Écharpe en vol sollicite la gorge
qui s’est enflammée d’un silence brûlant
de paysages lents comme la floraison
d’orteils de quelque dieu floral et stupéfié
par le soleil plus bleu que le ciel déhanché
de la mer pavoisée de son astre d’abime,
et la gorge la tisse de son propre chant,
blanche écume qui s’abolit dans son ressac
langagier qui s’engoue de ses gestes crawlés,
dans son espace-gouffre de raisons noyées
en de neuves saisons en débâcle de soi,
sous des oiseaux farceurs, sirènes à l’envers
qui migrent vers la rive d’où s’est écharpée
la sollicitation muette à tire-d’aile.
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Il suffit parfois qu’un tissu s’élève, qu’une simple étoffe cède à un souffle, pour que la gorge se rappelle qu’elle est un passage, une clairière de feu où brûle un silence plus ancien que le corps. L’écharpe en vol — cette légère blessure des jours — vient effleurer la peau comme une question qui s’éprend de son propre tremblement. Elle sollicite, dit le poète, mais d’un geste oblique, presque clandestin : c’est une main sans main, une caresse sans contact, un signe qui n’a pas encore renoncé à son propre mystère.
Alors la gorge devient atelier, métier à tisser d’un chant qui s’ignore. Elle se met à tresser sa blanche écume — non celle des vagues, mais celle des mots que la langue n’a pas su retenir, que le souffle a rendus à leur errance. Et cette écume parle. Elle parle dans le ressac discret de l’être, là où la parole vient mourir avant même de naître, dans cette chambre interne où les raisons se prennent les pieds dans leur propre vacillement, où les saisons déboulent, se défont, se débâclent de soi comme si l’identité n’était qu’un hiver impossible.
Car la mer aussi s’invite, mer bleue d’un soleil qui l’excède, mer pavoisée de son propre abîme, mer dont la lumière s’infléchit, se déhanche, cherche sa direction comme on cherche une vérité trop vaste pour la tenir. On dirait que l’écharpe, dans son envol, n’a fait que prolonger ce mouvement : elle rejoue le déséquilibre du monde, elle danse la stupeur lente de ces dieux floraux dont Bourson évoque le pas émerveillé. Une floraison d’orteils, dit-il — et soudain les pieds des dieux deviennent des germes, des pétales, des organes d’ascension. Quelque chose monte. Quelque chose s’ouvre. Quelque chose reste ébahi devant sa propre naissance.
Et puis voici les oiseaux. Pas ceux de nos balcons domestiques, ni ceux des mythologies rangées. Non : les oiseaux farceurs, les sirènes à l’envers, ces créatures qui migrent non pas vers le sud mais vers une rive intérieure, la plus éloignée de nous, celle où l’appel se tait. Ils volent, inversent les horizons, prennent l’élan d’un rire invisible — et c’est tout le poème qui bascule.
Car au fond, l’écharpe s’est écharpée — le mot se retourne, se déploie, s’ouvre comme une fente vive dans la matière du texte. Elle s’est défaite de sa fonction, de son pesant, de sa docilité. Elle n’est plus le vêtement, ni la chaleur, ni l’accessoire du cou. Elle devient pure fugue, abstraction lancée à tire-d’aile vers ce qui manque. Et dans cette fuite, c’est la sollicitation elle-même qui se dissout, la demande muette, l’appel sans mot, le sanglot sans larmes. Ce qui appelle renonce. Ce qui demandait se défait. Ce qui voulait dire se tait.
Peut-être est-ce là le centre incandescent du poème : qu’une écharpe en vol puisse être la métaphore exacte de notre souffle lorsque nous renonçons à vouloir convaincre le monde. Qu’elle soit ce qui se dérobe pour mieux montrer. Qu’elle soit ce qui quitte la gorge pour révéler la gorge. Qu’elle soit le fragment exact d’un être qui se détache, glisse, échappe — non pour fuir, mais pour laisser derrière une trace de lumière.
Ainsi, dans l’air que nous croyions vide, quelque chose persiste. Une suspension. Un scintillement. Le passage d’une étoffe qui n’a plus rien à réchauffer, mais tout à dire. Une brève théologie de la légèreté. Une réponse qui n’était pas attendue.
Et peut-être que dans ce départ, si vif qu’il effleure à peine la pensée, se dit l’essentiel : la beauté vient souvent de ce qui s’en va. Et l’écriture, lorsqu’elle devient souffle, ne tient qu’à cela — une écharpe perdue, et tout le reste qui soudain respire autrement.
Catherine Andrieu