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![]() oOo Affaire de circonstances, parfois mises en stances, gaillardes ou doucereuses, qu’importe, une certaine poésie, selon Goethe. Qui dit m’aimer m’aime de pouvoir me dire « Je t’aime » ; je ne suis qu’un prétexte. Vite oublié. Goethe : « Ich liebe dich, was geht’s dich an ? » : « Je t’aime, qu’est-ce que ça peut bien te faire ? » Chasseresse chasse la sécheresse… vaginale. Celle du cœur, purement métaphorique, est sans recours, puisqu’elle n’existe pas. Un peu de vaseline fera l’affaire. * Où sont passés mes vingt ans ? Question absurde. D’où vient que je ne ressens plus rien qu’amorti ? Question essentielle. Si jeunesse il y a, c’est bien celle des cinq sens en éveil doublé d’une curiosité sans pareille. Ni émoi ni émotions fortes, mais une kyrielle de sensations, gerbes d’avenir, arc-en-ciel d’amour. * Appareiller pour l’inconnu, toujours, quitte à se délester de bienvenues trop nombreuses héritées d’un passé mythique ou simplement gorgé de récits à en crever. Pas de portulan, pas de sextant, rien d’autre que la proue d’une prose qui troue le silence, écume de rage dans les flots hostiles, fend et refend les eaux salines, prouesse dérisoire enfin que ces lignes en sillages vite dissipés qu’on appelle tes écrits. * Mosaïque d’amour, amour en mosaïque, voilà le hic. Humilité, humilité ! Sous la mosaïque la terre aimée. Je marchai des années durant sur une mosaïque labyrinthique de bonne facture, puis tout en surface se troubla tant et tant que, pris de vertige, je soldai mes marques, laissai quelques traces peu visibles de mon passage dans les sphères du Dire. Envolées lyriques, néo-classicisme, formes éprouvées-convenues, tout ce que je déteste en poésie comme en musique. Dialogue de la forme en devenir avec des microstructures comme autant de possibles parmi lesquelles choisir les plus parlantes, les plus dignes de s’élever sans faiblir jusqu’à appeler une forme menée jusqu’à son impossible terme : œuvre ouverte, en progrès, stases nombreuses, problèmes à résoudre qui appelle l’accident qui fera rebondir la question en faisant sauter le verrou des évidences. Toutes « choses » merveilleusement présentes dans la musique de Pierre Boulez. * Avide de rites. Avide de gestes précis rituellement codifiés, afin de maintenir le sacré à bonne distance. Avec vos croix et vos histoires saintes, vous avez éradiqué mes raisons d’être ; n’attendez de ma part aucun pardon. Technolâtrie tous azimuts, la belle affaire !
Jean-Michel Guyot 1er décembre 2025 |
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Il y a des textes qui ne demandent pas qu’on les explique, mais qu’on s’y frotte comme à une pierre dure, qu’on s’y blesse un peu pour éprouver encore la température du monde. Big deal est de ceux-là : une affaire sans contrat, sans garantie, où l’on engage tout ce qui reste d’élan contre la fatigue du sens.
Ici, l’amour n’est plus un lieu, mais une opération. Non plus une promesse, mais une circulation de signes — et le « je t’aime » devient une monnaie déjà usée au moment même où elle est prononcée. L’aveu ne fonde rien : il déclenche à peine un courant d’air. Le sujet s’y dissout, réduit à l’usage qu’un autre fait de sa propre voix. L’amour n’est plus ce qui sauve, mais ce qui révèle la mécanique nue du désir : impersonnelle, interchangeable, presque administrative. Big deal, au fond, c’est cela : la liquidation générale des grands mots.
