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![]() oOo On me demande de tout côté du quadrilatère de Villefranque de cesser de perpétuer mes aboiements sur la comptine Banque : « sur la banque l’administrateur délégué se nourrit, sans la banque l’administrateur délégué crève » ; à peine mets-je la main dans les marchés l’effondrement de Wall Street fait rage, et, quand, désespéré, je cède la place, voilà le marché o.p.a. qui commence l’escalade inexorable des cours avec la célérité d’un Messner, mes portefeuilles financiers aimantent les crises il ne magnétisent pas Mesmer.
Je pense avoir réussi à devenir une arme de destruction massive car s’ils me mettent en main 10 € à investir, en dix jours l’index FTSE baisse, je demande au consortium européen des multinationales, en siège à Berlin, de me faire plus confiance si vous m’arrosez ils sont prêts à soutenir votre essai de détruire la Grèce, nul besoin que la troïka menace d’appliquer quelque indigne synallagme donnez-moi un fond JPMorgan à soigner et je vous transforme 1.000€ en une drachme, sans plus besoin d’envoyer l’aviation militaire à Athènes investie sur mon investissement de marché, comme il convient. |
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Ivan Pozzoni parle depuis un lieu où l’on ne parle jamais : l’intérieur de la catastrophe. Non pas le fracas spectaculaire des tours ou la panique des écrans, mais l’endroit plus sourd, plus ironique, plus tragique où l’homme devient lui-même l’indice, la variable, l’erreur de calcul.
Il dit on me demande de cesser, comme on dirait : on m’ordonne de rentrer dans le rang du langage acceptable. Mais le langage, ici, ne consent pas. Il aboie. Il mord la comptine. Il détraque la ritournelle enfantine de la Banque, ce chant faussement rassurant où l’administrateur délégué survit par absorption, où la mort et la finance sont strictement interchangeables. Sur la banque il mange, sans la banque il crève : le vers est simple, terrible, définitif. Il ne décrit pas un système — il énonce une loi biologique. La finance n’est plus une structure abstraite : elle devient un organe vital greffé au pouvoir.
Le poème avance comme une expérience de laboratoire ratée. Chaque geste provoque l’effondrement. Chaque retrait déclenche une ascension. Le sujet devient ce que le monde redoute le plus : une anomalie active. Il est l’homme qui fait chuter Wall Street en posant la main. Il est celui dont l’absence relance la spéculation. Ni bouc émissaire, ni prophète : une variable toxique.
Et dans ce jeu de miroirs savants — Messner, Mesmer — quelque chose se révèle avec une précision cruelle : le marché n’est pas rationnel, il est superstitieux. Il croit aux aimantations, aux figures, aux forces occultes. Le capitalisme se révèle ici comme une croyance primitive déguisée en mathématique. On ne magnétise pas les crises, elles vous reconnaissent.
Alors le poème bascule. L’homme comprend qu’il est devenu une arme. Non pas par volonté, mais par simple interaction. Il suffit qu’on lui confie dix euros pour que les indices vacillent. Le moindre geste devient disproportionné, presque divin — mais d’une divinité grotesque, involontaire, coupable.
Et surgit l’Europe, Berlin, la Grèce. Les noms ne sont pas décoratifs : ce sont des corps. La Grèce n’est plus une nation, mais une matière à détruire proprement. La troïka devient un lexique juridique de la honte. Le synallagme — mot savant, presque oublié — dit la violence contractuelle maquillée en accord. Tout est signé, donc tout est légitime. La barbarie porte cravate.
Le poème atteint alors son point le plus vertigineux : l’idée que la guerre n’a plus besoin d’avions. Que l’économie a remplacé l’aviation militaire. Que l’investissement est désormais une forme d’attaque ciblée. Un fond financier vaut un bombardement. Un portefeuille bien placé suffit à ramener mille euros à l’état de drachme, c’est-à-dire à l’état de vestige.
Ce texte ne dénonce pas : il démontre par excès. Il pousse la logique jusqu’à l’absurde pour en révéler la nudité morale. L’ironie n’est jamais un rire : c’est une autopsie. Le je n’est pas un ego : c’est un symptôme.
Et dans cette prose tendue, érudite, mordante, quelque chose de profondément humain persiste : la stupeur d’être devenu dangereux sans l’avoir voulu. La terreur d’agir dans un monde où toute action est déjà violence. La lucidité d’un sujet qui comprend qu’il n’est plus responsable de ce qu’il fait, mais de ce qu’il déclenche.
C’est un poème du déséquilibre. Un poème où la culture n’orne pas, elle tranche. Un poème qui montre que l’intelligence, aujourd’hui, n’est plus un refuge — mais une zone à risque.
Et l’on quitte ce texte avec cette sensation rare : celle d’avoir lu non pas une critique du monde, mais le relevé précis de sa température morale.
Catherine Andrieu
Pozzoni ne raconte pas d’histoires, il dissèque les cadavres de la société, il pratique des autopsies. Sa manière d’écrire est unique : il ne frappe pas à la porte, il l’enfonce ; il n’apporte aucun réconfort, jamais. Il te force à penser, à te mettre en mouvement à ton tour pour comprendre. Il ne crie pas et ne proteste pas de manière désordonnée : ses écrits sont de véritables actes de sabotage intellectuel contre les “cerveaux éteints”. Il rétablit le courant et t’envoie une décharge si forte qu’elle fait sauter chaque croûte, chaque voile, chaque surface factice. Il est, sans l’ombre d’un doute, un maître qui nous pousse au changement, à nous réapproprier notre capacité de pensée et de vision.
Lecture et musique. https://youtube.com/shorts/Pfw8oDrxEKc?si=dvoybXurjFVjKpSm