Les petits riens (ebook - texte intégral) - à Patrick Lalande par Catherine Andrieu
Je vais entrer dans Les petits riens comme on entre dans une clairière ancienne, sans fracas, en ôtant ses chaussures, parce que tout ici exige une écoute nue. Ce livre ne parle pas bas : il parle juste. Il parle depuis un lieu antérieur au discours, là où le monde n’a pas encore été abîmé par l’explication. Jean-Michel Guyot n’écrit pas sur le réel : il se tient avec lui, à hauteur de pierre, de vent, de mémoire transmise à voix basse.
Dès l’ouverture, quelque chose se déclare sans emphase : une souveraineté tranquille. « Ici nul surplomb / Rien d’astral ni de grotesque dans les parages ». Cette phrase n’est pas seulement descriptive, elle est éthique. Elle dit le refus de toute verticalité dominatrice, de toute posture surplombante du poète. Le monde n’est pas un décor : il est un compagnon. La poésie, ici, ne cherche pas à s’élever — elle habite. Elle prend racine dans « le pétulant verger », dans la patience d’un lieu qui ne promet rien d’autre que la continuité du vivant : « La journée sera belle ». Non pas parce qu’elle sera exceptionnelle, mais parce qu’elle sera là.
Ce qui frappe, très vite, c’est cette intelligence du temps. Le temps n’est pas une ligne, il est un dépôt. Dans L’ordre des choses, la mémoire n’est pas nostalgique : elle est matérielle. Le marbre est froid, toujours. Le dressoir est rescapé. La table a protégé. Le passé n’est pas idéalisé, il est éprouvé par le corps : « Je posais la paume de ma main / L’été surtout, frissons ! ». Le frisson est un savoir. Il dit la persistance, la dignité muette de ce qui a tenu. Et dans cette tenue, quelque chose bascule : « L’en-vrac des choses aimées / Bascule dans ma mémoire ». Le poème n’ordonne pas : il accueille l’en-vrac, le désordre aimanté des souvenirs vrais.
Puis viennent les noyers jumeaux, et avec eux une des grandes forces du livre : la coexistence du mythe, du politique et du trivial, sans hiérarchie. Guyot ose le frottement. Il ose Anankè, Nietzsche, les flics, les bottes crottées, les Hespérides, tout cela dans un même souffle, sans jamais perdre l’ancrage terrestre. « Deux noyers jumeaux me saluent à chacune de mes promenades » : cette phrase est capitale. Elle inverse la perspective. Ce n’est plus l’homme qui regarde le monde, c’est le monde qui reconnaît l’homme. Le poète vieillit, les arbres grandissent, et cette réciprocité silencieuse devient une forme de justice. Le temps n’écrase pas : il dialogue.
Il y a, dans ce livre, une colère, mais elle n’est jamais hystérique. Elle est lucide. « Une foule haineuse de gnomes en culotte courte / Qui tous se prennent pour des dieux ». La violence contemporaine est nommée, mais aussitôt déplacée : ce qui compte n’est pas la dénonciation, c’est la fidélité. Fidélité aux chemins creux, aux dictons, aux feux allumés l’hiver. Fidélité à ce qui relie. Quand Guyot écrit « Tout est à refaire / Une fois encore / Par amour », il formule peut-être l’axiome secret du livre : recommencer n’est pas une défaite, c’est une preuve d’amour.
La section Sérénité est l’un des cœurs battants du recueil. Non parce qu’elle idéalise l’enfance, mais parce qu’elle montre un monde sans question. « Le monde qui se tenait là / Sans question aucune / S’affirmait tangible, irrécusable ». C’est une phrase vertigineuse. Elle dit un état antérieur à la fracture entre le langage et le réel. Les questions ne sont pas abolies, elles sont déplacées : elles sont dans les livres. Le monde, lui, se suffit. Cette sérénité n’est pas naïve : elle est le souvenir d’un accord perdu, mais non détruit.
Avec Failles, le poème devient initiatique. Il parle au passeur, à celui qui accepte de payer le prix de la traversée. « Ton ouvrage est à ce prix ». Le prix n’est pas la gloire, ni la reconnaissance, mais l’acceptation des « jours sans poésie ». Et pourtant, même là, la vie insiste : « Petite caille s’y réchauffe puis y prend son envol ». Le livre est traversé par cette certitude : rien n’est jamais totalement perdu tant que quelque chose peut encore prendre son envol.
