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![]() oOo Voici le dernier chapitre de ce livre "suivant" du Morio. Un troisième livre est en cours de préparation... Le roman (nivola) intitulé "Le Morio" avance... on verra bien vers quoi et comment... contribution à la fiction comme impossible. Et aussi quizás à l’art de la narration.
L’autre rive se couvrit lentement de brouillard qui se mit à glisser sur l’eau dans notre direction. Encore trois minutes et nous disparaîtrions nous aussi. Cependant, on pouvait voir la sentinelle qui arpentait le talus, protégée des tirs ennemis par la broussaille. L’homme pouvait fumer maintenant. Il prit le temps d’en rouler une, non pas entre ses doigts que la température rendait maladroits, mais avec une rouleuse qui scintilla un moment, puis on entendit le clic de la fermeture du couvercle et aussitôt l’homme actionna la pierre de son amadou. À cette distance, on ne pouvait estimer le degré du plaisir qu’il prenait en aspirant de petites bouffées que le plafond de la nuit effaçait avec méthode. La Lune perçait bien un peu ce noir descendu sur la terre, mais pas assez pour éclairer les visages. Je voyais mal celui de mon compagnon. Il prenait le temps de manger, consultant sa montre entre deux bouchées qui emplissaient sa bouche, l’empêchant de se servir de sa langue pour nous parler de choses et d’autres, comme d’habitude. Il n’y avait que deux choses qui le réduisaient au silence : la nourriture et les tirs ennemis. Mais la nuit, ils ne tiraient pas. On avait l’impression qu’ils avaient reculé, mais où dans les marais ? Il n’y avait pas de marais derrière nous, la steppe était couverte de neige traversée de traces boueuses qui ne représentaient aucune géométrie comme je l’avais pensé au début, quand l’ennemi a quitté ce rivage et a traversé le fleuve pour se terrer de l’autre côté, avec l’étendue impossible à mesurer du palude et de son labyrinthe. La sentinelle, pour l’heure, semblait apprécier ce moment. Quatre heures avant la relève, comme au quart. Mais notre vaisseau demeurait immobile, couché au bord du fleuve comme une bête malade, et nous respirions cet air avec la même fièvre. Le brasier du mégot clignotait dans cette obscurité de Lune lointaine. Si nous avions été les ennemis, le pauvre homme n’aurait pas fait long feu, mais il savait que la broussaille le protégeait des tirs. L’ennemi ne voyait rien de plus que nous, une barre noire et à peine opaque reposant sur l’eau et paraissant s’avancer constamment alors que le vent était tombé. Il tombait peu après la nuit. Et nous attendions le matin sans impatience. Les cratères s’annonçaient par le déchirement de la végétation. Bientôt, il ne resterait que nous, au milieu de nulle part, sans doute incapables de retrouver le chemin qui nous avait conduit jusqu’ici. Nous y pensions sans arrêt. J’étais fatigué de penser toujours aux mêmes choses. Des idées ! Ça ne tournoyait même pas. J’en eusse conçu une certaine joie, celle de me sentir vivant, mais la mort a cet aspect, les enfants : elle ne bouge pas, elle ne change rien, et c’est peut-être nous qui sommes fidèles au rendez-vous. Puis la sentinelle s’écroula, comme se brise un pot et le coup de feu parvint à nos oreilles. Mon compagnon cessa de manger, mais il continuait de touiller le contenu de sa boîte en fer blanc. Il ne pouvait pas voir le corps couché et immobile de la sentinelle. Il était dans le trou, presque au fond, et la lanterne l’éclairait à peine, on aurait dit une moitié de lui-même tant l’ombre était impénétrable à l’endroit même où l’autre moitié de lui-même commençait sans doute à changer cette possible symétrie, car il avait posé son fusil dans cette ombre. Quel silence ! Il m’interrogeait du regard, craignant une présence hostile, comme cela n’était jamais arrivé depuis que nous étions des combattants, nous qui n’avions rêvé que de cette tranquillité que le salaire garantit au travailleur et à son entourage. Moi, je pouvais voir la sentinelle