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![]() oOo Tous les mots que je peux réunir me dépassent J’écris dans des séquences en hélice J’ai à moi seul l’énergie de toute une ville Peut-être faudra-t-il descendre un peu plus bas pour écrire terre à terre Ecrire est-ce trop enfantin Non Je n’ai pas les poèmes que je mérite Et ai-je fait un cycle complet en poésie moderne Et toutes ces étoiles qui n’ont pas de ciel pour se porter Qu’en faire Oui J’écris jusqu’aux catastrophes de la nuit humaine Pourquoi mes mots ne s’adressent-ils plus la parole Je ne dispose plus que d’un aller simple Le poète n’est qu’une lieu de passage comme un autre je crois
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Il y a dans cette parole le vertige d’un homme qui se sait traversé par ce qu’il nomme — et déjà dépossédé de ce qu’il écrit. Ce n’est pas un poème, c’est une expérience de dérive, une poussée d’énergie lucide qui, par éclats, tente de formuler l’impossible : dire le mouvement intérieur d’une conscience qui se fracture à mesure qu’elle s’élève. Stéphane Casenobe écrit comme on avance dans la nuit : sans certitude, mais avec cette obstination vibrante de celui qui croit encore qu’un mot peut rallumer le monde.
« Tous les mots que je peux réunir me dépassent » : le poète commence par sa propre impuissance. Mais cette impuissance n’est pas un constat — elle est un seuil. Là s’invente une poétique du dépassement, un espace où le langage devient un corps en rotation, une spirale — « des séquences en hélice » — qui tourne sur elle-même jusqu’à produire de la lumière froide. L’écriture n’est plus un geste d’expression : c’est une centrifugeuse de sens, une traversée énergétique du réel. « J’ai à moi seul l’énergie de toute une ville » : la phrase n’est pas hyperbole mais transmutation. Le poète ne décrit pas la ville, il la contient. Il devient cette tension électrique, ce cœur vibrant au milieu du silence.
Et pourtant, il doute. « Peut-être faudra-t-il descendre un peu plus bas pour écrire terre à terre ». C’est là que se loge la beauté rare du texte : dans ce désir de chute, dans ce besoin de se confronter à la matière brute, de quitter l’abstraction pour la poussière. L’humilité succède à l’illumination. Casenobe écrit depuis cet entre-deux : le haut et le bas, la ville et la terre, la pensée et la boue. Il interroge sans relâche : « Écrire est-ce trop enfantin ? » Et dans la simplicité de cette question, toute la poésie moderne vacille. Car oui, écrire, c’est redevenir l’enfant qui découvre le feu des mots avant qu’ils ne soient domestiqués.
Alors vient cette phrase splendide, presque oraculaire : « Je n’ai pas les poèmes que je mérite. » Elle renverse tout ce que nous croyons savoir du mérite, de l’effort, du talent. Comme si le poème n’était pas une récompense, mais un être autonome, indocile, qui choisit de venir — ou non. Le poète, lui, reste au seuil, guetteur des signes, sans couronne ni gloire. « Et ai-je fait un cycle complet en poésie moderne ? » demande-t-il, conscient de tourner dans une orbite de formes déjà explorées, mais dont il tente encore de saisir l’ultime frémissement. Il n’y a plus de début, plus de fin : seulement la rotation des voix dans la chambre du langage.
« Et toutes ces étoiles qui n’ont pas de ciel pour se porter / Qu’en faire » — voilà peut-être le vers qui définit tout Casenobe. Ces étoiles, ce sont les mots, les intuitions, les fulgurances sans cosmos, des fragments de beauté suspendus dans le vide. Le poète cherche leur gravité perdue. Il voudrait leur offrir un espace où s’accrocher. Mais la seule réponse, c’est l’écriture elle-même, ce geste qui maintient la lumière en suspension au-dessus du néant.
Puis, l’aveu : « J’écris jusqu’aux catastrophes de la nuit humaine. » Non plus pour embellir, mais pour endurer. Casenobe écrit comme on résiste, comme on garde la lampe allumée dans la chambre de l’effroi. Ce n’est plus le poème qui cherche la beauté, c’est la beauté qui se cabre dans le désastre.
Enfin, cette chute magnifique, presque désincarnée : « Le poète n’est qu’un lieu de passage comme un autre, je crois. » Loin de toute posture, c’est ici l’épure absolue du rôle du poète. Non pas celui qui détient la parole, mais celui par qui la parole passe. Non pas le maître, mais le gué. Lieu de passage, donc lieu de péril. Le poète devient cette faille dans le monde, cette zone de transit entre la chair et l’invisible.
Chez Stéphane Casenobe, vagabonder devient nécessaire non pas parce que l’errance est belle, mais parce qu’elle seule empêche la fixité, la mort du sens. Son texte est une chambre d’échos où la conscience se désarticule pour mieux retrouver son centre. C’est une poésie qui ne cherche pas à plaire, mais à survivre, à maintenir l’étincelle du langage dans le souffle glacé du réel.
Et c’est précisément là, dans cette tension entre la lucidité et la perte, que se tient la grandeur de ce poème : il n’offre pas un refuge, mais un passage. Une manière de dire au lecteur : si tu ne peux plus t’arrêter, écris encore — là où vagabonder devient nécessaire.
Catherine Andrieu