Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
nouveauté : N3
roman in progress

En ligne : cliquez
2 - Discours de réception à l’Académie française
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 septembre 2004.

oOo

Voir ce qui arrive à cette adolescence. Ces études qui ne mènent quelque part que si on en a les moyens ; cette attente incrédule de la majorité civile ; ces parades de choix qui s’alignent comme des articles du code pénal : un choix, une distance à parcourir ; les dogmatiques références aux circonstances d’une vie à peine éclose ; les menaces de la tribu, les séductions des autres tribus toujours prêtes à vous enfoncer le bec dans la trahison et le désordre mental ; le monde lui-même, télévisé au fil d’un temps précieux qui s’effiloche comme un mauvais habit ; les tartines d’une nourriture inutile et néfaste qu’on trempe dans les liquides du matin et les boues du soir ; le remplacement du vin à haute dose par une chimie qui coûte moins à la société mais qui, en même temps, l’affole jusqu’à la haine du camé ; l’oubli de ceux qui refusèrent par exemple d’accomplir le travail obligatoire et qui, baluchon sur l’épaule, traversèrent les Pyrénées pour vivre nus, à Miranda ou ailleurs, en attendant d’être vendus à la France libre mais obéissante ; la même rébellion, en temps de paix relative, châtiée jusqu’au bout des ongles sans autre explication que la raison ; la question du revenu, de ses ressources, de ses emplois, du minimum requis pour être encore de ce monde ; la chair enfin, exultante et prometteuse, mais si aléatoire que des épisodes de virtualité s’interposent finalement entre le rêve et la réalité, "entre l’idée et l’acte". Pour quel royaume avons-nous ouvert les yeux ?

Pourtant, cette adolescence, qui ne correspond à aucun critère biologique, nous l’avons inventée. Nous l’avons placée entre une enfance inachevée et une maturité tronquée de son commencement. Nous avons expliqué tout cela aux sauvages de nos découvertes spatiales. Ils s’en inspirent quelquefois. Des écoles naissent dans la désuétude de la terre et la religion se répand comme le lait. Dans ces années 60, mes copains et moi entrions par effraction dans la gare de triage d’Hendaye pour observer les maoïstes qui clouaient des petits livres rouges sur les banquettes des trains à destination de l’Espagne toute proche, si proche que les bruits de culasses, réglementaires en cas de doute, nous parvenaient comme des chocs d’insectes. Que reste-t-il de ces célébrations rapides ?

À qui s’adressent Musset et Lamartine ? On sent bien que Voltaire, en grand nostalgique du siècle des Lumières, ne l’ouvre ni pour la populace, ni pour les mahométans, ni pour cette enfance incertaine qui dévore pourtant ce qu’elle lit. Mais de Gaulle, imaginer de Gaulle, en frac cousu de fausses étoiles, mais quelle idée de soi et des autres le Malraux des gouvernements a-t-il bien pu espérer pour les plus petits que lui ? Le ton véritable venait plutôt d’ailleurs : "Oh ! je n’avais jamais lu Bukowsky," s’exclame une critique dans les pages d’un site de l’Internet, "mais alors qu’est-ce que c’est rigolo !" Et c’est chargé d’éduquer, et non plus d’instruire, cette adolescence qui ne troque pas le plaisir pour le cocasse, du moins pas tout de suite, parce qu’évidemment, les choses se chargent d’imposer leurs substances frelatées de produits stockés depuis trop longtemps pour être encore totalement digestes.

Malraux pesait 50 kilos dans la fleur de l’âge, était bourré de tics atroces qui n’apparaissent pas sur les photographies et il avait commencé sa vie d’adulte en volant une civilisation résurgente, - après avoir bien sûr jeté l’argent de Papa par les fenêtres. De quoi entretenez-vous l’adolescence qui lit, qu’on retrouve dans l’ignorance de celle qui ne lit plus ou n’a jamais ouvert les livres de votre bibliothèque idéale ? Barrès meurt dans son lit comme les généraux d’Hemingway et de tout le monde.

