Ce n’est pas un lac de larmes ces lames de fond
sur le bleu de l’esquisse à voir ciel et marée
pour ne confondre rien que soi dans la volée
des gloires du corps mystérieux maison close
antre de l’aenigma
où jouissance retarde pour que soit désir
la diane de l’instant à travers les racines
obliques de la fugue cavale érotique
aux flèches sabotées
des boues contrapunctiques félinement houle
tiarée d’insomnie étalon d’oreiller
au flanc véloce ne laissant sur le papier
que ses seuls étriers
Ce n’est pas un lac de larmes ces lames de fond... par Catherine Andrieu
Il arrive que certains poèmes ne cherchent pas à décrire le monde mais à en déplacer l’axe secret. Le texte de Gilbert Bourson appartient à cette catégorie rare où la langue cesse d’être simplement un instrument de nomination pour devenir une matière vibrante, presque une mer intérieure. Rien ici ne relève de la confession ni du pathétique : les lames de fond qui traversent le poème ne sont pas celles d’un lac de larmes. Elles sont l’élan profond du vivant lui-même, cette poussée obscure qui soulève l’être au-dedans de lui et le jette vers l’inconnu de sa propre présence.
D’emblée, quelque chose se déploie comme un paysage mental où la mer et le ciel se mêlent à l’esquisse du corps. Mais ce paysage n’est pas un décor : il est une chambre d’échos. Le poème ne distingue plus nettement les éléments — marée, chair, désir, pensée — parce qu’ils appartiennent à une même nappe de réalité, un même courant souterrain où l’être se cherche et se traverse. L’homme n’y est plus un sujet face au monde ; il est pris dans une houle qui l’excède, dans cette mystérieuse « maison close » de l’énigme où l’existence semble toujours s’offrir et se retirer à la fois.
C’est peut-être là l’une des forces les plus singulières de cette écriture : faire du désir non pas un thème, mais un principe de connaissance. Le désir n’est pas seulement érotique — bien que l’érotisme affleure partout comme une vibration secrète — ; il est la manière même dont l’être s’éprouve. Le poème avance alors comme une fugue. Non une fuite, mais une composition intérieure, un mouvement où les images se répondent, se poursuivent, se dérobent. Les racines deviennent obliques, les trajectoires se croisent, et l’on comprend peu à peu que la véritable scène du poème n’est ni la chair ni la mer, mais la conscience elle-même, traversée par ses propres pulsations.
Car ce qui s’écrit ici est peut-être la plus ancienne énigme : celle du corps comme demeure du mystère. Le corps n’est pas une simple enveloppe, ni même un lieu de jouissance ; il est une architecture secrète où l’instant cherche à se prolonger, à retarder son propre effacement. Jouir, dans cette perspective, revient à suspendre le temps, à maintenir l’éclair du présent dans une tension presque musicale. D’où cette impression de contrepoint qui parcourt le poème : les images s’enchevêtrent comme des lignes mélodiques, et le langage lui-même semble respirer selon un rythme plus profond que la syntaxe.
Bourson écrit comme on avance dans une nuit habitée par les animaux du rêve. Le félin, l’étalon, les flèches sabotées, les boues contrapunctiques : autant de figures qui surgissent non pour être expliquées, mais pour intensifier la sensation d’un monde en train de se former sous nos yeux. Ce sont des forces, des pulsations, des métamorphoses. Le poème ne raconte rien ; il met en mouvement.
Et peut-être est-ce là ce qui demeure sur le papier lorsque la cavalcade s’achève : non une histoire, non un discours, mais la trace d’un passage. Comme si l’écriture n’avait retenu que les étriers d’un galop invisible. Le reste — la vitesse, la nuit, la respiration du cheval — appartient déjà à l’espace secret où l’être se découvre fugitivement à lui-même.