maintenant immobile et couchée, le visage tourné vers moi, blanc de Lune, mais sans regard à cause de la distance et du brouillard qui agit toujours comme un effacement têtu. La broussaille s’était figée, me semblait-il, mais avait-elle frémi au passage de la balle ? Je peux vous dire qu’elle ne contenait aucun animal et sans doute pas d’insecte. Quel fou aurait osé s’y aventurer pour y vivre ? Mais les obus ne l’avaient pas détruite. Elle s’était bien effeuillée un peu, mais sa structure ni son feuillage n’avait subi les effets du souffle, alors qu’ici notre toile avait été plusieurs fois emportée. Je guettais un signe de vie. Il est rare qu’on meure d’un coup d’une seule balle. Bien sûr, cela arrive, mais je n’en savais rien pour n’avoir pas vécu autre chose que des dilacérations, voire des disparitions corps et âme, il y avait des corps sous les chemins et les chemins changeaient comme la disposition des nuages après la pluie. Il devait vivre, mais la prudence lui conseillait de feindre la mort. Il est rare que l’ennemi s’y reprenne à deux fois. Le plus souvent, il passe son chemin ou prend une autre direction ou scrute la nuit à la recherche d’une lueur ou d’un signe qui peut aussi bien être celui de l’aile d’un oiseau que le changement de position d’un homme qui s’ankylose à force de guetter. Nous vivons cela toutes les nuits. Notre imagination a fini par se limiter à ces interruptions de l’attente. Mais le corps de la sentinelle était parfaitement immobile. Pas de vent pour agiter un pan de sa capote, ni un pied impatient de servir à se tirer de ce dangereux pétrin. Mon compagnon voulait savoir. Mais le silence s’imposait et il ne savait pas que la sentinelle était tombée, morte ou pas morte, il ne savait rien, il me demandait sans rien dire si je voyais « quelque chose ». Il avait entendu comme moi le coup de feu. Un seul à travers la broussaille. Sans doute qu’elle s’était éclaircie dans la journée, après le bombardement dont les souffles parcouraient toute la steppe et la surface du fleuve alors pareil à un miroir ne reflétant que le ciel. Ainsi, le brasier pourtant infime de la cigarette avait servi de cible et sans doute que la tête de la sentinelle avait été atteinte, ce qui ne serait pas beau à voir, qu’il fût mort ou encore en vie. Mon compagnon s’agitait et comme il avait éteint la lanterne il avait disparu et le trou n’avait plus l’air d’un trou, on serait tombé dedans si on avait tenté de prendre cette direction, mû par ce désir de rencontrer l’ennemi pour le détruire définitivement. Mais cela n’était jamais arrivé. Chacun campait sur ses positions, comme on dit. Personne ne bougeait. Les artilleries envoyaient leurs sauces à une distance qu’on eût été bien incapable de franchir en une nuit. Les obus et les missiles passaient au-dessus de nous ou s’écrasaient pas loin de notre trou, explosant ou s’éparpillant en morceaux, arrachant et déchirant, et notre toile était emportée et il fallait attendre une accalmie, comme le soleil après la pluie, pour la chercher du regard puis pour se décider à la récupérer, alors que les blindés légers sillonnaient la steppe, la neige tombant doucement comme si rien ne s’était passé. Vous ne savez pas ce que c’est. Non, le visage de la sentinelle était celui d’un mort. N’aurait-il pas parlé s’il avait eu l’espoir de s’en tirer. Tourné comme il était, ce visage me voyait, si toutefois ce n’était pas celui d’un mort. La tête de mon compagnon apparut. Le visage de la sentinelle n’en parut pas affecté. Cet homme était mort. Et il fallait reconnaître que la broussaille ne jouait plus le rôle que nous lui avions attribué sans connaître les règles du jeu, car nous n’avions jamais joué à celui-ci, malgré notre goût du divertissement par écran interposé. — Il est mort ? Merde, c’est Volo ! — Qui c’est, Volo ? — Tu le connais pas. (un temps) Je devrais dire « tu le connaissais pas », mais je ne dis rien… Un second coup de feu interrompit… — Nous ferions peut-être bien de la fermer. Le