Entre le bas filé d’une passante brune
et la ruelle d’un quartier de sa chair nue,
se répand dans la rue un parfum de volcan
ourlé de son absence d’éruption. On suit
les telluriques impulsions des enjambées
qui cisaillent l’asphalte où passe l’inconnue,
dans le bel Inconnu suractivé par l’œil,
au deuil de pas témoins et preuves ingénues
d’un merveilleux gâchis de sueurs partagées
en gestes éclusiers, réduits au battement
de cils sur une étoffe de pas, retissée
par le vocabulaire de la déception
joyeuse et biseautée de désir cavalier,
enfourchant de l’écrit, l’étalon hors saison.
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Il y a d’abord un passage. Rien d’autre. Une femme traverse le champ du regard, et ce qui s’ouvre n’est pas la scène, mais la faille. Le poème ne décrit pas : il capte une convection du réel, un déplacement d’énergie entre le corps qui passe et celui qui regarde. Le « bas filé » n’est pas un détail fétiche, il est la première déchirure dans la continuité du monde, l’endroit précis où le visible se met à trembler. Là commence la géologie du désir.
Car tout ici relève du tellurique. Le poème avance comme une marche sur une plaque instable : volcan sans éruption, chaleur contenue, promesse non tenue mais insistante. Ce qui se répand dans la rue n’est pas un parfum au sens sensuel, mais une pression interne, une poussée d’origine obscure. Le désir n’explose pas, il circule. Il se faufile dans les interstices du quotidien, dans la ruelle d’un quartier de chair, là où le corps devient territoire, non à conquérir mais à longer, à frôler, à perdre.
Gilbert Bourson écrit depuis cet espace fragile où l’élan rencontre sa propre impossibilité. L’inconnue demeure inconnue, et c’est cette condition même qui active le poème. Le « bel Inconnu » n’est pas l’objet du regard, mais son moteur secret. Le poème ne cherche pas à retenir la passante : il la laisse filer, et c’est dans cette fuite que naît l’écriture. Les pas ne sont ni suivis ni comptés, ils deviennent deuil — non pas tristesse, mais reconnaissance de ce qui ne sera pas. Le désir ici n’est pas manque, il est excès sans prise.
Tout est mouvement et pourtant rien n’advient. Les enjambées cisaillent l’asphalte, mais aucune trace ne demeure. Le poème sait que le corps qui passe ne laisse derrière lui qu’un battement de cils, une vibration infime, aussitôt retissée par le langage. L’écriture n’est pas réparation, elle est lucidité : elle nomme le gâchis, le merveilleux gâchis, celui des sueurs qui ne se rejoignent pas, des gestes restés à l’état d’écluses fermées.
Et pourtant, loin de toute amertume, quelque chose jubile. La déception est « joyeuse et biseautée », le désir « cavalier ». Il n’y a pas de plainte ici, mais une manière de chevaucher l’absence, de faire de l’écrit un étalon hors saison, indocile, improductif, mais intensément vivant. Le poème ne cherche pas l’accomplissement, il célèbre la tension. Il ne veut pas posséder, il veut durer dans l’élan.
Ce texte est une leçon d’éthique du regard. Il dit : voir sans prendre, désirer sans réduire, écrire sans refermer. Il inscrit le corps de l’autre dans une géographie sacrée où l’approche est déjà trop, où la distance devient forme. Dans cette rue traversée, dans ce volcan sans feu, le poème trouve sa vérité : le désir n’est pas ce qui mène à l’autre, mais ce qui nous révèle à nous-mêmes, en déséquilibre, en marche, enfourchant le langage pour ne pas tomber.
C’est un poème de haute tenue, parce qu’il sait que l’intensité ne se prouve pas, elle se soutient. Et Gilbert Bourson, ici, soutient le feu sans l’éteindre, la passante sans la suivre, le désir sans l’user — laissant à l’écriture la tâche la plus difficile et la plus noble : tenir l’instant sans le trahir.
Catherine Andrieu