Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Du tableau et autres artefacts
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 22 février 2026.

oOo

Perdre pied dans un tableau puis s’y perdre, cela se peut ; l’intangibilité du tableau demeure, les pas perdus dans le tableau n’y laissent aucune trace visible, n’étant à tous égards que le pur effet d’un regard volatile éminemment singulier qui aime à se perdre dans sa contemplation : à terme, c’est bien le regard qui se regarde regarder, perdant ainsi indices et signes, mythèmes et symboles qui, loin de surcharger l’œuvre dans l’amont amoureux de sa forme réelle-perçue, en constitue la substance pérenne déterminée-aggravée par la forme délibérément choisie par l’artiste-peintre.

Avant, après, le tableau demeure dans sa gloire.

De l’admiration à la fascination, il n’y a qu’un pas ; détourner les yeux, revenir à l’amont de la substance picturale qui prit vie dans une forme savamment élaborée en usant de techniques éprouvées au double sens de ce terme : c’est l’expérience vécue à même la toile ou la pierre, le bois ou le papier tout à la fois des limites techniques personnelles et de la tentation de l’illimitation vertigineuse oh combien dangereuse devant l’infini des possibles, le juste milieu s’instaurant précisément grâce aux limites techniques que l’artiste choisit de s’imposer face à la véhémence démesurée de l’infini qui le sollicite à tout instant.

Connaissant ses limites qu’il a fait siennes, l’artiste peut affronter les possibles qui s’offrent à lui en toute intranquillité.

Le droit de tout spectateur est de se perdre dans la contemplation douce voire extasiée d’une œuvre et le devoir de tout commentateur d’une œuvre est de refuser énergiquement la facilité de la fascination : admiration raisonnée, patiente, lucide par la mise en lumière des techniques qui furent utilisées à des fins d’ordonnancement du chaos symbolique que toute œuvre digne de ce nom a su dépasser en lui imposant une forme unique, stable, pérenne.

L’image intangible que l’on peut revisiter à l’infini soit par la contemplation fascinée soit par l’analyse des effets qu’elle induit sur le spectateur conscient des enjeux tant techniques que symboliques n’est pas altérée par l’invention de l’image en mouvement : la cinématographie produit elle aussi une œuvre achevée qui se meut en elle-même, dans l’espace et le temps de laquelle le spectateur peut se projeter savant ou fasciné.

 

Jean-Michel Guyot

18 février 2026

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Du tableau et autres artefacts par Catherine Andrieu

Il arrive qu’un texte ne commente pas l’art mais qu’il le traverse comme une chambre d’échos où l’être, soudain, se découvre regard.

Dans Du tableau et autres artefacts, il ne s’agit pas seulement de peinture. Il s’agit d’un vertige. Celui d’entrer dans l’image comme on entre dans une eau sans fond — et d’y perdre pied, non parce que l’œuvre vacille, mais parce que le regard, lui, se retourne sur lui-même et découvre qu’il n’était qu’un passage.

Perdre pied dans un tableau. L’expression semble presque anodine. Elle dit pourtant le drame discret de toute contemplation véritable : l’œuvre demeure intangible, close sur sa gloire, et c’est le regard qui se dissout. Le spectateur croit s’y aventurer ; en réalité, il se dissout dans l’acte même de voir. Le tableau ne garde aucune trace de cette immersion. Il ne se modifie pas. Il ne se souvient pas de nous. Il est.

Et c’est là que le texte déplace la question de l’art vers celle du sujet. Le regard qui se regarde regarder — voilà l’abîme. Ce n’est plus l’œuvre qui fascine, c’est la conscience fascinée par sa propre oscillation. Les mythèmes, les symboles, les indices ne surchargent pas l’œuvre : ils en constituent la matière même. Mais ils ne se livrent qu’à celui qui accepte de ne pas sombrer dans la pure ivresse.

L’admiration est un pas. La fascination, un abandon.

Or Guyot se méfie de l’abandon.

Il y a, dans son approche, quelque chose de presque ascétique : refuser la facilité de la fascination, exiger une admiration lucide, patiente, technique. Non pour dessécher l’émotion, mais pour l’arracher à la complaisance. L’œuvre n’est pas une brume mystique ; elle est un ordonnancement du chaos. Elle impose une forme à l’infini des possibles. Elle se tient dans une tension entre la tentation de l’illimité et l’acceptation des limites.

Ce point est capital.

L’artiste ne triomphe pas de l’infini en le conquérant. Il le contient en se donnant des bornes. La technique — éprouvée au double sens du terme — devient l’alliée paradoxale de la liberté. Les limites choisies ne sont pas une mutilation : elles sont la condition d’une forme stable, pérenne, respirable.

Ainsi l’œuvre digne de ce nom ne déborde pas. Elle tient.

Et cette tenue est une éthique.

On comprend alors pourquoi le texte oppose subtilement le droit du spectateur et le devoir du commentateur. Le premier peut se perdre — et cela lui est accordé comme une grâce. Le second doit veiller. Il doit éclairer les structures, déplier les choix formels, rendre visible l’architecture invisible. Non pour réduire le mystère, mais pour empêcher que le mystère ne devienne paresse.

Ce refus de la fascination aveugle est une leçon de probité.

Car la fascination, si douce soit-elle, est encore une manière de s’abolir. Elle évite la responsabilité du regard. Elle se laisse engloutir. L’admiration raisonnée, elle, engage. Elle exige une présence consciente aux enjeux techniques et symboliques. Elle suppose que l’œuvre est un combat gagné contre le chaos.

Le texte s’élargit enfin vers la cinématographie. L’image en mouvement ne détruit pas l’intangibilité de l’œuvre ; elle en déplace les coordonnées. Le film se meut en lui-même, mais il demeure, lui aussi, achevé. Là encore, le spectateur peut être savant ou fasciné. La question n’est pas le médium. La question est la posture.

Ce que dit profondément Du tableau et autres artefacts, c’est que l’art est une forme de tenue intérieure. Une manière d’habiter l’intranquillité sans céder à la démesure. Une façon d’imposer à l’infini une limite choisie, afin que quelque chose tienne debout dans le temps.

Avant, après, le tableau demeure dans sa gloire.

Et nous ? Nous ne demeurons pas. Nous passons devant lui, troublés, agrandis ou dépossédés. Nous croyons entrer dans l’image ; c’est elle qui nous traverse. Nous croyons la comprendre ; elle nous ordonne.

L’œuvre véritable ne demande ni genoux fléchis ni ivresse. Elle demande une présence. Une attention sans complaisance. Une intranquillité assumée.

Alors peut-être le regard cesse-t-il de se regarder lui-même.

Alors peut-être commence-t-il à voir.

Catherine Andrieu


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -