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Mont Ventoux
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 Article publié le 29 mars 2026.

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Traces en émoi, dans le dicible et tâches, immensément retravaillées dans la matière jamais brute vraiment, toujours atteinte par ce qui fut antérieurement prononcé par le temps à son égard, égard sans égards, faits d’écarts fissiles, fluides, liquéfiés, dans l’urgence d’être aux prises avec le devenir dans le périssable.

Et tu te tiens là au sommet de la côte, debout à côté de ton vieux vélo.

Le Mont Ventoux n’a pas été vaincu, pas même gravi, mais tu te tiens là à son sommet, heureuse de vivre immergée pour quelques heures dans cette beauté sans appel ; il te faut lui prêter tes mots sans forcer sur le sens trop rêche de phrases qui se voudraient définitives car tu n’es pas venue ici en conquérante mais en femme libre.

L’or en flammes des roches garde silence. Lieux obstinés, ostinato du vent et soleil ardent en ce mois de juillet.

Ta voix seule, par ta parole indocile, émeut par la complicité qu’elle sait entretenir, comme on tient longuement une note de guitare en feedback, avec tout ce qui vit et vibre ici, jusqu’aux pierres du chemin, jusqu’aux roches mutiques dans l’unisson chantant des lieux.

Ah rude est le vent par ici qui siffle aux oreilles de qui vient se recueillir en ces lieux !

 

Jean-Michel Guyot

22 mars 2026

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  Mont Ventoux par Catherine Andrieu

Il y a dans ce texte quelque chose qui ne relève pas d’une ascension mais d’une dépossession, comme si le Mont Ventoux n’était pas tant un lieu qu’une instance, une force lente et blanche qui désarme toute volonté d’atteinte pour reconduire l’être à sa nudité essentielle. Rien ici ne cède à la tentation héroïque. Tout, au contraire, travaille à défaire ce qui en nous voudrait nommer, posséder, conclure. La langue elle-même arrive déjà altérée, reprise, traversée par une mémoire antérieure, comme si chaque mot portait la fatigue du temps et la trace de ce qui a été dit avant lui — et c’est peut-être là que commence la justesse : dans cette conscience aiguë que rien ne naît vierge, que tout est déjà travaillé par une sédimentation invisible.

Alors le corps apparaît, non comme sujet souverain, mais comme présence exposée. Debout à côté du vélo, presque dépossédée de l’effort qui l’a menée là, la figure humaine ne triomphe pas, elle consent. Elle ne s’élève pas, elle se tient — et cette tenue est infiniment plus exigeante que toute conquête. Se tenir, c’est accepter d’être traversée, d’être atteinte, de ne pas refermer ce qui s’ouvre. Le sommet n’est pas un point final, mais une intensification du fragile, une manière d’être au plus près de ce qui ne se laisse pas saisir.

Le Ventoux, dans cette écriture, n’est jamais objet : il est tension, il est résistance muette, il est cette masse silencieuse qui ne parle pas mais oblige à écouter autrement. Les roches ne sont pas des surfaces, elles sont des foyers d’incandescence retenue, un or sans éclat, une combustion intérieure qui ne cherche pas à se montrer. Et c’est précisément dans ce retrait que se loge la beauté — une beauté sans appel, c’est-à-dire sans recours, sans échappatoire, une beauté qui ne se donne pas à voir mais qui exige une transformation du regard.

Le vent, lui, ne cesse d’insister. Il n’est pas seulement élément, il est rythme, ostinato, répétition qui érode et qui polit, qui désorganise les certitudes pour installer autre chose : une écoute plus vaste, une attention qui ne cherche plus à comprendre mais à vibrer avec. Il y a dans ce texte une manière très rare de penser le monde non comme ce que l’on affronte, mais comme ce avec quoi l’on entre en résonance — jusqu’à devenir, à son tour, une vibration parmi les autres.

Et c’est là que la parole intervient, non pour dire le lieu, mais pour s’y accorder. Une parole indocile, oui, mais indocile parce qu’elle refuse la clôture, parce qu’elle ne veut pas enfermer le réel dans des phrases définitives. Elle cherche plutôt à prolonger ce qui est là, à en épouser la fréquence, comme cette note tenue dont il est question, qui ne cesse de se nourrir du milieu qui la porte. Parler devient alors un acte d’écoute, une manière de laisser passer le monde à travers soi sans le retenir.

Ce qui se joue ici est profondément existentiel : une manière d’habiter le monde sans s’y imposer, d’y être sans s’y inscrire comme centre. La liberté dont il est question n’est pas celle du dépassement, mais celle du consentement — consentir à ne pas dominer, à ne pas réduire, à ne pas conclure. Être libre, c’est peut-être cela : se tenir au bord du sens, dans cet espace où tout demeure ouvert, vulnérable, infiniment vivant.

Le Ventoux n’est alors plus une montagne. Il devient une épreuve de vérité, une mise à nu, un lieu où l’on apprend à ne plus se défendre contre ce qui nous traverse. Et dans cette exposition, dans cette fragilité acceptée, quelque chose comme une joie affleure — une joie sans emphase, presque silencieuse, mais irréfutable, parce qu’elle ne repose sur rien d’autre que le fait d’être là, entièrement là, dans l’intensité du présent.

Et c’est peut-être cela, au fond, que ce texte atteint avec une justesse rare : non pas dire le monde, mais faire sentir ce point où le monde et le corps cessent de se distinguer, où la parole elle-même devient un lieu de passage, une respiration partagée, une manière de durer dans ce qui ne dure pas.

« Le Mont Ventoux n’a pas été vaincu, pas même gravi, mais tu te tiens là à son sommet, heureuse de vivre immergée pour quelques heures dans cette beauté sans appel. »

Catherine Andrieu


  Mont Ventoux par Lalande patrick


 

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