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Musiques de Pascal Leray
Vinyl (SoundCloud) - "Aglaé sous la pluie"
![]() oOo Aglaé sous la pluie Argument
* Pistes d’écoute
• Acheter le disque Aglaé sous la pluie https://elasticstage.com/soundcloud/releases/dodecaphonie-en-re-aglae-sous-la-pluie-album • Ecouter Aglaé sous la pluie https://elasticstage.com/soundcloud/releases/dodecaphonie-en-re-aglae-sous-la-pluie-album • Ecouter « Araignée » • https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?article1082 • Ecouter Joe au soleil • https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?article3506 • Ecouter Variables du repli https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?article4493 • Lire « La destruction sérielle » • https://www.lechasseurabstrait.com/revue/spip.php?article8904 • Consulter le catalogue phonographique de Pascal Leray https://soundcloud.com/user-11358062/albums
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* Argument
Le temps est une drôle de chose (dans la mesure où existerait quelque chose comme « le temps », dois-je préciser).
Quatre ou cinq ans s’étaient écoulés depuis les premiers enregistrements de Joe au soleil, qui forment un ensemble de chansons plus ou moins régulières et dont la première manifestation a été une expérience réalisée sur le magnétophone dont la courroie fatiguait de plus en plus. Du déroulement irrégulier de la bande à l’enregistrement, résultait une altération de la vitesse et de toute l’enveloppe (le silence même est altéré). Il serait sans doute difficile de reproduire ou de restituer cela informatiquement, d’autant que le phénomène était évolutif. Plus j’enregistrais, plus la courroie se détendait, plus le déroulement était lent et plus le résultat audible s’en trouvait accéléré. L’air, la mélodie, n’en sortaient pas indemnes, toujours tirés vers le haut par glissements mécaniques croissants.
Joe au soleil n’était pas la première suite que j’entreprenais sur cet appareil déjà défectueux mais cette nouvelle tentative, assez peu réfléchie, découlait du constat un peu angoissé que, le phénomène s’aggravant, il devenait nécessaire que j’adapte mes improvisations. Pour qu’il reste quelque chose comme une mélodie, il fallait que je chante lentement, voire très, très lentement. Il fallait écourter les séquences, en outre, puisque le déroulement s’alentissait dans un temps de plus en plus resserré. J’appuyais sur « record », puis « pause », puis « record », « pause », etc. De là sont nés les principaux thèmes de Joe au soleil, dont j’ai poursuivi la narration musicale avec d’autres moyens – magnétophone à quatre pistes, puis ordinateur et multipiste numérique, sans compter quelques improvisations brutes et d’autres expériences qui m’ont occupé jusqu’à la fin des années 2000. Mais voilà. Parmi les rares proches à qui je confiais ces essais non divulguables, je constatais une certaine lassitude. On m’enjoignait de « tourner la page », de « passer à autre chose ». Une fois n’est pas coutume, j’ai écouté mon auditoire. Puisqu’il fallait mettre une pause à Joe au soleil, je devrais entreprendre quelque chose d’entièrement neuf, de totalement renouvelé : ce fut Aglaé sous la pluie.
