.

 

Mais le peuple, il nous demande du « pain au pain », des textes énergiques, qui dorment à la belle étoile,

s’il voulait des images il aurait hacké tous les films de Milly D’Abbraccio,

« pain au pain » ou « pénis au pénis », le barman à l’angle ne fait pas de différence,

les gagas octogénaires qui écrivent qu’il ne comprennent rien créent du dommage ou de l’indifférence

à la stratégie de la démocratie lyrique, une lire pour cent grammes, avec D’Abbraccio au lit,

avec elle et Moana, la main tendue aux lecteurs au moins on sait où on la met.

 

Ce groupuscule de graphomanes romains qui s’obstine à copier Tranströmer

aime mettre traduction et texte en regard avec le soutien du chevronné copywriter

ils discutent entre eux de choses qui n’intéressent personne en faisant de l’art une association,

sans deviner le moins du monde que de Personne ils subiront la sanction, oui, de l’Odyssée dans l’Hospice.

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  Du pain au pain par Catherine Andrieu

Ils avancent, sacs à dos pleins de concepts et de slogans, sacs à main gonflés de vernis culturels. L’art, ici, s’illumine au néon — avant-garde de pacotille, où la lumière n’éclaire plus mais blesse. Ivan Pozzoni, l’œil acéré, débusque les faussaires : ces graphomanes romains qui, sous couvert d’esthétique, trafiquent l’éthique. Ils polissent la vacuité comme une toupie Bosch affine la surface du vide. Ils liment, ils poncent, ils polissent la mort de la parole. Et tout cela pour offrir au peuple des brioches, jamais du pain.

Mais le peuple, lui, réclame du « pain au pain » — l’évidence nue, la parole sans costume. Il ne veut ni brioches dorées de métaphores, ni mortadelles de slogans recyclés. Il veut la chair simple de l’écriture, celle qui nourrit sans flatter. Il veut la morsure du réel dans la bouche, la pâte de mots qui rassasie. Pozzoni, dans sa rage lucide, fait surgir cette faim ancestrale : la littérature n’est pas une boutique d’esthéticiens, c’est une table dressée au grand vent.

Le poète éreinte, ironise, frappe. Les groupuscules qu’il vise — ces cénacles de faiseurs d’avant-garde — confondent création et coterie, poème et publicité. Ils citent Mandelstam sans l’avoir lu, en oubliant que le poète russe écrivait au risque de sa vie, non pour la gloire d’un « copywriter ». Mandelstam, déporté, mort de faim, savait ce que c’est que de manquer de pain : non le pain métaphorique, mais celui de la bouche et du souffle. Chez Pozzoni, cette allusion n’est pas gratuite : elle accuse la distance obscène entre la posture esthétique et la vérité du manque.

« Pain au pain, pénis au pénis », lâche-t-il dans un éclat de crudité jubilatoire. La provocation, ici, n’est pas vulgaire : elle est lucide. Elle dénude la logique marchande du verbe — l’érotisme empaqueté, la chair transformée en argument publicitaire. Il y a là une révolte contre la confusion entre désir et marchandise, contre cette société où l’on ne distingue plus la main tendue de la main qui se vend. Pozzoni mêle dans un même souffle Milly D’Abbraccio et Moana Pozzi, icônes du porno italien : elles deviennent les muses d’une époque où le corps, comme le mot, ne sert plus qu’à être consommé.

Sa satire est une fresque baroque et désespérée, où la démocratie lyrique — belle formule à double tranchant — se solde à la lire le vers. Le poète y tient encore, seul, un fil de colère : il s’oppose à cette dilution du sens par l’ironie du sens lui-même. C’est une écriture du contre-feu, une poésie qui refuse de se coucher sous le néon.

Et dans la dernière strophe, le geste se fait prophétique : ces graphomanes, fascinés par Tranströmer — ce maître suédois de la lumière intérieure — s’acharnent à copier sans comprendre. Ils font de la poésie un club privé, une « association ». Mais Pozzoni, lui, convoque Homère : « de Personne ils subiront la sanction ». La référence à l’Odyssée — Ulysse qui se nomme « Personne » pour échapper au Cyclope — se retourne ici contre eux. Ils croient naviguer vers l’éternité littéraire ; ils dérivent vers l’Hospice.

Ce poème est une fable moderne, grinçante et éclatante. Une dénonciation du faux sublime, du marketing de la sensibilité. Pozzoni écrit avec les dents. Il réclame le retour du pain véritable : le verbe sans sucre, la parole qui se mange, qui brûle, qui nourrit. L’art, pour lui, n’est pas un musée climatisé — c’est une boulangerie en feu.

Sous son sarcasme, une tendresse blessée palpite : celle d’un homme qui croit encore que la poésie peut sauver le monde, à condition qu’elle ose redevenir du pain.

Catherine Andrieu


 

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