tireur maintient sa ligne de mire. Il va tirer à intervalle et il nous sera impossible d’en évaluer le temps, car la régularité n’est pas de mise en la circonstance. Il s’imagine que sa cible n’a pas pu mourir dès la première balle et que nous envisageons de ramener notre compagnon dans le trou pour prodiguer les premiers soins. — Nous n’avons jamais vécu ce genre de situation… Nous ne savons pas… — Ce que nous savons suffira à nous épargner d’inutiles paroles. La mort ne se réjouira pas de constater que notre ignorance en est la cause. — Mais si notre compagnon vit, nom de Dieu ! Est-il conscient, d’après toi… ? — S’il était vivant, il aurait eu l’idée de ramper plus loin, des fois que le tireur n’ait pas changé sa visée. Or, ce second coup de feu a dû l’atteindre, car comme tu le constates par toi-même, il n’a pas bougé, il est exactement dans la position que la chute lui a imposée. Bien sûr, le tireur ne peut pas savoir de quel côté il est tombé ni s’il n’a pas roulé plus loin, il ne sait pas si l’endroit est un talus, un fossé ou je ne sais quoi encore. — Pourtant, il en vient, d’ici. Il y était avant qu’on y soit. Il se souvient peut-être, comme nous nous en souviendrons nous-mêmes si jamais nous nous en sortons au moins à moitié vivants. — Dis plutôt que nous aurons vite fait d’oublier tous ces détails topographiques et que notre seul souci sera de retrouver travail et prospérité. — Mais il n’en est pas sorti, d’ici, pour retourner chez lui et profiter de ce qu’il possède. Il a seulement traversé le fleuve et maintenant il est posté dans son trou, le fusil sur son trépied, et il guette le moindre signe, comme cette cigarette que notre compagnon n’aurait jamais dû allumer. Ne fumons-nous pas nous-mêmes au fond du trou ? — Cela ne répond pas à la question de savoir s’il est vivant ou mort. — Eh bien n’y répondons pas ! — Nous ne pouvons pas l’abandonner à son sort s’il est encore vivant ! — Il a reçu deux balles… — Je n’ai pas repéré l’impact de la deuxième. Je n’en sais pas plus que toi. — Eh bien sauve-le, si c’est ce que tu veux ! Moi, je ne veux rien. Troisième balle. Cette fois, ils ont bien vu son effet dans les herbes environnant le corps. Ils connaissent bien cette déchirure. Une déchirure sans tripes, mais une déchirure tout de même. Ça donne une idée. Nous sommes deux, ce qui explique notre indécision. Mais qu’aurais-je décidé si j’avais été seul ? On se laisse toujours influencer par celui qui nous accompagne. On y perd du temps, pour finalement se décider ou pas à agir. Je sais cela. Depuis longtemps. Je n’ai pas attendu la guerre pour le savoir. — La balle, cette fois, n’a pas atteint le corps. Celui-ci n’est pas tombé du côté que le tireur imagine. Maintenant, il va tirer de l’autre côté. Et le corps sera traversé. — Pourvu qu’il ne soit pas vivant ! (grognement d’horreur) S’il l’est, il doit s’attendre à recevoir la prochaine, qui lui sera peut-être fatale. Je n’aimerais pas être à sa place, ne sachant pas si je vais mourir ou si mes compagnons sont en train de calculer comment venir me sauver. — Ils ne viendront pas ! Je te dis qu’ils ne viendront pas. Nous nous taisons. Nous attendons le prochain coup de feu. Le corps de la sentinelle n’a pas bougé. — À mon avis, les deux balles qui ont suivi la première ne l’ont pas atteint. Que ressent le tireur dans cette expectative ? D’ici, nous ne pouvons pas repérer sa position. Nous ne pouvons même pas examiner la broussaille pour avoir une idée de l’angle de tir et en déduire la position du tireur, ce qui le mettrait à portée de la mort que nous lui souhaitons. Une quatrième balle ne servira à rien. Ni à renseigner le tireur sur sa réussite ou son échec. Ni à nous décider à constater que notre compagnon est mort ou vivant. Nous ne franchirons pas cette distance. — Trop risqué ! — Nous ne jouerons pas avec le hasard. Au matin, la situation s’éclaircira. S’il est vivant… s’il vit jusque-là, nous lui lancerons… je ne sais pas moi… une corde qu’il pourra