Vous ne répondez pas aux questions si elles ne figurent pas dans la liste des questions qui méritent réponses selon votre morale de sectateurs. Vous ne répandez pas le bonheur instantané. Vous le distribuez dans des réseaux finement éprouvés entre les producteurs et les détaillants. Vous entretenez les privilèges et les recommandations, comme quoi la société franque n’est pas morte en vous. Vous haïssez les différences mais aplanissez les difficultés. Charlemagne et de Gaulle ! Et on ne vous oppose qu’une pucelle, qui n’a sans doute jamais existé que dans l’imagination ou pire une réalité si peu tangible qu’on peut à son tour l’imaginer parfaitement, sur fond de dictateurs encore vivaces malgré les preuves d’atrocités !

Sur quels chemins philosophiques nous égarez-vous ? À quelle religion confierez-vous enfin les roues de votre char ? Vous êtes capables de tout et du pire, l’Histoire le prouve, les pétroleuses en témoignent encore mais les murs sont effacés de la géographie de Paris. L’Épuration, qui ne toucha pas le service public, Sétif, où l’on détruisit la vie, le Million de morts algériens, les punitions à Haïti et ailleurs.

Et que dire du phénomène de l’adolescence, pourtant factice, qui ne veut pas s’achever en queue de poisson comme celle de tout le monde, nouvelle immaturité peut-être en remplacement de toutes celles qu’on n’avait pourtant pas fini d’énumérer pour parfaire notre connaissance de la croissance et du dépérissement ?

Et puis l’adolescence qui foire est de moins en moins catholique, ce qui, étymologiquement, je vous le rappelle, signifie : de moins en moins parfaite. Ironie du lexique, quelquefois.

Certes, dans les moments cruciaux, et ils bornent toute l’Histoire dont vous avez la charge, un bel adolescent est plus efficace qu’un discours. Voyons : ceux qui partaient en Allemagne rapportaient des devises et nourrissaient leurs familles ; et ceux qui s’en allaient en Afrique via l’Espagne grossissaient efficacement les rangs du futur honneur sauvé des eaux. D’une pierre, deux adolescents.

Les injections de plaisir changent les idées comme en vacances. Les complicités se multiplient au sein des communautés définies par l’usage des services publics et des aides qui en émanent comme l’encens des encensoirs. C’est que la vie s’organise autour de l’adolescence. Sans cette tranche de vie arrachée à la cohérence, plus rien n’existe. L’enfant peut assister aux punitions infligées à ce corps voisin presque achevé comme à ses épisodes de jouissance imaginaire - et l’âge adulte, plus distant et exemplaire à tous points de vue, peut commencer par cet exercice de la correction et de la sanction une vie tout entière consacrée à la recherche de satisfactions qui, loin du plaisir et donc heureusement du désir tant pourchassé par les crédules et les paresseux, comblent les plus exigeants.

"Mais alors qu’est-ce que c’est rigolo !" Bukowsky. Bukowsky ! Messieurs, l’adolescent est le plus grand employeur de France. Il bat en brèche le fonctionnaire pâle et le vieillard abandonné. L’adolescent est l’avenir de l’homme. Et l’adophilie ne figure pas au registre des illustrations pénales. Quelle aubaine ! Quel profit incalculable ! Quelle immunité !

Oui, quelle différence entre un adolescent qui rêve d’un bunker sonore en trois dimensions, neuromancien de l’instant, et cet autre adolescent qui ne prétend rien de moins que de faire entrer son monde intérieur dans la langue ? D’abord aucune, car le rêve, qui favorise l’exigence et le mirage, est un bien commun de l’activité existentielle. Puis l’hallucination prend la place des fascinations, et commence le ballet des lois de composition sociales. Ce qui ne marque pas la fin de cet épisode éprouvant du temps passé à vivre. Le poète, sans un laps de temps offert à son attente, n’envisage plus que des luttes intestines. Le taurobole ne consiste plus à verser le sang de sa musicale gorge sur les pratiquants de l’autocritique. La poésie, messieurs, ça se soigne ou ça sert ! Artaud ne parlait pas autrement mais on se doute un peu que l’intention n’était pas la même. Ni le niveau d’expression en jeu.