Ce recueil est aussi charnel, audacieusement charnel. Il ose dire le désir sans l’esthétiser, en le pensant comme une énergie cosmique, une locomotive lancée vers le néant et la volupté mêlés. « Ce vain et voluptueux combat qui voit la durée / S’acharner contre elle-même ». Il n’y a pas ici de morale, seulement une anthropologie poétique : nous sommes faits de pics, d’épines dorsales, de chutes et de recommencements.
Et puis, il y a cette sagesse joyeuse, presque rieuse, qui traverse les métaphores culinaires, minérales, végétales. « Arbre piège à carbone / Dit le chimiste… / Arbre en majesté / Dit le poète ». Tout est là. Le monde peut être dit de mille façons, aucune n’annule l’autre, mais une seule — la poétique — rend justice à la majesté sans la réduire.
Enfin, Augure. Texte d’amour et de deuil, sans pathos, sans pose. « Notre vie, un nœud plus ou moins compliqué, qu’il faut se garder de trancher ». Cette phrase pourrait être la conclusion secrète de tout le livre. Ne pas trancher. Ne pas simplifier. Laisser les nœuds garder la mémoire. « Il faut avoir beaucoup oublié pour se souvenir de l’essentiel ». Ici, la poésie ne promet pas le salut. Elle propose une veille. Une chandelle vacillante. Une fidélité aux pierres qui, lentement, très lentement, se souviennent.
Les petits riens est un grand livre de résistance douce. Un livre qui affirme que le monde tient encore — non par les grandes idées, mais par les liens ténus, les gestes transmis, les paysages aimés sans bruit. Un livre qui ne cherche pas à convaincre, mais à tenir compagnie. Et c’est peut-être cela, au fond, la forme la plus haute de l’intelligence poétique.
Catherine Andrieu
Les petits riens (ebook - texte intégral) - à Patrick Lalande par Lalande patrick
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Je vais entrer dans Les petits riens comme on entre dans une clairière ancienne, sans fracas, en ôtant ses chaussures, parce que tout ici exige une écoute nue. Ce livre ne parle pas bas : il parle juste. Il parle depuis un lieu antérieur au discours, là où le monde n’a pas encore été abîmé par l’explication. Jean-Michel Guyot n’écrit pas sur le réel : il se tient avec lui, à hauteur de pierre, de vent, de mémoire transmise à voix basse.
Dès l’ouverture, quelque chose se déclare sans emphase : une souveraineté tranquille. « Ici nul surplomb / Rien d’astral ni de grotesque dans les parages ». Cette phrase n’est pas seulement descriptive, elle est éthique. Elle dit le refus de toute verticalité dominatrice, de toute posture surplombante du poète. Le monde n’est pas un décor : il est un compagnon. La poésie, ici, ne cherche pas à s’élever — elle habite. Elle prend racine dans « le pétulant verger », dans la patience d’un lieu qui ne promet rien d’autre que la continuité du vivant : « La journée sera belle ». Non pas parce qu’elle sera exceptionnelle, mais parce qu’elle sera là.
Ce qui frappe, très vite, c’est cette intelligence du temps. Le temps n’est pas une ligne, il est un dépôt. Dans L’ordre des choses, la mémoire n’est pas nostalgique : elle est matérielle. Le marbre est froid, toujours. Le dressoir est rescapé. La table a protégé. Le passé n’est pas idéalisé, il est éprouvé par le corps : « Je posais la paume de ma main / L’été surtout, frissons ! ». Le frisson est un savoir. Il dit la persistance, la dignité muette de ce qui a tenu. Et dans cette tenue, quelque chose bascule : « L’en-vrac des choses aimées / Bascule dans ma mémoire ». Le poème n’ordonne pas : il accueille l’en-vrac, le désordre aimanté des souvenirs vrais.