Et pourtant, rien de cynique ici. Il n’y a pas de mépris, seulement une lucidité sans anesthésie. Une façon d’arracher les bandages idéologiques posés sur les plaies anciennes. Le corps, le cœur, l’esprit — tout est convoqué dans une même opération de désenchantement. Même la sécheresse, même l’épuisement des fluides symboliques devient objet de langage. Le texte ose là où beaucoup détournent le regard : dans ce moment où le vivant cesse d’être un mystère pour devenir un problème de friction, d’usure, de lubrification. Le sacré est tombé dans la matière — et la matière parle sans détour.
Puis vient la question de l’âge, qui n’est jamais celle du temps mesuré, mais celle de l’intensité perdue. Les vingt ans ne sont pas une date, mais un régime sensoriel. Leur disparition ne se compte pas en années, mais en appauvrissement du choc : quand le monde n’arrive plus qu’amorti, quand même la douleur devient feutrée. La véritable vieillesse commence là — dans cet espacement du tremblement. La jeunesse, elle, n’était pas l’illusion de l’éternité, mais la profusion brute des sensations, cette façon de recevoir l’existence non comme un récit, mais comme une cataracte.
Alors l’écriture devient navigation sans instruments. Plus de cartes, plus d’astres directeurs, plus de mythologies sûres. Seulement une proue frêle de phrases lancée dans le silence hostile. Le poème n’est plus un refuge, mais un sillage — aussitôt tracé, aussitôt effacé. Il n’y a plus d’œuvre comme monument, seulement des traversées. L’écrivain n’est pas celui qui bâtit, mais celui qui risque encore le départ, sachant que tout retour sera inhabitable.
La mosaïque surgit alors comme figure centrale : puzzle d’amours, éclats de formes, fragments de vocabulaires, accumulation patiente de tentatives. Mais sous la mosaïque, il y a la terre — la terre nue, archaïque, affective, que les motifs recouvrent sans jamais l’abolir. Marcher sur la surface trop longtemps finit par donner le vertige. Alors vient le moment de solder, d’abandonner les marques, de consentir à l’effacement dans les sphères du Dire. Ce renoncement n’est pas une défaite : c’est une bascule éthique. Ce qui est visé désormais n’est plus la beauté reconnue, mais la justesse risquée.
Ici, haine absolue des formes clôturées, des esthétiques héritées, des lyriques sous cellophane. L’écriture ne veut plus singer les chefs-d’œuvre : elle veut se tenir dans l’instant critique de la forme en devenir, là où rien n’est assuré, où chaque microstructure est un pari contre l’évidence. L’art n’est plus ce qui répond, mais ce qui relance la question. Il lui faut l’accident, la fracture, le saut — non pour être moderne, mais pour rester vivant. L’œuvre ne doit plus conclure : elle doit rester ouverte comme une blessure intelligente.
Et pourtant, malgré cette guerre intime contre les idoles, persiste une faim de rite. Besoin paradoxal de gestes codés pour maintenir le sacré à distance. Non pas le sacré des églises, mais celui, plus dangereux, de l’absolu intérieur. Les religions ont trop parlé, trop fixé, trop crucifié le sens. Elles ont remplacé l’expérience par le dogme, l’effroi par le récit. Il ne reste alors qu’un refus sans appel, mais traversé d’une nostalgie muette : celle d’un sacré débarrassé de ses managers.
Face à la technolâtrie, même combat. Même illusion de salut par la prothèse, même fuite devant l’abîme. Rien n’est sauvé par les écrans. Rien n’est réparé par les machines. L’intelligence ici n’est pas celle des systèmes, mais celle du désenchantement actif — celle qui accepte de ne plus croire, sans renoncer pour autant à l’exigence.
Big deal est un texte de dénudation. Il retire les couches, les rôles, les grands récits, les postures. Ne reste que l’homme face à l’usure du désir, à la fatigue des mythes, à la nécessité de continuer sans foi, mais non sans rigueur. Une prose qui n’offre ni consolation ni promesse — seulement une tenue.
Et c’est peut-être là, précisément, que quelque chose comme une vérité recommence à respirer.
Catherine Andrieu