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La ballade de Luigino : la Caisse d'épargne
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 Article publié le 25 janvier 2026.

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Luigino, soixante ans, est mort assassiné

étranglé par un décret “sauvetage-banques” inventé par un État

victime, toujours intéressée, de la peur de sanctions établies par l’UE par ordonnance

et insouciance, par contre, si les sanctions arrivent depuis des années en l’absence de revenu de la population,

un État camorriste se rue sur le sauvetage des banques

il ne reste aux citoyens qu’à espérer l’intervention du groupe Malebranche,

dans le Malebolge du système de crédit italien, comme dans le cas de la Banque Etruria,

130.000 crétins pour sauver la banque, et, à neuf ou dix, pour distribuer des tranches de pastèque.

 

Employé d’Enel, Luigino, non haut dirigeant d’une holding filiale,

va-t’en comprendre la différence entre une obligation ordinaire et une subordonnée,

si d’une, à son insu, on répond des dettes d’une grande usine de capitaux,

au moins on devrait avoir droit, une fois l’an, à se faire un brunch en Ferrari,

la Ferrari ou la Jaguar, de l’administrateur expert délégué aux arnaques

duquel, s’il eût été Nippon, on eût changé la pendaison en harakiri,

comme le dirigeant est européen ou américain il a échangé la honte contre le courage

le courage de continuer, sous un nouveau nom, de collectionner les médailles en fraudes et manipulations.

 

Luigino est mort avec la corde au cou

comme les millions de malheureux destinés à l’abattoir,

d’un click depuis un bunker de Berlin ou de Londres le super-capital

efface une vie entière en transformant le consommateur en cochon,

il ne se jette rien, du consommateur, le consommateur usagé se jette

dans le Califat, il faut trois minutes à l’occidental au moins, pour être égorgé,

pas soixante ans, déchiquetés par l’alternance entre bail-out ou bail-in, sortes de distributeurs automatiques,

moi je te le dis, imbécile, ce sont tous des menteurs, aurait décrété, l’air sérieux, ma grand-mère Ines.

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Commentaires :

  La ballade de Luigino : la Caisse d’épargne par Catherine Andrieu

Il faut lire La ballade de Luigino comme on entre dans une chambre froide. Rien n’y est spectaculaire, tout y est clinique. La mort de Luigino n’est pas un fait divers : elle est une procédure, une opération sans cris, validée par des signatures invisibles, adossée à des acronymes propres, à des mots d’ordonnance — sauvetage, décret, Union. La corde autour du cou n’est que la dernière matérialisation d’un étranglement commencé bien plus haut, bien plus loin, là où la langue administrative se donne pour neutre alors qu’elle est déjà meurtrière.

Luigino n’est pas un héros tragique, encore moins une victime romanesque. Il est précisément cela : un homme ordinaire rendu coupable d’avoir cru. Cru aux mots. Cru aux guichets. Cru à la distinction fallacieuse entre l’obligation dite ordinaire et celle dite subordonnée, comme si le lexique pouvait encore servir de rempart au vol. La ballade dit ceci avec une cruauté nette : dans le capitalisme financier tardif, la pédagogie est un mensonge après coup. On n’explique jamais avant. On explique quand il est trop tard, quand le corps est déjà tombé.

Le texte de Pozzoni est d’une intelligence redoutable parce qu’il refuse la plainte. Il accuse sans pathos, il nomme sans emphase. Il désigne l’État non comme protecteur défaillant mais comme acteur intéressé, complice par peur de sanctions, prêt à sacrifier des vies réelles pour préserver des entités abstraites — banques, marchés, crédibilité. L’État camorriste n’est pas une métaphore excessive : c’est un État qui a troqué la loi contre le calcul, la honte contre la continuité, et qui se sauve lui-même en appelant cela responsabilité.

Dans ce monde-là, la Ferrari n’est pas un symbole de luxe : elle est la preuve obscène de l’impunité. Elle est le pendant exact de la corde. D’un côté, la jouissance déplacée, sans sanction morale ; de l’autre, la mort intériorisée, exécutée par la victime elle-même, comme si le système avait réussi son coup le plus parfait : faire de l’écrasé le bourreau de sa propre existence. Le poème dit cela sans jamais l’énoncer frontalement : le suicide devient l’ultime acte de conformité.

Et pourtant, la ballade n’est pas seulement noire. Elle est traversée par une ironie ancestrale, presque populaire, incarnée par la voix de la grand-mère Ines. Cette voix n’est pas une anecdote : elle est la sagesse démystificatrice, celle qui sait depuis toujours que les puissants mentent, que les dispositifs changent de nom mais pas de fonction, que le courage proclamé n’est souvent qu’une absence totale de honte. La grand-mère ne philosophe pas ; elle tranche. Elle restitue au poème une verticalité morale que le monde financier a dissoute.

Luigino, finalement, n’est pas mort seul. Il est mort avec des millions d’autres, dans cette abattoirisation lente du citoyen transformé en consommateur, puis en déchet. Le texte ose cette comparaison insoutenable — le cochon, l’égorgement, le Califat — non pour provoquer, mais pour rappeler que la barbarie n’est pas toujours exotique. Elle peut être réglementée, distribuée sur soixante ans, étalée entre deux réformes, deux “solutions techniques”, deux clicks venus d’un bunker propre.

Cette ballade est un chant funèbre sans lyrisme, une élégie sans consolation. Elle n’offre pas de salut, pas même une révolte. Elle offre mieux — ou pire : la clarté. Et cette clarté-là est peut-être ce qu’il reste de poésie quand le monde a décidé que certaines vies étaient comptables, amortissables, supprimables.

Luigino n’est pas mort assassiné par une corde. Il est mort d’un système qui ne sait plus nommer le crime autrement que par des procédures. Et le poème, en refusant la consolation, enregistre ce meurtre avec une exactitude implacable — comme un acte, comme un verdict, comme une mémoire qui ne se laisse plus effacer.

Catherine Andrieu


 

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