Puis viennent les noyers jumeaux, et avec eux une des grandes forces du livre : la coexistence du mythe, du politique et du trivial, sans hiérarchie. Guyot ose le frottement. Il ose Anankè, Nietzsche, les flics, les bottes crottées, les Hespérides, tout cela dans un même souffle, sans jamais perdre l’ancrage terrestre. « Deux noyers jumeaux me saluent à chacune de mes promenades » : cette phrase est capitale. Elle inverse la perspective. Ce n’est plus l’homme qui regarde le monde, c’est le monde qui reconnaît l’homme. Le poète vieillit, les arbres grandissent, et cette réciprocité silencieuse devient une forme de justice. Le temps n’écrase pas : il dialogue.
Il y a, dans ce livre, une colère, mais elle n’est jamais hystérique. Elle est lucide. « Une foule haineuse de gnomes en culotte courte / Qui tous se prennent pour des dieux ». La violence contemporaine est nommée, mais aussitôt déplacée : ce qui compte n’est pas la dénonciation, c’est la fidélité. Fidélité aux chemins creux, aux dictons, aux feux allumés l’hiver. Fidélité à ce qui relie. Quand Guyot écrit « Tout est à refaire / Une fois encore / Par amour », il formule peut-être l’axiome secret du livre : recommencer n’est pas une défaite, c’est une preuve d’amour.
La section Sérénité est l’un des cœurs battants du recueil. Non parce qu’elle idéalise l’enfance, mais parce qu’elle montre un monde sans question. « Le monde qui se tenait là / Sans question aucune / S’affirmait tangible, irrécusable ». C’est une phrase vertigineuse. Elle dit un état antérieur à la fracture entre le langage et le réel. Les questions ne sont pas abolies, elles sont déplacées : elles sont dans les livres. Le monde, lui, se suffit. Cette sérénité n’est pas naïve : elle est le souvenir d’un accord perdu, mais non détruit.
Avec Failles, le poème devient initiatique. Il parle au passeur, à celui qui accepte de payer le prix de la traversée. « Ton ouvrage est à ce prix ». Le prix n’est pas la gloire, ni la reconnaissance, mais l’acceptation des « jours sans poésie ». Et pourtant, même là, la vie insiste : « Petite caille s’y réchauffe puis y prend son envol ». Le livre est traversé par cette certitude : rien n’est jamais totalement perdu tant que quelque chose peut encore prendre son envol.
Ce recueil est aussi charnel, audacieusement charnel. Il ose dire le désir sans l’esthétiser, en le pensant comme une énergie cosmique, une locomotive lancée vers le néant et la volupté mêlés. « Ce vain et voluptueux combat qui voit la durée / S’acharner contre elle-même ». Il n’y a pas ici de morale, seulement une anthropologie poétique : nous sommes faits de pics, d’épines dorsales, de chutes et de recommencements.
Et puis, il y a cette sagesse joyeuse, presque rieuse, qui traverse les métaphores culinaires, minérales, végétales. « Arbre piège à carbone / Dit le chimiste… / Arbre en majesté / Dit le poète ». Tout est là. Le monde peut être dit de mille façons, aucune n’annule l’autre, mais une seule — la poétique — rend justice à la majesté sans la réduire.
Enfin, Augure. Texte d’amour et de deuil, sans pathos, sans pose. « Notre vie, un nœud plus ou moins compliqué, qu’il faut se garder de trancher ». Cette phrase pourrait être la conclusion secrète de tout le livre. Ne pas trancher. Ne pas simplifier. Laisser les nœuds garder la mémoire. « Il faut avoir beaucoup oublié pour se souvenir de l’essentiel ». Ici, la poésie ne promet pas le salut. Elle propose une veille. Une chandelle vacillante. Une fidélité aux pierres qui, lentement, très lentement, se souviennent.
Les petits riens est un grand livre de résistance douce. Un livre qui affirme que le monde tient encore — non par les grandes idées, mais par les liens ténus, les gestes transmis, les paysages aimés sans bruit. Un livre qui ne cherche pas à convaincre, mais à tenir compagnie. Et c’est peut-être cela, au fond, la forme la plus haute de l’intelligence poétique.
Catherine Andrieu
Merci Jean Michel pour la dédicace. Lecture d’un extrait dans le silence... https://youtube.com/shorts/jeoWoOJeN1c?si=3hx7QYjlUJa9_CxV