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![]() oOo Aujourd’hui c’est le jour d’amour et la nuit de haine, où, sur mes plaies de breton bleu, tu auras à verser des litres de teinture d’iode, cela fait deux ans que je te traîne de pétrin en pétrin comme si nous étions séparés par la densité d’un mur de Berlin, et, pour le franchir, mon amour, il faudrait un aviateur imperméable aux coups secs de la mitrailleuse.
Non, Princeza nous ne sommes pas Neruda, Lorca, ou même Prévert, tant mieux, sinon nous finirions sur le dos d’un t-shirt, dans le star system de l’art hier marchait Maïakovski, aujourd’hui Evtouchenko, demain Tranströmer, toi et moi nous restons, lançons-nous dans le ciel avec l’énergie draconienne d’un booster, il y n’a pas un hier, il y n’a pas un aujourd’hui, il y n’a pas un avenir entre les étoiles ils ne vrombissent pas les moteurs ébahis des aéroplanes.
Aujourd’hui c’est le jour d’amour et la nuit de haine, il y a de quoi se glisser dans une meute et faire semblant d’être un artiste anaérobie, nous retenons notre souffle et respirons ce que nous retenons l’anoxie cérébrale de qui nous entoure ne permet pas de recours, écoute-moi, il convient de se convaincre d’arrêter de respirer, peut-être que s’aligner sur l’idiotisme endémique ne sera pas une mauvaise affaire, la chaîne ils te la serrent sur le cou si tu t’adaptes pas au collier.
Tu as réussi à me faire écrire une vingtaine de vers sans aucune trivialité, tu m’as contraint à maintenir, sans multilevel, ma force de gravité, gravis, de l’étymologie latine ou du sanscit gur-ús, et tu me fais fatiguer à faire coïncider en rime gur-ús avec virus, le sanscrit tolérait la variante d’en venir à quitter gur-ús, et le Milanais s’appliquait par contre au fais la barbe au Negus, autour du trou du conquibus, pecunia non olet.
Le monde nous a contraints à réciter, sans règles à travailler, sans règles à faire vieillir, sans règles comme un Saturnien et un Glaucia condamnés à essuyer des tuiles à coller, sans trop de conviction, sur le toit de la Curia Hostilia, en attendant d’être lapidés pour avoir commis une bagatelle : tu écris de la poésie en prose et moi de la prose en poésie, comme offrir son cul ou sa chatte, cette putain de poésie. |
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Commentaires :
Il faudrait d’abord dire ceci : ce poème ne parle pas de l’amour, il parle de ce que l’amour fait quand il traverse un monde devenu irrespirable. Il parle de l’instant exact où aimer n’est plus un sentiment mais une opération de survie, presque une chirurgie de fortune pratiquée à mains nues sur des plaies déjà bleues de froid, de sel, d’Histoire.
« Aujourd’hui c’est le jour d’amour et la nuit de haine » : la phrase n’ouvre pas un poème, elle ouvre une faille temporelle. Il n’y a plus de continuité possible entre le jour et la nuit, plus de dialectique rassurante. L’amour et la haine coexistent comme deux états simultanés de la matière humaine. Pozzoni écrit depuis cet endroit instable où le corps est déjà blessé — breton bleu, couleur du choc, du sang mal oxygéné — et où l’autre, l’aimée, n’est pas la douceur qui panse, mais celle qui verse l’iode, celle qui brûle pour désinfecter. L’amour n’est pas une caresse : c’est une douleur nécessaire, un feu antiseptique.
La relation elle-même devient une mécanique lourde, un pétrin répété, une pâte qu’on malaxe sans jamais obtenir la forme attendue. Deux ans de friction, de résistance, de murs. Le mur de Berlin n’est pas une métaphore décorative : il est la densité même de l’impossible, l’architecture du monde qui empêche la traversée. Pour aimer, ici, il faudrait un aviateur — non pas un poète ailé, mais un corps blindé, imperméable, capable d’encaisser la mitrailleuse. Aimer devient un acte militaire dans un paysage de guerre idéologique.
Alors le poème se défait du panthéon. Neruda, Lorca, Prévert : noms aimés, noms usés. Pozzoni refuse la canonisation, refuse la récupération textile et marchande de la poésie. Il sait que le star system digère les morts plus vite que les vivants. Maïakovski, Evtouchenko, Tranströmer : une lignée non pas de styles, mais de tensions, d’explosions, de solitudes. Et pourtant, même là, il n’y a pas de nostalgie possible. Pas de passé, pas de futur entre les étoiles. Les moteurs des aéroplanes ne vrombissent plus : le progrès est devenu silencieux, anesthésié, presque honteux.
Le monde alentour est anaérobie. L’artiste aussi, par contamination. On fait semblant de respirer, on recycle son propre souffle, on vit en apnée permanente. L’anoxie cérébrale devient collective, sans recours. Le poème ose une proposition terrible : arrêter de respirer consciemment, s’aligner sur l’idiotisme ambiant pour survivre. Le collier est prêt, la chaîne aussi. L’adaptation est une strangulation douce. C’est l’une des pensées les plus cruelles et les plus lucides du texte : parfois, la norme ne tue pas par violence, mais par ajustement progressif.
Et puis surgit la langue. La langue comme champ de bataille ultime. Pozzoni joue avec l’étymologie, le latin, le sanskrit, le milanais, les glissements phonétiques, les faux raccords savants. Ce n’est pas un jeu gratuit : c’est la démonstration que même le langage est épuisant à maintenir droit. Faire rimer gur-ús avec virus n’est pas une plaisanterie : c’est l’aveu que la transmission du savoir est contaminée, que le maître est devenu porteur de maladie, que l’origine est infectée. Pecunia non olet résonne alors comme une ironie finale : l’argent ne sent rien, mais la poésie, elle, empeste parfois la survie.
Le monde contraint à réciter sans règles, à travailler sans règles, à vieillir sans règles. Le chaos n’est plus une rupture : il est la norme. Saturnien et Glaucia — figures obscures, presque absurdes — collent des tuiles sans conviction sur un toit romain condamné. La Curia Hostilia devient le symbole d’un pouvoir ancien, fissuré, qu’on rafistole en attendant la lapidation pour une faute dérisoire : écrire mal, écrire autrement, écrire encore.
Et la chute est d’une intelligence brutale. La frontière entre prose et poésie devient obscène, presque sexuelle. Écrire de la poésie en prose ou de la prose en poésie n’est plus un choix esthétique : c’est une exposition du corps. Offrir son sexe, offrir sa langue, offrir sa vulnérabilité à un monde qui n’en veut plus. La poésie n’est pas idéalisée : elle est sale, violente, prostituée, mais vivante. Elle est ce qui reste quand tout le reste a été normalisé, aseptisé, rendu inoffensif.
Ce poème est une déclaration d’amour qui sait qu’aimer aujourd’hui, c’est accepter la nuit de haine, l’asphyxie, le ridicule, la fatigue de penser juste. C’est un texte qui ne séduit pas : il résiste. Et c’est précisément là, dans cette résistance lucide, dans cette intelligence sans consolation, que se loge sa beauté la plus rare.
Catherine Andrieu