Dans cette brève architecture verbale, Gilbert Bourson parvient ainsi à rejoindre quelque chose de très ancien dans la poésie : la tentative de dire ce qui ne se laisse pas dire. Non pas en l’expliquant, mais en le laissant vibrer dans la langue. Le poème devient alors une chambre d’échos où se mêlent la mer, le corps, la nuit et la pensée — et où, l’espace d’un instant suspendu, nous avons l’impression de toucher l’énigme même d’exister.
Catherine Andrieu
Un commentaire, une critique...?
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Il arrive que certains poèmes ne cherchent pas à décrire le monde mais à en déplacer l’axe secret. Le texte de Gilbert Bourson appartient à cette catégorie rare où la langue cesse d’être simplement un instrument de nomination pour devenir une matière vibrante, presque une mer intérieure. Rien ici ne relève de la confession ni du pathétique : les lames de fond qui traversent le poème ne sont pas celles d’un lac de larmes. Elles sont l’élan profond du vivant lui-même, cette poussée obscure qui soulève l’être au-dedans de lui et le jette vers l’inconnu de sa propre présence.
D’emblée, quelque chose se déploie comme un paysage mental où la mer et le ciel se mêlent à l’esquisse du corps. Mais ce paysage n’est pas un décor : il est une chambre d’échos. Le poème ne distingue plus nettement les éléments — marée, chair, désir, pensée — parce qu’ils appartiennent à une même nappe de réalité, un même courant souterrain où l’être se cherche et se traverse. L’homme n’y est plus un sujet face au monde ; il est pris dans une houle qui l’excède, dans cette mystérieuse « maison close » de l’énigme où l’existence semble toujours s’offrir et se retirer à la fois.
C’est peut-être là l’une des forces les plus singulières de cette écriture : faire du désir non pas un thème, mais un principe de connaissance. Le désir n’est pas seulement érotique — bien que l’érotisme affleure partout comme une vibration secrète — ; il est la manière même dont l’être s’éprouve. Le poème avance alors comme une fugue. Non une fuite, mais une composition intérieure, un mouvement où les images se répondent, se poursuivent, se dérobent. Les racines deviennent obliques, les trajectoires se croisent, et l’on comprend peu à peu que la véritable scène du poème n’est ni la chair ni la mer, mais la conscience elle-même, traversée par ses propres pulsations.
Car ce qui s’écrit ici est peut-être la plus ancienne énigme : celle du corps comme demeure du mystère. Le corps n’est pas une simple enveloppe, ni même un lieu de jouissance ; il est une architecture secrète où l’instant cherche à se prolonger, à retarder son propre effacement. Jouir, dans cette perspective, revient à suspendre le temps, à maintenir l’éclair du présent dans une tension presque musicale. D’où cette impression de contrepoint qui parcourt le poème : les images s’enchevêtrent comme des lignes mélodiques, et le langage lui-même semble respirer selon un rythme plus profond que la syntaxe.
Bourson écrit comme on avance dans une nuit habitée par les animaux du rêve. Le félin, l’étalon, les flèches sabotées, les boues contrapunctiques : autant de figures qui surgissent non pour être expliquées, mais pour intensifier la sensation d’un monde en train de se former sous nos yeux. Ce sont des forces, des pulsations, des métamorphoses. Le poème ne raconte rien ; il met en mouvement.
Et peut-être est-ce là ce qui demeure sur le papier lorsque la cavalcade s’achève : non une histoire, non un discours, mais la trace d’un passage. Comme si l’écriture n’avait retenu que les étriers d’un galop invisible. Le reste — la vitesse, la nuit, la respiration du cheval — appartient déjà à l’espace secret où l’être se découvre fugitivement à lui-même.
Dans cette brève architecture verbale, Gilbert Bourson parvient ainsi à rejoindre quelque chose de très ancien dans la poésie : la tentative de dire ce qui ne se laisse pas dire. Non pas en l’expliquant, mais en le laissant vibrer dans la langue. Le poème devient alors une chambre d’échos où se mêlent la mer, le corps, la nuit et la pensée — et où, l’espace d’un instant suspendu, nous avons l’impression de toucher l’énigme même d’exister.
Catherine Andrieu