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A propos de Parking, Jacques Demy, 1985
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 Article publié le 4 janvier 2026.

oOo

a troqué la lyre contre guitare électrique

Orphée chanteur de variétés

Eurydice la contemporaine la japonaise sculpte

 

s’aiment, en chansons

(plane l’ombre d’un John Lennon inversé

groupies affolées

à la sortie du concert)

 

un concert est un spectacle kitsch

où la lumière-projecteur

 

dans le parking souterrain il suffit

de descendre

descendre encore jusqu’au niveau 7

de traverser le mur (façon Cocteau)

dans une grande berline noire

 

dans ce monde-là errent les ombres grises

passants obliques d’un béton mort

visages déconnectés et transis

les amputés des guerres

les naufragés dégoulinant de mer

les blessés du sous-sol

 

errent les ombres errent les spectres

ont laissé leurs corps-matière en haut

là où vivent

les vivants colorés

(Charon jean et veste de cuir visage impassible)

 

la fourbe Perséphone fait signer le contrat

en haut les fans brandissent briquets

petites lueurs pour contrer les nuits

(très années 80)

 

à la remontée

s’arrêtent pour faire l’amour dans un hôtel de passage

manquent de se faire écraser par une voiture

dans le dernier tunnel avant le jour

et se retourne (geste de protection)

même les Bacchantes l’attendent à la fin du concert

overdose ou suicide la mort moderne

 

et toujours cette pulsion scopique

des millénaires plus tard

cette volonté de voir

cinématographique la faute/l’hubris

par-delà les parkings les voitures les motos

 

la mort c’est une barrière panneau interdit

avant mur de béton gris

un parking souterrain dessous la salle

dessous la vie

la mort électrocutée

(l’idole des jeunes chante Eurydice et son absence exemplaire à un public années 80 conquis)

 

quant à Hadès

garde le visage adéquat de Jean Marais

n’étaient quelques petits effets spéciaux désuets

(lumière rouge dans chaque œil,

quelque chose des dieux dans un monde pop)

 

il suffit de ne pas déréaliser les mythes

de sortir à moto du château de peau d’âne

parmi les poules

il suffit de

propulser sa vie tel rebel without a cause

veste de cuir guitare électrique

 

quelle est cette Eurydice, artiste

mais passive et droguée

obéit à la mort subit l’erreur fatale de l’amant

(quel est ce mythe encore non écrit/filmé

où Eurydice-Yoko Ono sera la vedette, ira chercher son Orphée-John Lennon)

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Commentaires :

  A propos de Parking, Jacques Demy, 1985 par Catherine Andrieu

Ce poème ne raconte pas Orphée : il le désaccorde. Il prend la lyre antique et la branche sur secteur, il la fait hurler guitare électrique, saturée, branchée sur les années 80 comme on branche un corps sur une machine à images. Orphée n’est plus celui qui charme les bêtes et les pierres, il est chanteur de variétés, idole exposée, surface sonore. Et pourtant, c’est bien le mythe qui persiste, mais déplacé, descendu, garé.

Car tout ici est affaire de descente.

Descendre dans un parking souterrain, ce n’est pas seulement entrer dans un décor moderne de la mort : c’est accepter que l’enfer ne soit plus vertical, flamboyant, théologique, mais horizontal, bétonné, numéroté. Niveau 7. Le chiffre dit la profondeur, mais aussi la rationalisation. La mort est désormais signalétique. Elle a ses panneaux, ses murs gris, ses interdits peints. Elle est sous la salle de concert comme l’ombre sous la lumière, comme le réel sous le spectacle.

Le poème est d’une intelligence redoutable en cela qu’il ne mythifie pas le présent : il mythologise sa trivialité. Les ombres ne sont plus héroïques, elles sont amputées, naufragées, blessées du sous-sol. Ce sont des corps déjà perdus avant la mort, des vies désaccordées par l’histoire, par la guerre, par la mer, par la ville. L’Hadès contemporain est peuplé de victimes anonymes, pas de figures grandioses. Le mythe devient un inventaire de blessures modernes.

Et pourtant, le geste reste le même : regarder.

La pulsion scopique traverse les millénaires. Le poème le dit avec une lucidité implacable : ce n’est pas l’amour qui perd Orphée, c’est le regard. Non pas le regard tendre, mais le regard cinématographique, celui qui veut voir, cadrer, vérifier, posséder par l’image. La faute n’est pas morale, elle est esthétique. L’hubris est visuelle. Orphée se retourne comme une caméra se retourne, incapable de renoncer à la preuve.

Le poème est alors profondément politique, sans jamais le dire frontalement : il montre un monde où tout est spectacle, même la mort, même l’absence. Les briquets levés des fans deviennent des étoiles dérisoires, petites lueurs contre la nuit, gestes codifiés, datés, « très années 80 ». La lumière n’éclaire plus, elle signale l’adhésion. Elle ne sauve pas, elle consomme.

Eurydice, dans ce texte, est peut-être la figure la plus troublante. Artiste, mais passive. Présente, mais déjà absente. Aimée, mais jamais véritablement actrice de son propre destin. Elle subit la mort comme elle subit l’erreur de l’amant. Et le poème, dans sa dernière torsion, ouvre une brèche vertigineuse : et si le mythe n’avait jamais été réécrit du point de vue d’Eurydice ? Si Eurydice était la vedette. Si elle descendait elle-même chercher Orphée. Si le regard changeait de camp.

Alors le texte d’Anne Barbusse agit comme un parking de la pensée mythique : un lieu transitoire, sombre, où les mythes anciens sont garés, rebranchés, mis à l’épreuve du béton, du rock, du cinéma, de la drogue, du suicide, de la célébrité. Rien n’est sacralisé, mais rien n’est détruit. Tout est déplacé.

Et c’est peut-être cela, la réussite profonde de ce poème : montrer que les mythes ne meurent pas, mais qu’ils s’électrocutent au contact du présent. Ils brillent encore, brièvement, sous des projecteurs trop forts, avant de retomber dans le sous-sol du sens.

Sous la vie. Sous la salle. Là où l’on descend. Encore.

Catherine Andrieu


 

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