Retournez-vous pour jeter un oeil sur l’oeuvre sociale. Certes, dans cet ancien pays qui pendant des siècles fit la moitié de l’Europe par sa population mais guère plus du vingtième en termes d’aisance, les limites de la liberté individuelle ont eu le temps de se mesurer à la contenance effective des existences. Des soupapes ont percé ces murailles du soi en proie à la vitesse d’exécution des activités humaines. L’ouvrage n’est pas parfait mais il fonctionne. Mais à quel prix ? À quelle distance de l’égarement ? Combien de temps est désormais nécessaire pour accéder à la perte de l’équilibre mental ? Questions qui ne se posent plus et qu’on résout au lieu d’y répondre, comme c’est l’usage chez les chefs de famille, d’État, de guerre, d’entreprise, de projet, de rang, des armées et même de l’oeuvre fauchée enfin par les suprématies biologiques qui atteignent la mort comme des cyclistes.

Il n’y a pas de poète heureux au contact du désir. Il y a un poète enchanté ou prospère, un poète soucieux ou stérile, un poète du suicide et un autre de l’assassinat. Quelle nation peut vraisemblablement se substituer à la langue ? Quelle croyance issue du sublime et de l’imposture, et elles le sont toutes, peut élever ce qui est déjà placé en haut de l’existence ? Quel personnage, se prêtant à la manipulation de ses coreligionnaires, peut servir d’exemple à ce qui est déjà un exemple ? Vous vous adressez à des vaincus de l’enfance. Mais les autres, ceux qui vous dépassent à tous points de vue ?

Une description des lieux de la prépondérance de la poésie sur vos mascarades idéologiques serait une véritable défaite. On ne s’y essaie plus depuis le massacre de la jeunesse des années quarante. On ne décrit plus, on traverse la surface à la surface. La langue y perd en facilités. Mais qu’a-t-elle à retrouver si la chape du temps est révélatrice des défauts de cohérence du discours national ? Vous poussez à envisager, par vos existences mêmes, qu’il existe une racaille d’en haut et une noblesse du vulgaire et qu’aucun autre destin n’est possible ici-bas. Vous construisez les murs d’une totale conflagration des différences de peau et d’organes.

C’est que l’offrande ne satisfait pas les appétits du poète. Vous le savez depuis si longtemps qu’on pourrait mesurer votre savoir à votre obstination, obstination légitime du coup. Dans ces conditions, la fonction sociale de l’écrivain est réduite à néant. Vous ne coupez plus les langues. Vous ne les coupez plus avant de trancher les mains et la tête. Vous ne vous acharnez plus symboliquement sur le corps des poètes. À l’Académie comme à la Guerre, ils meurent comme les autres, d’un petit trou ou par fragmentation. Ils pourrissent dans des éditions sommaires plutôt que dans la terre mais cette différence de destin posthume est tellement infime qu’on ne perd pas de temps à en prendre les mesures dans vos manuels des modèles et des patrons nationaux.

Trop proche des mystiques, confinant au thé, à la libre-pensée ou à l’athéisme, la poésie doit se soumettre à la chanson ou disparaître. De même, le poète n’a pas droit à la croissance mais à l’enfoncement. À sa figure menaçante, on substitue celle de l’écrivain et plus généralement de l’auteur. Les délégations d’éditeurs, de galeristes, de chefs de musique et de troupe se pressent au portillon des aides à recevoir et fuient comme la lèpre les endroits où il faut céder sa part au plus pauvre que soi. Une fonction sociale ? En dehors de toute idée de leçon ? Le poète ne joue pas !

Il parle à votre enfance. Et il vous arrive de trouver un moment pour imaginer le dialogue ou bien vous en prenez tout le temps et vous détruisez. Mais vous merdoyez. Quel spectacle télévisuel ! Ces personnages qui vieillissent doucement, ces terres où on construit et détruit avec la même passion des méthodes, cette maîtrise tactique des multitudes et des déserts, ces accompagnements technologiques du cri et du silence, ces visages remodelés par les choix optiques, ces recommencements de l’acte inaugural, cette fièvre qui monte et qui retombe comme la matière de nos pluies, les agacements d’insectes et les passages des ailes, les coupures d’énergie et les abus de confiance, toute la gamme de l’instinct à la rencontre de ses points de fuite et l’horizon gâché par l’excellence des vins qui, contrairement aux pierres précieuses, ne se laissent pas goûter. Votre enfance ne fut qu’un glissement de "lévitateur". Un coup de pouce, en somme.

L’aristocrate des monarchies à qui on proposait que le savant, presque forcément d’origine bourgeoise, devînt ministre à la place de ses rejetons ignorants et débiles, se mit à penser comme un philosophe pressé d’en finir avec la question pendante. Fort des justifications que les Molière et autres sbires aux condisciples engagés lui apportaient sur un plateau comme la tête de saint Jean, il imposa l’enfermement de l’intelligence dans des académies qui fleurirent dans le terreau européen comme s’il se contentait de donner une application pratique à sa connaissance du terrain heuristique. Le peuplement de ces athanors de la race ne posa aucune difficulté. On accourait en habit pour bousculer les moines. Il n’y eut guère que La Bruyère et La Fontaine pour renâcler dans les brancards - les deux seuls grands "stylistes" de ce 17e siècle. On sentait bien que, le chemin étant désormais tout tracé, il ne restait plus qu’à le rendre carrossable. Il s’ourdissait un complot dont l’ampleur dépasserait en ambition tous les coups portés jusque-là à l’État. Les moines pâlissaient sous leurs rougeurs mais une aristocratie plus prévoyante s’engageait auprès de la nouveauté avec des accents faits pour demeurer leur meilleure garantie de survie. Lavoisier succomba cependant. D’autres Hérodiade.

Mais les savants, malgré les avantages de la République, demeurèrent dans les académies. On améliora même la procédure en compliquant les règles d’accession à cette gratifiante propriété. Les académies devinrent des cirques. On vient y agoniser depuis que le savoir se vend mieux ailleurs. Il fallait une nouvelle Encyclopédie à ce monde en partage mais elle ne naquit pas de cette effervescence discrète comme l’ironie du sort.

On créa, avec l’argent des banques, la ténacité des militaires et la science des universitaires, un réseau de communication d’une étendue, d’une richesse et d’une facilité d’emploi jamais vécues jusque-là. Des auteurs embouchèrent leur clairon pour donner l’assaut à la liberté ainsi décrite mieux qu’on ne l’avait jamais fait ni espéré. Nous en sommes donc à légiférer sur une modernisation des articles 2, 3, 4, 5, 10 et 11, pour ne citer que ceux-là, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. Chacun prétend tirer son épingle du jeu. Il est plus facile de condamner l’expression abusive que les pratiques commerciales douteuses mais toujours aussi difficile de faire avaler les vessies à la place des lanternes.

Il n’y a plus d’écuries pour dresser les étalons et leurs consoeurs qui promettent des victoires médiatiques. Des laboratoires les remplacent petit à petit, où l’on dépose un peu de sa substance mirifique, cellules d’épithélium et de langues que des procédés de coloration, hérités de Gram pour la forme et de Malthus pour le fond, rendent visibles comme les premières fleurs du printemps qui ne sont pas toujours les primevères.

Il est de plus en plus difficile de gagner son argent honnêtement. Dans ces conditions, il faudra bien que le législateur propose au délinquant les mêmes faveurs, sous couvert de la nécessité vitale, qui améliorent significativement l’existence du commerçant, lequel n’est rien d’autre qu’un revendeur alors que le pilier de cour n’a pas encore acheté ce qu’il propose à l’amateur de belles lettres et autres expédients de la vie courante.

C’est "Littérature" qui sème et c’est "Minotaure" qui récolte.

C’est dans ce cadre, ici sommairement décrit comme on étale de la viande, que se donne la nouvelle leçon bourgeoise - puisqu’il n’y a pas eu de "leçon prolétarienne" et que les communistes d’aujourd’hui sont des petits bourgeois. Associé aux surfaces de la leçon monarchique par sa solitude dressée, le poète n’a plus de voix pour dénoncer ou entériner. L’époque est aux metteurs en scène et non plus au texte. Qui s’en plaindra ?

Car si la leçon monarchique connut une fin presque tragique, la leçon bourgeoise est douée d’un tel pouvoir d’adaptation qu’il ne semble plus possible, dans l’état actuel de la pensée, de l’interrompre ni même de la contredire efficacement. Il apparaît non moins clairement que les horlogers de Ferney, malgré des moyens de bord réduits aux technologies sommaires de l’époque (les jambes et les cachettes), aient eu plus d’efficacité que tous les sites de l’Internet réunis en listes qui ne forment que très rarement des réseaux de pensées.

Céline - le seul grand styliste du 20e siècle français ; le 19e n’en eut pas ou seulement Laforgue - n’est pas plus infâme que Molière. Il s’agit toujours de réduire une partie de l’humanité à l’esclavage. Stendhal est odieux. Voltaire condamnait la "populace" aux tâches infamantes et aux corrections exemplaires. Baudelaire eût régné en despote sur les établissements de plaisir sans en ouvrir les portes à la "brute". Flaubert se prenait pour un Antoine rentré dans ses meubles. Quelle voix s’est élevée sans s’éteindre au moment d’en venir à reconsidérer le partage des tâches ? - Il s’agit de contenir un peu ces débordements de la pensée dans les fossés d’un chemin que les uns franchissent en amateur d’éternité ou d’immédiat, selon ce que le désir impose à l’instant, tandis que les autres s’adonnent à des corvées très inégalement rémunérées pour assurer leur division mentale et intellectuelle.

Ah ! le style ! Le style et ses effets de miroirs. La grandeur cohérente d’un instant passé avec les mots. L’avenir du poète est dans le style. Il le faut bien puisque le texte n’est plus interprété mais joué. Mais sur quoi avoir du style ? Et quel style ? Quelle invention peut encore donner une chance au texte qui n’en a plus ? On se creuse au lieu de creuser devant soi. On creuse l’autre s’il reste de quoi creuser dans cette majorité de trous. On creuse la nature menacée mais avec des moyens de militaire en campagne. On creuse les fosses de ceux qui tombent ou on déterre, par antinomie, celles de ceux qu’on a couché un peu vite. On creuse les joues avant de souffler. On creuse dans le jardin. On creuse les murs au lieu de les sonder. Creuser en 140 pages ou en 1500, c’est creuser. Mais qu’a-t-on inventé ? Et puis, est-ce bien fonctionnel, d’un point de vue social, cette pratique du trou ? Tout le monde n’a pas la chance de l’abbé Saunière et de sa boniche.

Gare à la racaille si elle perd la foi !

"Il m’est permis de m’exprimer dans une langue que le premier venu ne parle pas," dit Musset.

L’horreur de la "racaille", si commune à tout ce qui s’est un peu élevé au-dessus de tout et particulièrement des autres, affecte les poètes comme les révolutionnaires. À chacun sa racaille. Si on est toujours le vassal de quelque puissance avec quoi il s’agit de ruser sans perdre sa contenance de chien, on est toujours au-dessus de quelqu’un pour reproduire le rite comme un reflet de soi-même. Si le théâtre existe, c’est à cet endroit de la carapace humaine. Je vois mal en effet comment le spectacle pur de la peste se différencierait nettement de la leçon morale infligée aux amateurs inexplicables et inexpliqués de toute opération concluant à la beauté de la chose approchée d’aussi près.

On n’insiste plus assez sur le fait que si la date du 14 juillet est judicieusement choisie comme "fête nationale", c’est le 10 août qu’il est bon de se rappeler comme un avertissement dont l’écho se fait entendre tous les jours y compris dans les propos conservateurs des plus humbles. La paresse et la crédulité entretiennent les bons rapports et les signaux de sang apportent une espèce de perfection à ce système paritaire. On dit que c’est inévitable quand on a un coup dans l’aile et si ce n’est pas encore arrivé, se méfier alors des petites astuces qui autorisent de croire qu’on parle une langue supérieure à celle que les autres utilisent à des fins insignifiantes et plates.

