Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Modernisme tardif
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 30 novembre 2025.

oOo

Giorgio Linguaglossa soulève une question cruciale concernant le concept d’art : « Comment et où devons-nous orienter notre recherche d’un nouveau langage poétique ? » Après la fin de l’ère moderne et de toute ontologie esthétique moderniste, décrétée par Zygmunt Bauman et la nouvelle sociologie contemporaine, tout métaphilosophe postmoderne – à l’instar de Jencks avec l’architecture, de Danto avec l’art ou de Fukuyama avec l’histoire – est tenté d’imposer le jugement définitif sur l’objet de sa philosophie, sans tenir compte, d’un point de vue théorique, de la leçon contenue dans La Condition postmoderne et dans le magnifique et méconnu ouvrage de Jean-François Lyotard, Le postmoderne expliqué aux enfants : le cœur du postmodernisme réside dans l’aveu de l’effondrement de tous les « métarécits », c’est-à-dire dans la délégitimation des métarécits de la modernité et de la conception de l’« universalité ». L’hypermodernisme, conscient de la distinction établie par Lyotard entre la mort du discours et la mort du métadiscours, ressuscite l’art et enterre le « tout est permis » de Danto : face au postmodernisme s’élève l’hypermodernisme de Virilio, Baudrillard et Lipovetsky ; face au postmodernisme s’élève l’hypermodernité de Bauman (société liquide) et de Beck (société du risque) [la postmodernité a toujours entretenu une certaine confusion entre théorie (postmodernisme) et espace historique (postmoderne)]. L’hypermodernisme, comme toute néo-avant-garde millénaire (mon exemple italien est le néo-avant-gardisme), abandonne – comme cela est bien établi – le débat sur l’anti-« universalisme » et, contrairement au postmodernisme, entre dans une continuité antagoniste avec le modernisme, déchaînant ses missiles Katioucha pour délégitimer toute forme de « canon » et de « tradition », esclave de sa veine néo-avant-gardiste. Cependant, l’hypermodernisme est un mouvement de crise. Une fois la crise passée, chaque avant-garde/néo-avant-garde, par autocritique, se suicide artistiquement, et finalement, le modernisme tardif entre en scène. Qu’est-ce que le modernisme tardif ? Avant tout, il est à la fois théorie et espace historique : il dépasse le postmodernisme et l’hypermodernisme à gauche en proclamant la fin définitive de l’ontologie et la rupture totale avec le modernisme, qu’il soit naturel ou caricaturé ; il dépasse la postmodernité et l’hypermodernité à droite, en formalisant la transition de l’ère moderne à l’ère de la modernité tardive (comme une répétition historique de la transition de l’Antiquité à l’Antiquité tardive).

 

L’affirmation de Giorgio Linguaglossa est fausse : « La réponse que nous pouvons donner pour le moment est qu’aujourd’hui, en 2025, aucune herméneutique de l’art ne peut être entreprise suite à la fin de la poïesis, de ce qu’on appelait autrefois « art » à l’époque de l’histoire progressive ; aujourd’hui, à l’époque de l’historiographie (c’est-à-dire de l’histoire non progressive), la fin de « l’art » entraîne également la fin de la critique d’art. Et la discussion s’arrête là ». Giorgio retombe dans le postmodernisme de Jameson (1) et Danto, formalisant involontairement une utopie dystopique, une utopie dystopique de cuisine. L’art n’est pas mort : c’est tout métarécit universel sur l’art qui est mort, c’est-à-dire toute herméneutique (critique) littéraire fondée sur l’auto-déclaration d’être une interprétation objective de l’art. L’artiste, rassemblé en assemblées kolektivne, aériennes, nomades et résilientes, ayant assimilé l’erreur de l’historiographie philosophique moderne concernant la distinction aristotélicienne entre poeisís et p ?????, rejette la notion même de « poésie » ou d’anti-« poésie » comme création fantastique d’un objet de langage et, au nom d’une conception pragmatique de cet objet, relance l’interprétation authentique de l’artiste contre toute interprétation subjective du critique littéraire. La critique n’est pas morte : elle est devenue une interprétation faible, soumise à la métacritique argumentative de l’artiste (Habermas). L’artiste devient agens (poésie engagée), à partir de faber, organise le langage-objet selon ses propres fins, substitue la praxéologie à l’herméneutique, s’approprie la création artistique (discours), la verbalisation de l’art (méta-discours) et la contre-verbalisation de l’art (méga-méta-discours), acquérant les rôles d’artiste, de critique et de métacritique (contre-critiques thermonucléaires), s’opposant à toute tentative de cuisine artistique véridique et à toute ontologie du modernisme lyrique/élégiaque. Du glissement à la transformation, puis à l’opposition ouverte (émeutes). La poésie de cuisine, figée dans Danto, s’obstinant à tenter une refondation ontologique d’une véridique poésie émergeant du cœur de l’art, demeure dans la phase de glissement entre modernisme et postmodernisme, incapable d’accéder à la modernité tardive. Le modernisme tardif est une praxis dystopique qui anéantit toute forme d’ontologie et de phénoménologie de l’art, remplaçant l’ontologie esthétique et la phénoménologie esthétique par une socio/ethno/anthropologie esthétique (anesthésique), KNSEAE, fondée sur l’« interaction » sociale (rejet de la dégradation de la triade émetteur/message).

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Modernisme tardif par Catherine Andrieu

Il y a, dans les phrases d’Ivan Pozzoni, quelque chose comme un continent qui se soulève. Un bruit sourd dans les soubassements de l’art, un tremblement discret qui n’annonce pas la catastrophe, mais la conscience qu’elle a déjà eu lieu. Nous avançons dans un paysage où les ruines ne sont plus des ruines – simplement les formes naturelles d’une époque qui a renoncé à se dire au futur. Le modernisme tardif n’est pas une esthétique : c’est une respiration inhabituelle, une manière d’être au monde quand le monde a cessé de croire à sa propre légende.

Ainsi, la question de Linguaglossa – où chercher le nouveau langage ? – résonne comme un écho venu trop tard, un appel dans une pièce déjà vide. Car ce que Pozzoni dévoile n’est pas un langage à venir, mais le fait radical que tous les langages, désormais, doivent naître sans leur ombre. Le modernisme a trop désiré l’universel, le postmodernisme a trop joui de sa chute ; l’hypermodernité, elle, a couru plus vite que le sol sous ses pieds. Alors le modernisme tardif surgit, non pas comme un lendemain, mais comme l’espace exact où les lendemains ne signifient plus rien.

Il faut imaginer un artiste qui avance dans cette zone. Il n’attend aucun verdict, aucun canon, aucune tradition : les vitrines où s’exposaient jadis les vérités sont désormais vides, et cela ne l’effraie pas. Il sait que les métarécits sont tombés, non comme une tragédie, mais comme une dépouille devenue trop lourde pour l’épaule humaine. Il marche donc léger, mais armé, lucide, acéré : il sait que ce qui est mort n’est pas l’art, mais le désir de l’expliquer.

Pozzoni fait de cette lucidité une torche qui éclaire les angles morts. Ce que certains appellent « fin de l’art » n’est que la fin de la cuisine philosophique où l’on réduisait l’œuvre à un bouillon d’herméneutes. L’art, lui, a simplement changé de place : il a quitté les tables des critiques pour reprendre sa respiration dans l’air vif de ceux qui le font. L’artiste devient agens : non plus l’ouvrier du beau, mais celui qui organise la matière du monde selon une nécessité intérieure, quitte à pulvériser les catégories, les définitions, les dispositifs doctrinaires et les liturgies poussiéreuses qui encombraient l’espace.

C’est ici que Pozzoni frappe le plus juste : la critique n’est pas morte, elle est redevenue fragile, nue, soumise à la parole même de l’artiste. Le critique ne peut plus régner ; il doit répondre. L’artiste, lui, ne s’excuse plus d’être celui qui sait. Il n’attend plus l’onction théorique, ni la validation académique : il verbalise, contre-verbalise, méta-verbalise, comme on jette des pierres dans un bassin trop calme, juste pour le plaisir de voir l’eau enfin se briser.

Dans cet espace renversé, l’ontologie devient un luxe trop lourd : l’art n’a plus d’essence, seulement des usages ; plus de destin, seulement des trajectoires ; plus de vérité, seulement des intensités. On abandonne donc les vieilles métaphysiques pour une anthropologie de la vibration, une esthétique de l’interaction, une ethnographie de ce qui survient entre deux êtres lorsqu’un poème se lève.

Et ce mouvement, Pozzoni le nomme modernisme tardif.

Ce n’est pas un terme, mais un basculement. Un moment où l’on cesse d’attendre la lumière pour apprendre à respirer dans la pénombre. Un moment où l’art ne cherche plus à fonder, mais à franchir ; où il ne parle plus au nom du monde, mais depuis ses fissures ; où l’on comprend enfin que toute création est un acte politique, non parce qu’elle dénonce, mais parce qu’elle se tient debout quand tout s’effondre.

Alors, dans cette clarté nocturne, le discours se défait, le méta-discours se liquéfie, le méga-méta-discours devient une étincelle pure. Les catégories anciennes s’engloutissent dans la mer noire des concepts trop lourds. Il reste l’artiste, seul, mais non solitaire, debout dans cette zone de souffle où l’art reprend le pouvoir de dire sans demander la permission.

Le modernisme tardif n’est pas un refuge : c’est une traversée.

On y marche comme sur des braises, avec une lenteur presque sacrée. On y réapprend à écrire, non pas pour prolonger la tradition ou pour la contester, mais pour la désarticuler et découvrir, sous les os, une géologie inédite. C’est un territoire sans maîtres, mais non sans exigences ; un paysage mouvant où l’on n’avance qu’à condition d’accepter que le sol se transforme sous nos pas.

Et soudain, quelque chose s’ouvre : une clarté discrète, comme un lumignon dans le vent. On comprend alors que le modernisme tardif n’est pas la fin de quoi que ce soit : c’est la première fois que l’art est rendu à lui-même.

Non plus une histoire. Non plus une critique. Non plus une doctrine.

Juste : l’art, debout, sans fard, sans prétexte, tenu par ceux qui le font et non par ceux qui le racontent.

Une liberté neuve, enfin revenue du croisement de toutes les catastrophes. Une liberté indémontable, à l’endroit même où les métarécits sont tombés.

Une liberté qui, avec Ivan Pozzoni, retrouve la puissance d’un monde qui recommence sans promis, sans mythe, sans maître.

Catherine Andrieu


  Modernisme tardif par Lalande patrick


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -