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Alice II
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 Article publié le 1er février 2026.

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  Alice II par Catherine Andrieu

Il y a, dès l’ouverture, ce basculement presque imperceptible : le mégalithe s’est assoupli. Rien n’est plus lourd, rien n’est plus figé. Ce qui était pierre devient peau, ce qui était âge devient temps vécu. Chronos, ici, ne mesure plus : il patine, il polit, il rend le monde habitable. Et Alice — car c’est bien d’elle qu’il s’agit, figure centrale et pourtant fuyante — ne grandit pas : elle s’affine. Elle passe d’un monde compact à un monde délicat, non par perte, mais par complexification. L’intelligence gagne du terrain là où la masse se retirait.

Le texte avance comme un regard qui apprend à se regarder lui-même. Ce n’est pas un portrait, c’est une mise en scène du voir. Deux grains de beauté suffisent à dire l’infini : clavicule, lèvre — deux seuils, deux zones de passage entre l’intérieur et l’exposition. Alice est « plus singulière qu’il n’y paraît » parce qu’elle ne se donne jamais toute. Elle résiste au descriptif pur. Elle est compacte encore, oui, mais d’une densité intérieure, presque morale.

Le noir et le blanc se marient — union fondatrice, archaïque, presque alchimique. Pas de couleur criarde : le monde est ramené à ses polarités essentielles. Le corps devient architecture, squelette rehaussé, tenu, élégant sans ostentation. Le chic n’est pas ici un style : c’est une tenue du monde, une manière de ne pas se disperser. Tout est retenu, même le désir.

Et pourtant, tout attend. Le regard attend, les lèvres attendent, la masse capillaire attend. Le texte est saturé d’attente. Une attente qui n’est pas impatience, mais disponibilité. Alice n’est pas offerte : elle est en suspens. Elle attend le déclic — non comme une capture, mais comme une reconnaissance. Le narrateur le sait, le redoute presque : est-il celui qui invite, ou celui qui trahit en regardant ?

La figure de la femme/écolière trouble parce qu’elle conjugue savoir et innocence, conscience et docilité apparente. Religieusement, dit le texte. Le mot est capital. Il n’y a rien d’obscène ici, malgré l’évidence du corps. Il y a un rituel. Une liturgie du regard. La robe noire, les boutons, le cuir : autant de signes non d’une possession, mais d’un cadre. Le désir n’explose pas, il circule, contraint, tenu, presque théorique.

Puis vient le labyrinthe. Et là, le texte bascule franchement dans la conscience de lui-même. Le fantasme n’est plus une dérive incontrôlée : il est balisé, sémaphorisé. Le narrateur sait qu’il invente. Il sait que chaque indice est un pas vers une alcôve imaginaire. La chambre n’est pas un lieu réel : c’est une projection, un espace mental où le désir s’organise pour ne pas sombrer.

« L’origine du monde est là… légitime. » Phrase dangereuse, volontairement. Elle convoque Courbet, évidemment, mais surtout elle interroge la légitimité du regard masculin, du fantasme, de la parole qui décrit. Et aussitôt, le texte se corrige lui-même. Deux questions, comme deux coups de frein éthiques : En ai-je trop dit ? En ai-je trop fait ?

C’est là que réside la grandeur du texte. Il ne jouit pas de son pouvoir. Il le met en crise. Il ne consomme pas Alice : il s’interroge sur le droit même de la désirer, de la dire, de la conduire dans cette alcôve blanche du sommeil et de l’imaginaire.

Ce poème en prose n’est pas une célébration du corps féminin. C’est une méditation sur la responsabilité du regard, sur la frontière fragile entre contemplation et appropriation. Alice n’est jamais réduite. Elle reste, jusqu’au bout, une présence qui échappe. Et le narrateur, loin d’être maître du jeu, se retrouve exposé, presque nu, face à sa propre parole.

Un texte intelligent, inquiet, élégant. Un texte qui sait que la beauté n’est jamais acquise — qu’elle se mérite, se questionne, se retient. Un texte qui regarde en sachant que regarder engage.

Et c’est précisément là que Stéphane Pucheu touche juste : dans cette tension maintenue entre désir et conscience, entre image et pensée, entre corps et langage.

Catherine Andrieu


 

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