Les lecteurs de la Ral, m les plus assidus connaissent déjà un « CD complet » de Joe au soleil. Il est plus tardif et date de 2006. Entretemps, j’avais fait l’acquisition d’un magnétophone Korg D1600 qui me permettait de combiner jusqu’à 16 pistes dans de bonnes conditions. Ils connaissent moins Aglaé et pourtant elle fut, à travers la chanson « Araignée », ma toute première collaboration avec la Ral, m et figure dans le Cahier n°4, « L’étranger ». L’étrangèreté d’Aglaé est indéniable. Elle est étrangère à la vie comme à la mort, tout d’abord. Il m’avait paru logique de proposer cette chanson à Patrick et Valérie, que je ne connaissais alors pratiquement pas. Patrick répondait souvent par des messages très brefs, ne promettant rien mais agissant avec une force de frappe qui étonnera longtemps les jeunes générations encore en sommeil. Il y a l’œuvre du bonhomme et tout ce qu’il embarque avec lui, c’est assez fascinant et complètement unique dans l’histoire de la littérature. Il y a donc eu cette chanson, restée isolée car j’éprouvais une certaine pudeur, une certaine gêne, peut-être même de la honte, à divulguer ce cycle formé à l’antithèse de Joe au soleil et qui est son double indissociable, un peu comme sont Juliette et Justine chez Donatien Alphonse François de Sade. Deux figures opposées comme le bien et le mal mais dans l’univers qui se déployait sous mes yeux, pour ainsi dire malgré moi (et, en tout cas, sans grande conscience ou préméditation), l’axiologie n’a pas sa part. Elle est vaine. On n’y peut rien. C’est ainsi. Joe est Joe et il tue, c’est certain. Mais le phénomène est mécanique et fatal. Joe se rend compte qu’il doit de l’argent à un ami. Il cherche des solutions. Tuer son créancier n’est pas un acte recommandable mais dans le cas de Joe, l’événement est plutôt comparable à une catastrophe naturelle : on peut déplorer l’ouragan qui a fait dix-huit morts, il serait insensé de le juger. D’ailleurs, il n’y a pas de jugement de Joe. Il y a un procès pour Ulrich Hyndir (ou le pseudo-Ulrich Hyndir, ce n’est pas clair). Il y a un jugement de rien, instruit par le policier Hector. Mais Joe a d’autres adversaires que ceux que peut fournir la société : Le désert ; le soleil ; le sable. Rien de tout cela ne rentre dans un tribunal. C’est pourquoi on emmène parfois ses victimes dans le désert (on peut les y trouver mais c’est plus aléatoire), pour les tuer : les circonstances seront indéchiffrables et l’on dira en toute ingénuité : « Pas de victime, pas d’auteur ! Et le mobile alors ? » De la même façon (et c’est sans doute ce qui a pu motiver mon embarras), il serait plus qu’imprécis de considérer Aglaé comme une victime. De toutes façons, rien n’est clair dans son histoire (contrairement à Joe : on sait qu’il marche dans le désert après avoir épuisé son cheval, qu’il veut tuer le soleil, etc.) Elle aussi marche mais en ville, dans une ville détruite par des bombardements. Peut-être est-elle morte elle-même mais rien ne le garantit vraiment, d’autant que comme pour Joe, son récit se poursuit sans début et sans fin. La chanson « Araignée » indique bien qu’elle n’est pas un ange, je crois, qu’elle a sa part de cruauté même si, à ma connaissance, on ne l’a jamais vue faire de mal à une mouche. Les anges n’ont pas d’histoire et elle, née et morte pour ne pas en avoir eue, est devenue sa propre histoire dans les débris de la ville. Elle embarque avec elle toutes sortes de fantômes, ses interlocuteurs exclusifs, me semble-t-il.
Une première série d’enregistrements a été réalisée sur un magnétophone Tascam à quatre pistes, puis une seconde deux ans plus tard, sur le Korg, complétée par une séquence plus expérimentale encore deux ans après. Non que les premiers essais se fussent cantonnés à des chansons d’essence tonale ou modale, au contraire. Dans le dualisme Joe / Aglaé, il y a l’opposition de deux séries dodécaphoniques, associées à chacune de ces figures. La série de Joe s’établit ainsi : ré, sib, lab, la, mib, fa#, fa, mi, do#, sol, si, do. La série Aglaé s’énonce : ré, do, mi, fa, sol#, do#, fa#, sib, mib, sol, si, la. Elles n’observent pas de symétrie particulière, ne se réduisent pas en « séries isomorphes ». Leur constitution est accidentelle car j’en reste au principe saussurien : « L’accident crée ce qui deviendra significatif ». En revanche, elles observent bien, l’une et l’autre, des particularités que je n’ai cessé d’explorer, avec les moyens, sur le plan intellectuel aussi bien que technique, défaillants, l’’une depuis 1998 et l’autre, donc, celle d’Aglaé, depuis 2002. L’attribution des deux séries aux deux figures qui leur sont associées a ses fragilités : il se peut que certaines pièces du cycle d’Aglaé se soient développées sur la série de Joe, ou inversement, ce n’est pas très important. En effet, je n’ai pas beaucoup d’égards pour les règles établies en matière de musique ou de littérature et si le principe sériel me semble extraordinairement productif, je ne crois ni en l’unicité de la série ni en ses propriétés subliminales. N’ayant pas la prétention de faire œuvre de compositeur, je ne vois pas de problème à associer chanson et dodécaphonie, entre autres, sachant que l’acteur principal de cette étrange scénographie est le magnétophone.
Dans le cas d’Aglaé, la dodécaphonie côtoie des choses plus proches de ce qu’on appelle « musique tonale » (mais je parle plutôt, pour ma part, de musique antitonale à cause d’une batterie de règles et de principes dont je me soucie assez peu), ainsi qu’un mode dont j’avais trouvé le modèle dans un vieux numéro du magazine Guitare et Claviers et dont je ne garantis pas la fidélité au modèle décrit dans la revue musicale : mi, fa, sol#, la, si, do, ré#. C’est la dramaturgie qui a décidé de cette combinaison pas plus préméditée que le reste. Et longtemps, je me suis cantonné à l’exercice de deux séries, convaincu qu’il me fallait entendre non pas la série elle-même (car il ne s’agit que de douze notes et leur égrènement ne vous donne aucune idée de leur pouvoir de transformation permanente) mais l’univers mélodique et harmonique qu’elle engendre, par les formes qu’elle oblige et celles qu’elle interdit.
Le cycle d’Aglaé a donc été l’occasion d’expérimenter une « nouvelle série », après quatre ans d’exercice de la précédente qui, contemporaine de Joe, est devenue série de Joe. C’était une étape importante pour moi. Et j’ai certainement gagné quelque liberté à initier cette nouvelle séquence. Je m’étais astreint pendant tout ce temps à n’utiliser qu’une seule série, négligeant même de la transposer ou d’utiliser les transformations classiques (inversion, rétrograde et leur combinaison). Pour la série Aglaé, il en a été à peu près de même. Je me suis peut-être même moins aventuré encore à transposer ou transformer la série de base. En revanche, tout en elle indique l’ouverture vers des formes tonales ou « antitonales ». La série oppose en effet frontalement les 7 notes « naturelles » et les 5 « accidentées », en sorte que l’on a un bloc de la série qui a toutes les allures d’une musique tonale et consonante, tandis que le second bloc est constitué de quartes empilées pour l’essentiel. De là, sans doute, une familiarisation plus aisée avec les formes latentes de la série.
Le disque désormais disponible via une plateforme partenaire de Soundcloud regroupe principalement des enregistrements de cette deuxième livraison, qui a bénéficié de moyens techniques sensiblement supérieurs au Tascam Portastudio puisque je disposais de 16 pistes au lieu de 4, ce qui permet d’enrichir considérablement le tissu sonore même si mon objet n’a jamais été d’harmoniser des airs, des mélodies, ou même de composer des pièces convenablement articulées. Certaines chansons se tiennent comme de vraies chansons, c’est vrai : « Araignée », « Reviens-nous », ou même « Stations de tram ». La dérive est toujours latente mais enfin, on y retrouve des couplets, parfois même un refrain. N’ayant pas non plus le souci de la virtuosité, certaines sections font office de solo sans véritablement en assumer toute la fonction. D’autres sections sont plus aventureuses : « Grande Aglaé (1, 2) » ramasse presque tout le récit en une dérivation à-demi improvisée, poursuivie par ce mode asymétrique qui nourrit plus d’un motif, à commencer par un circuit fa / la / mi / do qui est une réduction du circuit mi-fa / sol#-la / ré#-mi / si-do, dont la figure me trouble depuis longtemps. Elle ne concerne pas qu’Aglaé mais enfin, elle y a pris toute sa part. Elle se représente d’ailleurs dans « Visiteurs dans le délire accompagné », avant-dernière pièce du disque, qui a la particularité d’être une chanson partagée avec Joe. Elle a fait le pont, de la fin de l’année 2001 aux premiers jours de 2002, entre les deux cycles et n’appartient ni vraiment à l’un, ni complètement à l’autre. Elle assure la continuité entre ces deux êtres que tout oppose comme, en apparence, le crime et l’innocence. Mais il y a du Joe dans Aglaé et il y a de l’Aglaé dans Joe et cette communauté ontologique (si j’ose dire) se condense étonnamment dans les termes de cette chanson, pas seulement parce que le « tu » dont il est question marche sans fin (sinon l’épuisement) mais parce que les motifs musicaux aussi se croisent, se combinent et, s’ils ne se confondent pas, se retrouvent soudés les uns aux autres. C’est ainsi que la pièce se termine sur la série de Joe, abruptement énoncée, sans fard ni ornementation. Juste la série pilonnée ad lib et un solo bien crade, saturé à mort, rejouant la même série dans son expression originelle.
Le disque se termine sur une pièce toute dodécaphonique dans sa conception et, pour autant, pratiquement improvisée à l’enregistrement. Une pièce que j’ai longtemps considérée avec embarras à cause de son ampleur, peut-être. Elle raconte une autre histoire d’Aglaé, ou la reprend sous un angle différent. Peut-être parce qu’on est passé de l’autre côté de la tonalité, on retrouve une certaine sérénité. La centralisation tonale m’a toujours un peu oppressé, c’est vrai. Or, dans cet exercice multipiste, l’espace sonore se déployait d’une façon que je n’avais jamais connue. Je n’en ai tiré les conséquences théoriques, presque métaphysiques, qu’au seuil des années 2010. Des lecteurs de la Ral, m s’en souviennent peut-être. C’était l’heure de « la destruction sérielle ». L’idée en était odieusement simple : la série dodécaphonique n’altère pas le principe mélodique ; elle annihile la notion d’harmonie. A l’harmonie, elle substitue nécessairement le chaos. Les gens paniquent souvent quand on parle de chaos mais cela n’est pas du tout synonyme de frénésie et de tourment, bien au contraire ! C’est pourquoi j’insistais sur le calme du chaos, qui se traduit dans « Aglaé seriata » par la coexistence de lignes dont chacune a sa propre temporalité. Il n’était plus question de verticalité, d’harmonie ou de contrepoint. On a trop souvent ramené la série à une existence contrapunctique. Et les mêmes, un peu plus de tard, de se plaindre des « impasses du sérialisme » ! Mais si impasse il y a, la dodécaphonie n’y est pour rien.
En 2010, je n’avais plus du tout les moyens d’enregistrement que m’avait amené le Korg D1600. J’épuisais mon ordinateur avec une indicible cruauté pour lui faire cracher les derniers sons qu’il fût capable de traiter avant que la carte-son d’origine ne cède sans espoir de restauration. Et ces sons, il fallait encore qu’ils s’organisent sériellement. Ce qui a donné les Variables du repli, qui reposent eux aussi sur le calme du chaos mais le calme est certainement moins évident que pour « Aglaé seriata ». Depuis, je n’ai guère eu l’occasion d’explorer cet axe de simultanéités. Je sais que je ne pourrai pas tout faire et je ne suis pas mécontent d’avoir du moins touché du doigt la prodigieuse fécondité du principe dodécaphonique.
Il n’y avait rien d’évident, en revanche, à ce que je sélectionne cet épisode pour un choix de gravure qui me permet de proposer à un public nombreux, à une audience internationale, un enregistrement fixé sur disque microsillon. C’est en recensant les traces sonores accumulées depuis quelque trente-cinq ans que je suis arrivé à ce choix. Les chansons sont consistantes. On ne peut pas parler d’artisanat mais tout résulte du travail de la main et de la voix. Je sais bien que la plupart des auditeurs seront embarrassés ou effrayés, révoltés peut-être parce que normalement, on ne doit pas faire les choses comme ça. Ils ont certainement raison mais cela n’a pas beaucoup d’importance. Quand la chose qui ne devait pas naître naît malgré tout, il faut la laisser tracer son chemin. Ainsi va Aglaé. Ainsi va Joe, dans l’ombre. Même dessinés du trait le plus grossier du monde, rien ne saurait les empêcher d’avoir été.
Rien.
Aglaé sous la pluie Paroles
• Araignée
Comme tu revenais à une heure inégale, les gens remarquaient tes pas et ta démarche tordue. On te sifflait des cafés. Tu parlais aux araignées. En souvenir de tes proies, tu riais comme un serpent. Aglaé, si tu sors, reprends tes heures avec toi. Tisse au sol ton jeu étroit. Siffle encore comme on te parle. Aglaé, si tu sors, reprends tes heures avec toi.
