Dans le logis du vol s’ébat le gond des ailes
aux plumes sans rémiges sur le cadran blanc
où s’esbroufent des lieux qui perdent leur présent
en pépiant au champ
où poussent tournesols et solstices d’épis
qui sont les portes de la chambre des labours
au soc sans sol qu’entre les coudes cet abîme
d’où monte le chant
ce tissage de houille et de soleils sourciers
de monuments dépossédés de leurs vestiges
et qui charrient leurs éboulis créant l’espace
où se marque le temps
Dans le logis du vol s’ébat le gond des ailes... par Catherine Andrieu
Il arrive que certains poèmes ne s’ouvrent pas comme une porte mais comme un vertige. Celui de Gilbert Bourson appartient à cette famille rare d’écritures qui ne décrivent pas le monde mais en déplacent les fondations mêmes, comme si la langue, au lieu de nommer les choses, se mettait soudain à en déplacer les axes invisibles. Chez lui, le réel n’est jamais stable : il se désaxe, il pivote sur ses propres gonds, il entre dans une sorte de danse ontologique où chaque image devient le battement d’une métaphysique secrète.
Dès les premiers mots, le poème installe une scène presque cosmique : un logis du vol. Ce n’est pas un ciel, ce n’est pas une hauteur, mais un lieu habitable du mouvement même. Le vol n’est plus seulement l’acte de l’oiseau, il devient une architecture, une demeure fragile où le gond des ailes s’ébat comme une charnière vivante entre l’air et le temps. Cette invention est décisive : Bourson ne décrit pas l’envol, il en montre la mécanique invisible. Le monde tient par des gonds — par ces articulations secrètes où l’être pivote.
Et déjà les repères se brouillent : les plumes sont sans rémiges, le cadran est blanc, les lieux perdent leur présent. Le poème s’ouvre alors comme un dérèglement du temps lui-même. Ce qui pépie dans le champ n’est pas seulement un oiseau ou une mémoire pastorale ; c’est la rumeur d’un monde qui a cessé d’habiter son instant. Chez Bourson, le présent n’est jamais donné : il se dissipe, il glisse, il se défait comme une lumière qui se retire.
Alors apparaissent les tournesols et les solstices d’épis — images agricoles qui pourraient sembler paisibles si elles n’étaient immédiatement métamorphosées en seuils. Car ces champs deviennent des portes. Et ces portes conduisent à une chambre des labours. Là encore, la langue de Bourson opère une translation profonde : l’agriculture n’est plus un geste économique ou rural, elle devient une dramaturgie cosmique. Labourer, c’est ouvrir la terre comme on ouvre une mémoire.
Mais le soc est sans sol. Cette formule est peut-être l’un des nœuds secrets du poème. Car elle suggère que le travail de l’homme — comme celui du poète — ne repose plus sur une certitude. Le soc avance dans un vide. Il trace dans l’inconnu. L’écriture elle-même devient ce geste : un outil qui entaille un sol qui n’existe pas encore.
Et pourtant quelque chose monte de cet abîme. Un chant.
Ce chant n’est pas lyrique au sens traditionnel. Il est presque géologique. Il surgit d’un entrelacement de houille et de soleils sourciers — formule magnifique où se mêlent la profondeur minérale et la quête des eaux invisibles. Chez Bourson, la matière et la lumière ne s’opposent pas : elles se tissent. La houille — noire, souterraine — dialogue avec les soleils sourciers — ces astres intérieurs qui cherchent l’eau cachée sous la terre.
C’est ainsi que le poème devient une archéologie de l’être.
Les monuments eux-mêmes sont dépossédés de leurs vestiges. Autrement dit : l’histoire n’est plus stable. Les ruines ne sont même plus sûres de leur ruine. Elles charrient leurs propres éboulis comme si le temps avait cessé d’être une ligne pour devenir un effondrement créateur.
Car c’est peut-être là que se joue la vision la plus profonde de ce poème : l’espace naît de l’éboulement. L’espace n’est pas donné d’avance ; il se creuse dans la chute des formes anciennes. Le monde se fait par désagrégation.
Et dans cette fracture, dans ce lent écroulement des certitudes, quelque chose persiste pourtant : la marque du temps.
Mais ce temps n’est plus celui des horloges. Il est celui des strates, des sillons, des gonds invisibles où l’être pivote. Il est le temps des champs, des mines, des ruines, des ailes sans rémiges — un temps qui ne passe pas mais qui s’inscrit.
Ainsi Gilbert Bourson écrit à la manière des grands poètes qui savent que la langue n’est pas seulement un instrument mais un territoire. Son poème ne cherche pas à expliquer le monde : il en révèle les articulations secrètes, ces lieux fragiles où le visible se déplie à partir de l’invisible.
Et lorsque l’on referme ces quelques vers, on comprend que ce logis du vol n’est peut-être rien d’autre que la poésie elle-même : une maison faite de battements d’ailes, suspendue dans l’air du temps, où chaque mot devient une charnière entre l’abîme et la lumière.
Catherine Andrieu
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Il arrive que certains poèmes ne s’ouvrent pas comme une porte mais comme un vertige. Celui de Gilbert Bourson appartient à cette famille rare d’écritures qui ne décrivent pas le monde mais en déplacent les fondations mêmes, comme si la langue, au lieu de nommer les choses, se mettait soudain à en déplacer les axes invisibles. Chez lui, le réel n’est jamais stable : il se désaxe, il pivote sur ses propres gonds, il entre dans une sorte de danse ontologique où chaque image devient le battement d’une métaphysique secrète.
Dès les premiers mots, le poème installe une scène presque cosmique : un logis du vol. Ce n’est pas un ciel, ce n’est pas une hauteur, mais un lieu habitable du mouvement même. Le vol n’est plus seulement l’acte de l’oiseau, il devient une architecture, une demeure fragile où le gond des ailes s’ébat comme une charnière vivante entre l’air et le temps. Cette invention est décisive : Bourson ne décrit pas l’envol, il en montre la mécanique invisible. Le monde tient par des gonds — par ces articulations secrètes où l’être pivote.
Et déjà les repères se brouillent : les plumes sont sans rémiges, le cadran est blanc, les lieux perdent leur présent. Le poème s’ouvre alors comme un dérèglement du temps lui-même. Ce qui pépie dans le champ n’est pas seulement un oiseau ou une mémoire pastorale ; c’est la rumeur d’un monde qui a cessé d’habiter son instant. Chez Bourson, le présent n’est jamais donné : il se dissipe, il glisse, il se défait comme une lumière qui se retire.
Alors apparaissent les tournesols et les solstices d’épis — images agricoles qui pourraient sembler paisibles si elles n’étaient immédiatement métamorphosées en seuils. Car ces champs deviennent des portes. Et ces portes conduisent à une chambre des labours. Là encore, la langue de Bourson opère une translation profonde : l’agriculture n’est plus un geste économique ou rural, elle devient une dramaturgie cosmique. Labourer, c’est ouvrir la terre comme on ouvre une mémoire.
Mais le soc est sans sol. Cette formule est peut-être l’un des nœuds secrets du poème. Car elle suggère que le travail de l’homme — comme celui du poète — ne repose plus sur une certitude. Le soc avance dans un vide. Il trace dans l’inconnu. L’écriture elle-même devient ce geste : un outil qui entaille un sol qui n’existe pas encore.
Et pourtant quelque chose monte de cet abîme. Un chant.
Ce chant n’est pas lyrique au sens traditionnel. Il est presque géologique. Il surgit d’un entrelacement de houille et de soleils sourciers — formule magnifique où se mêlent la profondeur minérale et la quête des eaux invisibles. Chez Bourson, la matière et la lumière ne s’opposent pas : elles se tissent. La houille — noire, souterraine — dialogue avec les soleils sourciers — ces astres intérieurs qui cherchent l’eau cachée sous la terre.
C’est ainsi que le poème devient une archéologie de l’être.
Les monuments eux-mêmes sont dépossédés de leurs vestiges. Autrement dit : l’histoire n’est plus stable. Les ruines ne sont même plus sûres de leur ruine. Elles charrient leurs propres éboulis comme si le temps avait cessé d’être une ligne pour devenir un effondrement créateur.
Car c’est peut-être là que se joue la vision la plus profonde de ce poème : l’espace naît de l’éboulement. L’espace n’est pas donné d’avance ; il se creuse dans la chute des formes anciennes. Le monde se fait par désagrégation.
Et dans cette fracture, dans ce lent écroulement des certitudes, quelque chose persiste pourtant : la marque du temps.
Mais ce temps n’est plus celui des horloges. Il est celui des strates, des sillons, des gonds invisibles où l’être pivote. Il est le temps des champs, des mines, des ruines, des ailes sans rémiges — un temps qui ne passe pas mais qui s’inscrit.
Ainsi Gilbert Bourson écrit à la manière des grands poètes qui savent que la langue n’est pas seulement un instrument mais un territoire. Son poème ne cherche pas à expliquer le monde : il en révèle les articulations secrètes, ces lieux fragiles où le visible se déplie à partir de l’invisible.
Et lorsque l’on referme ces quelques vers, on comprend que ce logis du vol n’est peut-être rien d’autre que la poésie elle-même : une maison faite de battements d’ailes, suspendue dans l’air du temps, où chaque mot devient une charnière entre l’abîme et la lumière.
Catherine Andrieu