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![]() oOo a troqué la lyre contre guitare électrique Orphée chanteur de variétés Eurydice la contemporaine la japonaise sculpte
s’aiment, en chansons (plane l’ombre d’un John Lennon inversé groupies affolées à la sortie du concert)
un concert est un spectacle kitsch où la lumière-projecteur
dans le parking souterrain il suffit de descendre descendre encore jusqu’au niveau 7 de traverser le mur (façon Cocteau) dans une grande berline noire
dans ce monde-là errent les ombres grises passants obliques d’un béton mort visages déconnectés et transis les amputés des guerres les naufragés dégoulinant de mer les blessés du sous-sol
errent les ombres errent les spectres ont laissé leurs corps-matière en haut là où vivent les vivants colorés (Charon jean et veste de cuir visage impassible)
la fourbe Perséphone fait signer le contrat en haut les fans brandissent briquets petites lueurs pour contrer les nuits (très années 80)
à la remontée s’arrêtent pour faire l’amour dans un hôtel de passage manquent de se faire écraser par une voiture dans le dernier tunnel avant le jour et se retourne (geste de protection) même les Bacchantes l’attendent à la fin du concert overdose ou suicide la mort moderne
et toujours cette pulsion scopique des millénaires plus tard cette volonté de voir cinématographique la faute/l’hubris par-delà les parkings les voitures les motos
la mort c’est une barrière panneau interdit avant mur de béton gris un parking souterrain dessous la salle dessous la vie la mort électrocutée (l’idole des jeunes chante Eurydice et son absence exemplaire à un public années 80 conquis)
quant à Hadès garde le visage adéquat de Jean Marais n’étaient quelques petits effets spéciaux désuets (lumière rouge dans chaque œil, quelque chose des dieux dans un monde pop)
il suffit de ne pas déréaliser les mythes de sortir à moto du château de peau d’âne parmi les poules il suffit de propulser sa vie tel rebel without a cause veste de cuir guitare électrique
quelle est cette Eurydice, artiste mais passive et droguée obéit à la mort subit l’erreur fatale de l’amant (quel est ce mythe encore non écrit/filmé où Eurydice-Yoko Ono sera la vedette, ira chercher son Orphée-John Lennon) |
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Ce poème ne raconte pas Orphée : il le désaccorde. Il prend la lyre antique et la branche sur secteur, il la fait hurler guitare électrique, saturée, branchée sur les années 80 comme on branche un corps sur une machine à images. Orphée n’est plus celui qui charme les bêtes et les pierres, il est chanteur de variétés, idole exposée, surface sonore. Et pourtant, c’est bien le mythe qui persiste, mais déplacé, descendu, garé.
Car tout ici est affaire de descente.
Descendre dans un parking souterrain, ce n’est pas seulement entrer dans un décor moderne de la mort : c’est accepter que l’enfer ne soit plus vertical, flamboyant, théologique, mais horizontal, bétonné, numéroté. Niveau 7. Le chiffre dit la profondeur, mais aussi la rationalisation. La mort est désormais signalétique. Elle a ses panneaux, ses murs gris, ses interdits peints. Elle est sous la salle de concert comme l’ombre sous la lumière, comme le réel sous le spectacle.
Le poème est d’une intelligence redoutable en cela qu’il ne mythifie pas le présent : il mythologise sa trivialité. Les ombres ne sont plus héroïques, elles sont amputées, naufragées, blessées du sous-sol. Ce sont des corps déjà perdus avant la mort, des vies désaccordées par l’histoire, par la guerre, par la mer, par la ville. L’Hadès contemporain est peuplé de victimes anonymes, pas de figures grandioses. Le mythe devient un inventaire de blessures modernes.
Et pourtant, le geste reste le même : regarder.
La pulsion scopique traverse les millénaires. Le poème le dit avec une lucidité implacable : ce n’est pas l’amour qui perd Orphée, c’est le regard. Non pas le regard tendre, mais le regard cinématographique, celui qui veut voir, cadrer, vérifier, posséder par l’image. La faute n’est pas morale, elle est esthétique. L’hubris est visuelle. Orphée se retourne comme une caméra se retourne, incapable de renoncer à la preuve.
Le poème est alors profondément politique, sans jamais le dire frontalement : il montre un monde où tout est spectacle, même la mort, même l’absence. Les briquets levés des fans deviennent des étoiles dérisoires, petites lueurs contre la nuit, gestes codifiés, datés, « très années 80 ». La lumière n’éclaire plus, elle signale l’adhésion. Elle ne sauve pas, elle consomme.
Eurydice, dans ce texte, est peut-être la figure la plus troublante. Artiste, mais passive. Présente, mais déjà absente. Aimée, mais jamais véritablement actrice de son propre destin. Elle subit la mort comme elle subit l’erreur de l’amant. Et le poème, dans sa dernière torsion, ouvre une brèche vertigineuse : et si le mythe n’avait jamais été réécrit du point de vue d’Eurydice ? Si Eurydice était la vedette. Si elle descendait elle-même chercher Orphée. Si le regard changeait de camp.
Alors le texte d’Anne Barbusse agit comme un parking de la pensée mythique : un lieu transitoire, sombre, où les mythes anciens sont garés, rebranchés, mis à l’épreuve du béton, du rock, du cinéma, de la drogue, du suicide, de la célébrité. Rien n’est sacralisé, mais rien n’est détruit. Tout est déplacé.
Et c’est peut-être cela, la réussite profonde de ce poème : montrer que les mythes ne meurent pas, mais qu’ils s’électrocutent au contact du présent. Ils brillent encore, brièvement, sous des projecteurs trop forts, avant de retomber dans le sous-sol du sens.
Sous la vie. Sous la salle. Là où l’on descend. Encore.
Catherine Andrieu