Les jours se suivront à un rythme inégal. Les regards sarcastiques ne couvriront pas tes pas. Tu injecteras ton mal au souvenir d’un café. Tu sangloteras sans fin et le café passera. Les jours se suivront à un rythme inégal. Tu reprendras tes pas sous des regards sarcastiques. On te sifflera encore, tu injecteras ton mal. Au souvenir d’un café, tu sangloteras sans fin. Mais le café passera, Aglaé, tu reprendras ton souvenir de la ville et des heures sans autre voix.
Reste seule, Aglaé. Reprends ton heure avec toi.
• Grande Aglaé, 1
Dehors dans la nuit, dans le jardin, il se peut qu’un train se fraie au loin le plus court chemin vers rien. Il se peut que rien, dans le jardin, ou moins que rien, ou rien du tout ne survienne. Mais pour y voir clair, Aglaé sort. L’air clair la reçoit. Cette condition d’être la nuit à ciel ouvert, dans un jardin ouvert, la surprend. L’air est suspendu dans le jardin où rien ne résonne, ne résonne… Aglaé va dormir.
L’escalier va au couloir. Le couloir va à l’horloge. Mais le couloir ne voit rien. Le sol s’écoule. Qui s’écoulait au couloir sans voir le sol ? Qui remonta à l’horloge, sinon le sol ? La maison se liquéfie. Le sol se pend. Mais le couloir ne voit rien. Le soir descend. Le couloir reste au soir. Aglaé sort. Aglaé va à l’horloge. Le ciment coule. Le ciment va au boudoir. Le boudoir dort. La maison se liquéfie. Le sol se pend. Mais le couloir reste au soir. Le soir descend. Aglaé va à l’horloge, au ciment sort. Mais le boudoir se referme, Aglaé dort. Aglaé dormait dans l’herbe. Sinon le sol, le couloir ne voyait rien. Le sol s’écoule, coule…
Dehors dans la nuit, dans un jardin, il se peut que rien se fraie au loin le plus court chemin vers toi, Aglaé. Tu dors, tu dormais dans l’herbe. Et le sol ne voyait rien, rien, rien…
• Grande Aglaé, 2
Et les arbres magnifiques transformaient tout le jardin en avenues métalliques pour Aglaé. Des avenues magnifiques, Des arbres au bord des routes et, sous un vent métallique, Aglaé perdait sa route.
Aglaé, compte les décombres de la ville, dans un décompte funèbre. Comme un long après-midi d’hiver où tu allais en ville. Voyais-tu des débris dans les rues ? Aglaé, tout ton corps devenu des allées et des rues transformées en cimetière. Aglaé, compte les décombres de la ville, comme un décompte funèbre. Comme un long hiver nu morcelé…
Augmentes-tu l’espoir ouvert qui fendait ta paume, Aglaé ? Augmentes-tu l’espoir ouvert qui te fendait la paume, Aglaé ?
• Reviens-nous
Reviens-nous Aglaé : ton cercueil n’est pas clos. On te croyait sous la pierre. Tu es à l’extérieur. Le repas va commencer mais nul ne t’oubliera. Tu resteras avec moi dans un recoin obscur. Nous devisons sur les mondes que nous avons résorbés. Tu ressembles à une fleur. Je te cueille une à une. Reviens-moi Aglaé : je veux sous tes yeux. Reviens-nous Aglaé. Ton souffle nous ranime. Rien ne revient à ce seuil, Aglaé.
Reste où tu es, Aglaé : la ville se ranime. Le mépris, le silence, nous mangent dans la main. Aglaé, avec moi, tu seras bienheureuse. Je te promets le bonheur et des arbres en fleur. Nous visiterons l’esprit qui travaille la ville. Nous inspecterons chacune des maisons du bonheur. Mais tout ceci importe peu : je rêve au souvenir secret, muet comme une pierre. Je t’ai rêvée entière. Rien ne revient à ce seuil, Aglaé…
Aglaé, la ville se ranime. Le mépris, le silence, nous mangent dans la main. Aglaé, avec moi, tu seras bienheureuse. Je te promets le bonheur et des arbres en fleur. Nous visiterons l’esprit qui travaille la ville. Nous inspecterons chacune des maisons du bonheur. Tu verras avec joie le monde sans ses ombres. Tu resteras avec moi dans un recoin obscur.
• Stations de tram
Ces stations de tram disent que des trams ont été tracés – et rien. Aglaé déblaie, le sol se souvient bien et retrouve les rails (les rails) (rails) qui traversaient la ville (la ville)… Sur le chemin de la ville, les rails véhiculent leurs fantômes. Toi aussi, transporte tes fantômes sans joie. Vois Aglaé : nos morts nous transportent Tu es où, Aglaé ? Il pleuvait. Il pleuvait à cette heure, comprenez ? Tiens ! Prenez Aglaé. Jetez-la sous la pluie, qu’elle compte les gouttes de pluie qui découvrent les rails des trams détruits, Aglaé, ne reste pas ici. Enfonce-toi, écoule-toi. Il continuera sa route sans toi. Oh, fantômes…
Visiteurs dans le délire accompagné
Tu passeras des rues, des rues et des déserts. Tu couvriras des champs de tes deux yeux ouverts. Ainsi tu iras loin et même très, très loin. Ainsi, tu iras loin. De plus en plus loin. Tu passeras des villes, des villes et des déserts, et des villes désertes que peuple seul le sable. Et tu iras plus loin. Oui et tu iras loin. Tu iras très, très loin et même plus que loin. Oh, tu iras si loin qu’on ne te verra plus. Et le sol t’oubliera et son peuple de sable.
Tu passes le désert. Tu y conduis le sol. Tu traverses la rue. Tu vis pour quelque chose.
Aglaé seriata
De cendre et de décembre, de cendre, de décembre. La pluie tombait. La pluie descendait. Aglaé coulait. Aglaé en ville soulevait des pierres. Aglaé coulait. Et les pierres se soulevaient, et Aglaé se liquéfiait.
Je rêvais aux maisons mobiles de Platonov. Elles dormaient pour toi. Tu t’étendais en elles. Le sol te recouvrait. Une maison toute ronde. Le sol. Une maison toute ronde… si joliment ronde. Le sol. Sous l’éclatement sourd des bombes.
Aglaé dormait sous la pluie. Aglaé dormait entre la pluie. Aglaé se noyait.
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Commentaires :
Le temps est une drôle de chose, écrit Pascal Leray. Et d’emblée, quelque chose en moi acquiesce, non pas comme on approuve une thèse, mais comme on reconnaît une cicatrice. Ce texte n’est pas seulement une « présentation » d’Aglaé sous la pluie : c’est déjà une partition, une dramaturgie de bande magnétique fatiguée, de courroie qui se détend, de voix qui se cabre dans la lenteur pour survivre à l’accélération.
Et je dois le dire d’entrée, comme une précaution d’honnêteté : je serais bien incapable de commenter la musique. Les séries dodécaphoniques, les blocs de notes « naturelles » et « accidentées », les circuits mi-fa / sol#-la / ré#-mi / si-do, les multipistes, le Korg, Soundcloud et la destruction sérielle – tout cela, je ne le maîtrise pas, je ne saurais pas le discuter sur le terrain des compositeurs. Je ne peux qu’entrer là où ce texte m’ouvre la porte : dans le récit, dans la pensée, dans ce tremblement du temps qui s’abîme dans les machines et remonte, comme une houle, en personnages.
Car ce qui m’importe ici, c’est moins la théorie musicale que ce geste étrange : faire naître deux êtres – Joe et Aglaé – d’une courroie qui lâche, d’un magnétophone qui se délite et d’une obstination à entendre, dans le défaut technique, un destin poétique.
Au commencement, il n’y a pas Joe, il n’y a pas Aglaé. Il y a un magnétophone dont la courroie fatigue. La bande défile de travers, le temps se plisse. Le silence lui-même est altéré. Pour sauver quelque chose comme une mélodie, il faut chanter très, très lentement. Retenir la voix comme on retient le souffle d’un noyé. Appuyer sur « record », puis « pause », puis « record » encore, comme si l’on bricolait, par fragments, un temps de rechange.
C’est là, dans cette couture maladroite, que naît Joe au soleil. Une mélodie tirée vers le haut par glissements mécaniques croissants, comme un destin qu’on hisse dans un ciel faussé. L’accident de la courroie devient méthode. Saussure veille en coulisse : « L’accident crée ce qui deviendra significatif ». Pascal Leray le prend au mot : ce qui s’abîme dans la machine devient, précisément, ce qui a lieu.
Puis, un jour, les proches en ont assez. On parle de « tourner la page ». On enjoint à « passer à autre chose ». C’est presque comique, cette injonction à la nouveauté, dans un univers où même la bande magnétique refuse d’être stable. Alors, il obéit. Il met « pause » à Joe. Non pas « stop », non pas « éject ». Pause. Et de cette suspension naît l’inverse, le double, l’ombre mouillée du tueur solaire : Aglaé sous la pluie.
Joe et Aglaé, nous dit-il, sont un peu comme Juliette et Justine chez Sade, figures opposées comme le bien et le mal – sauf qu’ici, précisément, l’axiologie est déclarée vaine. On ne juge pas un ouragan qui tue. On ne juge pas Joe qui tue son créancier comme on ne juge pas le désert, le soleil, le sable. Ce n’est pas un « monstre », c’est un phénomène.
Aglaé, elle, n’est pas davantage victime. Elle marche dans une ville détruite par des bombardements, ville disloquée, rails de tramway qui ne conduisent plus qu’aux fantômes, maisons qui se liquéfient, couloirs aveugles, sols qui se pendent. Elle dort dans l’herbe, sous une pluie sans fin, et rien ne garantit même qu’elle soit morte. Elle est, comme Joe, prise dans un récit sans début ni fin, une boucle dont la bande n’a plus de bord.
Une seule chose vient éclairer cela visuellement : ces dessins nerveux, hachurés, presque tremblés, qui semblent sortir du même effritement que les villes d’Aglaé — silhouettes penchées, maisons effondrées, perspectives brisées. Ils prolongent l’effondrement, donnent forme au vacillement, comme si la main du dessinateur partageait l’instabilité même du magnétophone fatigué.
Et pourtant, au cœur de cette liquéfaction, il y a quelque chose d’infiniment exigeant : la logique sérielle. Deux séries dodécaphoniques comme deux ADN mélodiques, deux grilles de lecture de l’espace sonore : une pour Joe, une pour Aglaé. L’une dérive de l’autre, parfois s’y substitue, parfois la contredit. Mais là encore, rien n’est pur : il se peut qu’un morceau « d’Aglaé » repose sur la série de Joe, et inversement. L’appartenance n’est jamais totalement nette.
Cela me touche, cette manière de ne pas sacraliser la règle au moment même où l’on s’astreint à elle. Pascal Leray affirme ne pas croire aux propriétés subliminales de la série, n’avoir aucun souci de hiérarchie entre chanson et dodécaphonie, ni la prétention de « faire œuvre de compositeur ». Et pourtant, tout dans ce texte dit la patience du chercheur : quatre ans à vivre avec une seule série, sans la transposer, sans la retourner, sans l’inverser, comme on vit avec un visage unique, une seule constellation de traits, jusqu’à ce qu’elle devienne un monde. Puis une seconde série, Aglaé, qui oppose frontalement les sept notes « naturelles » aux cinq « accidentées », comme si même dans le chaos, il restait une mémoire de la tonalité, un bloc consonant qui cohabite avec un bloc de quartes empilées.
Je lis cela et je ressens quelque chose de profondément humain : cette obsession d’organiser le chaos, de lui donner ses lois, pour mieux constater, au bout du compte, que la vraie révolution n’est pas là où l’on croit. « La série n’altère pas le principe mélodique », écrit-il en substance, « elle annihile la notion d’harmonie. À l’harmonie, elle substitue nécessairement le chaos. » Mais – et c’est là que le texte devient bouleversant – ce chaos est dit calme.
Calme du chaos.
On imagine la tentation de la frénésie, de la dissonance spectaculaire, de la violence sonore. Or c’est l’inverse : dans Aglaé seriata, des lignes coexistent, chacune avec sa propre temporalité, comme des rues différentes dans la même ville bombardée. Il n’est plus question de verticalité, d’accords, de contrepoint. Seulement des voix parallèles, parfois si distantes qu’elles ne savent plus qu’elles cohabitent.
Je le redis : je serais bien incapable de commenter la musique. Je ne peux qu’écouter, en lisant, cette manière très singulière de penser le son comme un théâtre de personnages. Joe et Aglaé ne sont pas des « déclinaisons » d’une idée musicale ; ils sont, à force d’être pris dans des séries, des glissements de vitesse, des accidents de machine, devenus des êtres ontologiquement liés, même lorsqu’on feint de les opposer comme le crime et l’innocence.
Il y a du Joe dans Aglaé et de l’Aglaé dans Joe. C’est écrit. Et une chanson – « Visiteurs dans le délire accompagné » – fait pont entre eux, pièce partagée, ni vraiment de l’un, ni complètement de l’autre, qui se termine sur la série de Joe, pilonnée ad lib, saturée à mort, comme si, après toutes les dérivations, il fallait revenir à l’os du système, à la nudité brutale de la série.
Les paroles d’Aglaé, elles, se déroulent comme des plans-séquences hallucinés :
Dehors dans la nuit, dans le jardin, il se peut qu’un train se fraie au loin le plus court chemin vers rien.
Là encore, le temps se tord. Ce n’est pas un train qui va « quelque part » ; c’est un train qui se fraie un chemin vers rien. Le couloir ne voit rien. Le sol se pend. La maison se liquéfie. Les stations de tram disent seulement qu’il y a eu des rails – et rien. La ville est un organisme qui se défait de ses organes de transport pour devenir mémoire pure : ce qui subsiste, ce sont les fantômes véhiculés, les morts qui nous transportent, la pluie qui compte à la place d’Aglaé les gouttes sur les rails, à défaut de trains.
Aglaé est prise dans ce double dispositif : elle marche dans des avenues métalliques de branches, se perd dans des allées devenues cimetière, puis s’allonge sous la pluie, se liquéfie à son tour.
Il y a, dans les dernières pages du texte, une forme de mélancolie très particulière. Pascal Leray raconte comment, après le Korg, après les seize pistes, après les explorations du calme du chaos, il se retrouve à épuiser son ordinateur, à le torturer pour en extraire les derniers sons, jusqu’à ce que la carte-son rende l’âme. Là encore, c’est le matériau technique qui décide du destin : « Je sais que je ne pourrai pas tout faire ». Cette phrase, qui pourrait être une banalité, prend ici la valeur d’un credo : la musique n’est pas la réalisation d’un plan mais ce que le temps, les machines, la fatigue, l’économie, la fragilité du matériel laisseront advenir.
Et puis, soudain, ce geste magnifique : choisir, parmi trente-cinq ans de traces sonores, ce cycle d’Aglaé pour être gravé sur disque microsillon, offert à une audience internationale. Non pas ce que l’on aurait attendu, non pas la partie la plus « présentable », mais cette traversée de pluie, de ruines, de séries fragmentées, de calme du chaos.
« Les chansons sont consistantes. On ne peut pas parler d’artisanat mais tout résulte du travail de la main et de la voix. »
Je lis cela comme une déclaration d’éthique. Ne pas chercher à « bien faire » selon les normes, accepter que la plupart des auditeurs soient embarrassés, effrayés, révoltés. Se tenir pourtant du côté de ce qui naît « malgré tout », la chose qui ne devait pas naître et qui naît quand même, et qu’il faut laisser tracer son chemin.
« Ainsi va Aglaé. Ainsi va Joe, dans l’ombre. Même dessinés du trait le plus grossier du monde, rien ne saurait les empêcher d’avoir été.
Rien. »
C’est peut-être là, finalement, que je peux, moi qui serais incapable de commenter la musique, rejoindre ce disque : dans cette affirmation nue d’existence. Les séries peuvent se défaire, les machines rendre l’âme, les villes se liquéfier, les trams disparaître, les maisons mobiles de Platonov dormir sous les bombes : il reste cette évidence silencieuse – ils ont été.
Et dans ce « Rien » final, qui nie qu’on puisse les annuler, j’entends non pas un nihilisme, mais le contraire exact : une obstination à faire place, dans le temps disloqué, aux voix qui marchent encore, qui comptent la pluie, qui tombent, qui se liquéfient et continuent pourtant de chanter.
Catherine Andrieu
Reviens nous Aglaé...j’aime !