saisir et nous ne serons pas que deux pour le mettre à l’abri du tireur ou de son remplaçant. — Mais s’il est mort… ? S’il ne peut pas saisir la corde, mort ou vivant ? — Ah ! Je ne sais pas, je ne sais pas ! Pas un oiseau pour siffler, ni une carpe pour sauter hors de l’eau, mais il est vrai que nous sommes en hiver, le temps des amours n’est pas venu. Nous y songeons. Un enfant de plus, pourquoi pas ? Pour l’hiver prochain. Mais sommes-nous les prochains habitants de cet hiver probable ? — N’allume pas de cigarette, je t’en prie. — Pourtant pas l’envie de fumer qui me manque… — Bois un coup. — Alors qu’il est peut-être encore en vie ? Certainement pas ! — Retourne dans le trou. Dors, si ça te chante. Je peux rester seul. — Tu ne sauras rien avant le jour, mon ami. — Retourne dans le trou ! Laisse-moi seul. — Entendrai-je la cinquième balle ? — À ton avis ? Me voilà de nouveau seul, si on peut parler de solitude dans ces conditions, avec un mort sur la conscience et ma propre mort en jeu parce qu’un tireur peut me la donner, même s’il tire à l’aveuglette, mais pas si aveugle que ça ! Il a bien circonscrit l’endroit où se trouve sa victime, si elle s’y trouve encore, il ne peut pas être certain de l’avoir tuée, la preuve : il a tiré… combien de balles a-t-il tiré ? Je ne m’en souviens plus. Ma mémoire commence à choisir à ma place. Je ne peux tout de même pas réveiller mon compagnon, s’il dort au fond du trou, s’il n’est pas plutôt enfoui dans cette obscurité, les yeux grands ouverts, les mains moites sur la crosse, avec cette envie de fumer ou de boire qui trouble sa pensée comme celle du supplicié qui renverse sa tête pour avaler le contenu du verre qu’on présente à sa bouche soudain incapable de trouver le mot, celui de la fin. Des heures passent. Moi je dis que s’il était vivant, ça se saurait. Ou alors il est inconscient, ce qui paraît logique, car le tireur a visé le brasier de la cigarette et donc forcément la balle a atteint la tête, ce qui assomme, même si ça ne vous tue pas. On en saura plus demain matin, me dis-je sans cesser de scruter la broussaille, car derrière cette broussaille il y a le fleuve et je me demande qui surveille cette partie du fleuve, celle que je ne vois pas d’ici, mon champ de vision étant limité à ce que la broussaille ne cache pas de l’autre rive, vers l’estuaire, si toutefois je n’ai pas perdu le sens de l’orientation. Il y a belle lurette que mon enfance s’est perdue dans ce paysage trop vaste pour elle. Raison pour laquelle je l’ai déserté avant de devenir fou. J’aime mieux la ville, même tentaculaire. Il y a loin entre des tentacules d’asphalte et de béton et ces méandres qui n’en finissent pas de se conformer aux légendes, celles qui condamnent l’homme à ne plus retrouver son chemin une fois qu’il l’a perdu. Je ne serais pas revenu si on ne m’y avait pas forcé. Je savais, avant de partir, que je chercherai immanquablement à retrouver le chemin abandonné depuis longtemps, sans espoir de le retrouver, mais avec cette angoisse qui vous étreint chaque fois qu’il vous est impossible de ne pas y penser, au chemin et d’où il vient, au plus profond de l’histoire des hommes et de ces hommes en particulier, ceux qui s’entretuent actuellement, qui se sont toujours disputé cette terre, cette eau, ces déserts de neige ou de terre craquelée selon la saison, je ne me souviens d’aucun printemps, comme si je n’avais pas vécu et que je vais mourir. Certes il y a toujours quelqu’un qui vous aime, mais si on ne revient pas, à quoi sert cet amour ? À rien. À moins de finir par mourir dans ces bras, dans longtemps, alors que ce même temps presse, pour cause de guerre. — Le jour se lève, ami. La relève ne va pas tarder. Voilà que je parle à un mort, maintenant que je suis sûr qu’il est mort, qu’il ne peut pas être vivant comme je le suis encore. Le brouillard s’effiloche. Lenteur ou patience du vent. Une physique sans doute complexe entre l’eau, la terre et le ciel. Pour le feu, on fait ce qu’il faut. Les tirs d’artillerie ne vont pas tarder à reprendre. Ça vous fracasse l’intérieur, comme si c’était fait pour vous empêcher de penser. Plus loin, la sentinelle reçoit la visite d’un oiseau que je suis incapable d’identifier. Bon Dieu toutes les choses et tous les êtres ont un nom ! Et voilà que j’ignore celui-ci. Au moment où j’ai le plus besoin de savoir qui est qui et pourquoi. Un oiseau qui ne chante pas. Oiseau rare. Il me voit, ne transmet aucun message, il sait pourtant si la sentinelle est morte ou vivante. Pourquoi est-il venu sinon ? Il s’est posé en toute tranquillité. Savez-vous que le contraire de la tranquillité, c’est l’ennui ? Je vous lirai quelques pages de ce livre si toutefois mon nom ne figure pas déjà sur la paroi de marbre saignant d’un de ces monuments qui entretiennent le désir plus que la mémoire mais bon, il est trop tard pour le dire, pour moi en tout cas. Et après l’oiseau, le chien. L’oiseau, en conséquence, s’envole, tranquille mais précis, et disparaît comme tout ce qui s’éloigne. Le chien renifle, arrache un morceau qui n’est pas un morceau de capote. Qu’arrache un chien avec ses dents ? Il n’arrache les choses que pour les manger. Or, la sentinelle ne s’en plaint pas. Elle est donc morte. Nouvelle que je peux annoncer à mon compagnon qui dort au fond du trou, enlacé à son arme comme s’il s’agissait d’autre chose de plus prometteur d’avenir. Nous allons apprendre beaucoup de choses en combattant, mais qui les dira à notre place ? |
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Commentaires :
Il y a, dans cette lettre qui n’en est pas une, quelque chose de plus ancien que toute adresse et plus grave que toute transmission : une parole qui ne cherche plus à atteindre quelqu’un, mais à survivre à ce qui la rend impossible. Ce que l’on nomme ici « lettre de papa » n’est pas un envoi — c’est un reste. Une combustion lente de la langue dans un monde où l’homme a déjà cessé d’être certain d’être vivant.
Tout commence dans un entre-deux. Toujours chez Patrick Cintas, l’écriture se tient sur une rive instable, là où la géographie n’est plus un repère mais une métaphore épuisée. Le fleuve n’est pas un fleuve, la rive n’est pas une rive, et ce vaisseau échoué n’est rien d’autre qu’un corps qui ne sait plus s’il est encore habité. Le paysage ne décrit pas : il dissout. Il n’y a plus de dehors, plus de dedans — seulement cette buée lente qui gagne les contours, ce brouillard qui n’efface pas les choses mais leur retire leur nécessité.
Alors la guerre n’est pas un événement. Elle est une condition de la pensée.
Et c’est là que le texte devient redoutablement intelligent : il ne raconte pas la guerre, il en adopte la logique ontologique. Rien n’y progresse, rien n’y se résout. Tout y est suspendu à une question qui ne sera jamais tranchée : vivant ou mort ? Non pas comme alternative, mais comme état indistinct. Le corps de la sentinelle, offert à la nuit, devient le centre vide autour duquel tourne la conscience. Il n’est pas un personnage : il est une hypothèse.
Et toute la tension du texte naît de cela : nous ne savons pas. Nous ne saurons pas. Et pourtant nous devons décider.
Ce « devoir » est le cœur tragique. Non pas le devoir militaire, mais le devoir d’être un sujet dans un monde où le réel lui-même se dérobe. Aller ou ne pas aller. Sauver ou abandonner. Penser ou se taire. Chaque possibilité est contaminée par son contraire. L’éthique devient une oscillation sans point fixe.
Il n’y a plus d’héroïsme possible. Seulement de l’indécision habitée.
Ce qui frappe, c’est que la mort, ici, n’est jamais spectaculaire. Elle est immobile. Elle ne fait pas événement — elle persiste. Elle est cette chose qui ne bouge pas, qui ne répond pas, qui ne change rien, et qui pourtant envahit tout. Le texte le dit avec une lucidité presque insoutenable : ce n’est pas la mort qui vient à nous, c’est nous qui sommes fidèles au rendez-vous. Comme si mourir était moins un accident qu’une forme d’exactitude.
Et alors la pensée elle-même se décompose.
Elle ne produit plus d’idées, elle ressasse. Elle tourne sans tourner. Elle s’épuise dans la répétition des mêmes hypothèses, comme si le cerveau, privé de futur, se rabattait sur une mécanique de survie minimale. Penser devient une fatigue. Une impossibilité d’arrêter de penser ce qui ne mène nulle part.
Dans cet épuisement, surgit quelque chose de profondément cintassien : l’irruption du trivial, du presque comique, au cœur de l’horreur. Une cigarette, une boîte de conserve, une remarque mal ajustée. Mais ce n’est pas du réalisme — c’est une stratégie métaphysique. Le banal n’est pas là pour humaniser la guerre, il est là pour montrer que même le banal a perdu sa fonction de refuge.
On ne mange pas pour vivre. On mange pour se taire.
Et puis il y a cette phrase, terrible, presque anodine : « Nous sommes deux, ce qui explique notre indécision. » Comme si la présence de l’autre, loin de nous sauver, introduisait une fracture supplémentaire dans la décision. L’altérité n’est plus un secours — elle est un ralentissement, une dispersion de la responsabilité. Être deux, c’est ne plus pouvoir être un.
La guerre, ici, détruit jusqu’à la possibilité du sujet.
Et pourtant, quelque chose insiste. Une mémoire, mais vacillante. Une enfance, mais déjà perdue dans le paysage. Une ville rêvée contre la steppe infinie. Ce contraste est essentiel : la ville, avec ses lignes, ses limites, ses habitudes, apparaît comme le dernier vestige d’un monde où l’on pouvait encore se repérer. La steppe, elle, est l’espace de la perte — non pas seulement du chemin, mais de la possibilité même de retrouver un chemin.
On ne s’égare pas dans ce paysage : on y est condamné à l’errance.
Et c’est là que la « lettre de papa » prend tout son sens, dans une dimension presque insoutenable de douceur absente. Car ce « papa » n’apparaît jamais. Il est un manque actif. Une adresse impossible. Peut-être celui à qui l’on aurait voulu écrire, ou celui qui aurait dû écrire, ou celui dont la parole manque précisément au moment où le monde devient incompréhensible.
Le texte devient alors une filiation brisée.
Non pas la guerre des nations, mais la guerre contre la transmission. Ce qui ne se transmet plus, c’est la capacité de donner un sens au réel. Le père, figure de la loi, de l’orientation, du langage transmis, est ici remplacé par une parole qui doute d’elle-même à chaque instant.
Il n’y a plus d’héritage. Seulement une voix qui se parle pour ne pas disparaître.
Et puis vient le matin. Mais ce n’est pas une révélation. C’est une confirmation lente de ce que l’on savait déjà sans vouloir le savoir. Le brouillard se retire comme une illusion polie, et le réel apparaît dans sa nudité la plus simple : le corps est mort. Le chien le sait. L’oiseau le sait. La nature, indifférente, continue.
Ce qui est bouleversant, c’est que la vérité n’est pas donnée aux hommes. Elle est donnée aux bêtes.
L’homme, lui, reste dans le langage — et donc dans le doute.
Et la dernière question, suspendue comme une écharde dans la conscience : qui dira ce que nous avons appris ? Qui parlera à notre place ?
C’est peut-être cela, au fond, la véritable lettre. Non pas celle que l’on écrit, mais celle qui ne pourra jamais être écrite. Celle qui manque à la fin de toutes les guerres. Celle que personne ne reçoit parce qu’il n’y a plus personne pour garantir qu’elle a un sens.
Alors le texte demeure, comme une veille.
Non pas pour témoigner. Mais pour maintenir ouverte cette fissure où la pensée, malgré tout, continue de respirer — faiblement, obstinément — au bord de ce qui la nie.
Catherine Andrieu
Lecture et musique. https://youtu.be/UEVQZNoiRJc?is=1m0oDhQU1eCQipmE Extrait 1.
Lecture et musique. https://youtu.be/vvpwl_HKyOs?is=Lx2wLFRH7-WKft-S Extrait 2