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Songeries VI
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 Article publié le 8 février 2026.

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Saisir la balle au bond n’est-ce pas interrompre les possibles rebonds qui seraient allés fatalement en diminuant de force, afin de relancer la balle et la faire rebondir peut-être plus fort et plus loin encore qu’initialement ?

La balle est dans ton camp, mon ami.

 

Fidèle à moi-même, je vole d’infidélité en infidélité, oubliant beaucoup de mes écrits, ne m’y retrouvant jamais vraiment, d’où cette écriture convulsive et non compulsive qui m’anime dans mes meilleurs moments. Volition volage, si l’on veut.

Si je compulse, c’est toujours après coup ; mettre de l’ordre dans un désordre apparent, discerner un voire plusieurs fils conducteurs, m’y tenir et y rassembler mes forces.

En vue de rien d’autre que d’y voir plus clair, momentanément.

 

Je n’ai pas d’ailes mais je l’ai elle, et quand je dis que je l’ai, le mot est faible car je ne la maintiens nullement captive, fût-ce dans une cage dorée. Il lui arrive de changer fréquemment de continent et de couleur de peau. Elle a des ailes tantôt bleues tantôt rouges au fond des yeux.

Le verbe avoir me rapproche des oiseaux par un de ces hasards que j’aime : avis, avoir…

Je précise que je n’ai jamais pris l’avion. D’ailleurs, cette formule n’est-elle pas quelque peu outrecuidante, si l’on vient à songer que c’est l’avion qui nous prend pour nous emmener vers la destination que nous avons choisie ?

 

Naviguer en toute sérénité n’est pas mon fort. Je crains moins les tempêtes que les calmes plats.

 

Une réflexion soutenue requiert beaucoup d’engagement et de recherches patientes soutenues par un projet éditorial clair, or moi, je ne suis d’aucun projet.

 

Qui ne mesure l’écart abyssal qui sépare la réflexion profonde, patiente, passionnée de l’actualité tiède ou brûlante que nous servent les chaînes d’information en continu ? Eh bien ceux-là mêmes qui « font » l’information et qui se piquent de nous expliquer de quoi il retourne.

L’actualité n’est qu’un piètre défi, lorsqu’elle est suivie de loin, bien au chaud à l’abri des bombes, et sous les bombes il n’y a pas d’actualité qui compte car seul importe alors notre survie.

 

Des années durant, accaparé par un métier harassant, j’ai mis ma lumière sous le boisseau. D’où me vient alors ce désir répressible à tout le moins d’y mettre le feu pour en faire un feu de joie ?

Une amie à moi a pour habitude de brûler au fond de son jardin ses œuvres en compagnie de ses plus proches amis.

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  Songeries VI par Catherine Andrieu

Il y a, dans Songeries, une balle lancée non pour être rattrapée, mais pour être relancée autrement. Saisir la balle au bond n’est pas arrêter le mouvement : c’est refuser l’usure du monde, la loi discrète de l’affaiblissement. Guyot ne parle pas d’efficacité, mais de relance du vivant. Ce qu’il interrompt, ce ne sont pas les possibles, mais leur fatigue. Il sait que les rebonds finissent toujours par s’éteindre si personne ne décide d’y remettre du souffle. Alors il attrape, non pour posséder, mais pour augmenter la trajectoire. Faire rebondir plus loin, plus fort, plus juste — voilà l’éthique souterraine du texte.

« La balle est dans ton camp » : la formule pourrait être banale, elle est ici vertigineuse. Elle dit la responsabilité nue. Elle dit que l’écriture n’est pas un refuge mais un terrain, que penser engage le corps entier, et que nul ne peut déléguer ce geste. L’ami n’est pas celui qui rassure, mais celui à qui l’on confie la charge du jeu.

Puis vient cette fidélité paradoxale : être fidèle à soi, c’est accepter l’infidélité à ses propres formes. Guyot oublie ses écrits comme on oublie des chemins trop balisés. Il écrit non par accumulation, mais par déflagration. Son écriture est convulsive — mot essentiel — non parce qu’elle serait malade, mais parce qu’elle est traversée. Elle ne répète pas, elle surgit. Elle ne compulse pas, elle pulse. Et s’il revient après coup mettre de l’ordre, ce n’est jamais pour figer, mais pour voir clair un instant, sachant que la clarté est toujours provisoire, fragile, humaine.

Ce texte ne cherche pas un projet : il se tient hors de toute architecture éditoriale, hors de toute finalité assignable. Guyot écrit depuis un lieu rare aujourd’hui : le non-projet. Non par paresse, mais par refus de soumettre la pensée à l’utilité. Il ne veut rien produire. Il veut comprendre un peu mieux, momentanément. Et ce momentanément est une sagesse : il sauve la pensée de la prétention, il la rend respirable.

Alors apparaît la figure la plus bouleversante du texte : celle de l’aile. « Je n’ai pas d’ailes mais je l’ai elle. » Dire avoir ici est un aveu de pauvreté du langage. Car rien n’est captif. L’autre — femme, muse, altérité, amour, pensée — circule librement, change de continent, de peau, de couleur. Elle est mouvement pur. Elle est ce qui échappe à toute assignation. Et pourtant elle est là, présente, vibrante, dans le regard. Les ailes sont dans les yeux. Le vol n’est pas géographique : il est intérieur.

Guyot joue avec les mots comme on entrouvre une volière : avis, avoir. Le langage devient passage. Même l’avion est remis à sa place : ce n’est pas nous qui le prenons, c’est lui qui nous emporte. Renversement discret, mais décisif. Il rappelle que nous ne maîtrisons rien vraiment — pas même nos élans — et que consentir à être pris vaut parfois mieux que vouloir diriger.

Naviguer, dit-il, n’est pas son fort. Il redoute moins la tempête que le calme plat. Phrase capitale. Elle dit une ontologie du risque. Le danger n’est pas le chaos, mais l’immobilité. Ce qui tue, ce n’est pas la violence du monde, c’est sa tiédeur, son anesthésie, son faux repos. La tempête oblige à être vivant ; le calme plat endort.

Alors le texte devient politique, sans slogan. L’actualité en continu est dénoncée non pour sa brutalité, mais pour son insignifiance morale. Elle simule l’urgence à distance, elle consomme le drame sans y être exposée. Sous les bombes, dit Guyot, il n’y a plus d’actualité : il n’y a que la survie. Cette phrase tranche comme un couteau juste. Elle rétablit une hiérarchie du réel. Elle rappelle que penser depuis le confort est toujours une position à interroger.

Et puis vient le feu. La lumière longtemps tenue sous le boisseau. Le désir, répressible mais persistant, d’y mettre le feu. Non par destruction, mais par joie. Le feu de joie n’est pas l’autodafé : il est le partage, la combustion collective, la célébration de ce qui a été et qui peut être rendu à la nuit sans regret. Brûler ses œuvres, c’est peut-être refuser qu’elles deviennent des idoles. C’est rappeler que la création n’est pas un stock, mais un passage.

Songeries est un texte qui ne conclut pas. Il laisse la balle en suspens. Il fait de l’écriture un acte de relance, de l’amour une liberté ailée, de la pensée une navigation risquée, et du feu une offrande. Rien n’y est spectaculaire, tout y est essentiel. C’est un texte qui ne cherche pas à durer, mais à vivre pleinement, maintenant, quitte à disparaître ensuite dans ses propres cendres encore tièdes.

Catherine Andrieu


 

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