Il est de moins en moins facile de se situer au-dessus des autres par la simple acquisition d’une propriété qui n’a pas valeur de propriété mais de "bien de consommation". La différence est en train de se creuser par la pratique des prix. On est quelquefois décontenancé par les occasions qui cassent les valeurs. Ce n’est pas toujours par le vol pur et simple qu’on arrive à s’élever. Une bonne connaissance du terrain peut vous habiller chic pour pas cher et donc vous élever sans risque d’avoir à expliquer cette ascension, aussi modeste soit-elle, à des juges exemplaires en matière de récompenses reçues du justiciable satisfait de leurs jugements le concernant. Complexité de nains jaunes.

On s’élève de plus en plus, surtout si on est déjà monté un peu, par des moyens désormais communs avec le poète véritable. Vous trouverez toujours un donneur de cette leçon pathétique. Il n’a lui-même rien produit de digne au moins de confiance mais sa technicité n’est pas discutable par principe. Quant Mahomet met fin à toute discussion en affirmant que "ce livre" (car c’en est un et éternel par-dessus le marché - Voltaire) n’admet pas de doute, il fait preuve d’intelligence. L’intelligence de l’homme coule du Coran comme de source. Par contre, quand le donneur de la leçon littéraire impose sa connaissance d’un terrain visiblement exploré par envie et non pas par nécessité vitale, il renvoie à la bêtise de son élève et il n’y a aucun livre ni d’un côté ni de l’autre. L’apprenti écrivain lorgne la place occupée par son mentor provisoire. Une liste incroyablement longue de concours installe une aristocratie des bas-fonds de la littérature. Racaille !

On le voit bien, en haut comme en bas du troupeau des écrivains, ce n’est pas par les reconnaissances qu’on se distingue vraiment. C’est le moment de songer que le style a son heure. Le 20e siècle français a son styliste : Céline. Il écrivait des insanités mais, en maître incomparable des descriptions, il a donné l’exemple d’un style qui peut placer le poète au-dessus des questions de "détails". Ces imitateurs, en ne lui arrivant pas à la cheville, révèlent tous les jours l’ignominie de leur existence. S’agit-il d’une religion, le style ? Les gueulards et les histrions ont plus facilement un style que les autres prétendants à l’expression. Ils sont reconnaissables. Stylistes, c’est à voir. On n’a pas vu grand chose dernièrement dans les rangs de ceux qui, par croyance au fond chez Céline, donnent du clairon au lieu de laisser les habitants se réveiller comme ils ont décidé de le faire. Ces signes de reconnaissance, m’avouait récemment un éditeur bien connu, ne créeront même pas le créneau commercial qui manque à un public fatigué de lire pour n’en rien tirer à son profit. La règle est d’or : on écrit toujours ut doceat, ut moveat, aut delectet, pour instruire, pour émouvoir ou pour charmer. Sinon, on n’écrit pas, on se caresse.

On ne procède pas différemment en littérature qu’en religion. De la somme des évangiles, il en reste quatre et l’ensemble est solidement bâti. Toute trace d’Histoire est effacée sans qu’on se pose la question de savoir pourquoi des faits beaucoup plus insignifiants que la crucifixion du prétendu fils de Dieu occupent une place considérable dans les écrits qui nous restent. Plus astucieux, le Coran ne retient pas tous les versets, il réduit le texte à des probabilités de mensonge, il propose des rébus à la place des paraboles, il ne se conforme pas au lois de composition naturelles du texte, il laisse libre cours aux spéculations et limite la pertinence aux seules personnes autorisées. Les religions se sont toujours organisées en État.

Un manuel de littérature nationale cherche la cohérence en "racontant" ce qui s’est passé dans la communauté depuis que la langue nationale existe. Le compendium ne vaut pas plus cher que les Évangiles ou le Coran. Même Confucius trouve sa place de despote éclairé dans ces manipulations de l’esprit considéré comme adolescent privilégié. Mais se pose-t-on, encore une fois, la question de savoir si tout ce à quoi on se réfère est édité ? On focalise au lieu de faciliter la compréhension. Mais la leçon de Goebbels n’est-elle pas utilisée par toutes les démocraties ? Ne lisez jamais un discours, messieurs les préfets, si votre écrivain n’a pas une pratique certaine de la propagande.

La plupart des poètes - véritables, sybarites, six-quat’deux - se damneraient pour un peu de reconnaissance, fut-elle celle du ventre car personne n’est indigne quand on s’explique par les tenailles de la faim. D’autres anagogies sont moins faciles à éluder au moment de porter un jugement sur les attitudes de chacun face aux contingences et aux opportunités. On dit communément qu’il faut être idiot pour refuser une chose aussi précieuse que la reconnaissance. Mieux vaut finir classique, disait Robbe-Grillet - qui confondait classicisme et académisme, qu’à la poubelle. Il n’y a pas d’autre choix. On a vite fait de choisir, surtout si au fond on a déjà l’expérience des voyages d’agrément.

Derniers textes publiés :

 4. L’enfer de Télévision ou Le voyage en France - Seriatim 2
 Poésies de Patrick CINTAS - Choix de poèmes (Patrick Cintas)

BIBLIOGRAPHIE
A propos de livres

ROMANS - Carabin Carabas, Rendez-vous des fées, Les baigneurs de Cézanne, BA Boxon, Coq à l'âne Cocaïne, L'enfant d'Idumée, Cicada's fictions, Le paillasse de la Saint-Jean, Anaïs K., Gor Ur le gorille urinant, Gor Ur le dieu que vous aimerez haïr, caNNibales (12 romans), N1, N2, N3 (in progress, x romans), La trilogie française, « Avant-fiction », Phénomérides, Marvel, Les Huniers, Arto, Hypocrisies...
NOUVELLES - Mauvaises nouvelles, Nouvelles lentes.
POÉSIE - Chanson d'Ochoa, Ode à Cézanne, Chanson de Kateb, alba serena, Coulures de l'expérience, Analectic Songs, Fables, Jehan Babelin, En voyage, Grandes odes, Saisons, Haïkus dénaturés, Sériatim 1 & 2...
THÉÂTRE - Bortek, Gisèle, Mazette et Cantgetno.
ESSAIS - ARTICLES - Actor (essais), Galère de notre temps (articles).
HYPERTEXTE - [L'Héméron].

Livres publiés chez [Le chasseur abstrait] et/ou dans la RALM (voir ci-dessous).
Quelquefois avec la collaboration de
[Personæ].

 

BIOGRAPHIE
A propos de ce chantier

« Le travail d'un seul homme... » - Ferdinand Cheval.
...Commencé dans les années 80, sans réseau mais avec un assembleur, basic et une extension base de données, le projet "électronique" de ce festin a suivi les chemins parallèles de la technologie informatique grand-public et la nécessaire évolution du texte lui-même.

Il faut dire qu'il avait été précédé d'une longue et intense réflexion sur le support/surface à lui donner impérativement, non pas pour échapper aux normes éditoriales toujours en vigueur aujourd'hui, mais dans la perspective d'une invention propre aux exigences particulières de sa lecture.

Le « site » a subi, avec les ans, puis avec les décennies, les convulsions dont tout patient expérimental est la victime consentante. Cette « longue impatience » a fini par porter des fruits. Comme ils sont ce qu'ils sont et que je ne suis pas du genre à me préférer aux autres, j'ai travaillé dans la tranquillité de mon espace privé sans jamais cesser de m'intéresser aux travaux de mes contemporains même les moins reconnus par le pyramidion et ses angles domestiques.

Et c'est après 15 ans d'activité au sein de la RALM que je me décide à donner à ce travail le caractère officiel d'une édition à proprement parler.

On trouvera chez Le chasseur abstrait et dans la RALM les livres et le chantier qui servent de lit à cet ouvrage obstiné. Et [ici], la grille (ou porte) que je construis depuis si longtemps sans avoir jamais réussi à l'entourer d'un palais comme j'en ai rêvé dans ma laborieuse adolescence. Mais pourquoi cesser d'en rêver alors que je suis beaucoup plus proche de ma mort que de ma naissance ? Avec le temps, le rêve est devenu urgence.

« À ceux-là je présente cette composition simplement comme un objet d'Art ; — disons comme un Roman, ou, si ma prétention n'est pas jugée trop haute, comme un Poème. » - Edgar Poe. Eureka.
Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -