Tréveneuc, où j’ai passé
ma petite enfance pendant la guerre ( j’avais 4 ans)
Pépiements de soleil dans le bleu
qui rappelle la mer au temps de Tréveneuc
et donc de cette enfance trépassée
où les vagues étaient l’écume entre les dents
des diables qui font peur,
mais n’effraient plus celui qui salue sa beauté
retrouvée des années après et dont revient
en image le bleu souvenir à la vue
d’un vêtement marial de fra Angelico
Il est des lieux qui ne cessent jamais de mourir en nous — non pas parce qu’ils disparaissent, mais parce qu’ils persistent sous la forme la plus exigeante de la présence : celle qui ne se donne plus qu’à travers le filtre tremblant du souvenir. Tréveneuc n’est pas un village ici, c’est une chambre de résonance, une enclave du temps où l’enfance, frappée d’un sceau de guerre, se retire sans jamais se taire. Ce que Gilbert Bourson convoque, ce n’est pas un passé : c’est la survivance d’un monde qui, ayant cessé d’être, devient infiniment plus réel.
Il y a dans ce texte une douceur qui ne doit pas tromper. Le « pépiement de soleil » n’est pas une image aimable : il est ce point d’incandescence où la lumière se fragmente, où le réel devient presque trop vif pour être soutenu. L’enfance n’est pas ici une origine, mais une perte inaugurale — une mer première dont la mémoire ne retient que l’éclat et la morsure. Car ces vagues, loin d’être simplement contemplées, sont dentées, presque carnassières : elles sont « l’écume entre les dents des diables ». L’imaginaire enfantin ne s’oppose pas à la peur, il en est la forme la plus pure, la plus immédiate, celle qui ne sépare pas encore le beau du terrible.
Et pourtant, ce qui bouleverse, c’est le retournement silencieux qui s’opère. Ce qui faisait peur devient ce que l’on salue. Non pas que le monde ait changé — mais le regard, lui, a traversé l’épreuve du temps. Il y a dans ce salut une forme de consentement supérieur : accepter que la beauté ne soit jamais innocente, qu’elle contienne toujours en elle une part d’effroi, une densité obscure qui la rend plus vraie. L’adulte ne retrouve pas l’enfance, il reconnaît dans ce qu’il a traversé une vérité qui ne pouvait être dite alors.
C’est ici que le poème atteint une profondeur rare : dans cette manière de faire du souvenir non pas une restitution, mais une métamorphose. Le « bleu souvenir » n’est pas la mer, il est ce qui reste lorsque la mer a cessé d’être immédiatement présente. Il est une couleur intérieure, une teinte de l’âme, ravivée par un détail inattendu — ce vêtement marial de fra Angelico. Et soudain, tout se rejoint : l’enfance, la guerre, la mer, la peinture, la lumière. Non pas dans un système, mais dans une fulgurance. Comme si le réel, dispersé dans le temps, retrouvait son unité dans un éclair de perception.
Ce geste est profondément métaphysique. Car ce que Bourson touche ici, c’est la manière dont la mémoire ne conserve rien — elle recrée. Elle ne restitue pas un passé intact, elle le transfigure à partir du présent, elle le recompose dans une lumière qui n’existait pas encore. Et c’est pourquoi ce souvenir est un « souvenir d’un souvenir » : non pas un redoublement, mais une distance accrue, une profondeur supplémentaire, comme si chaque remémoration éloignait encore davantage l’origine tout en la rendant plus intense.
Ainsi, l’enfance n’est plus derrière : elle est ce qui, en nous, continue de regarder le monde avec une gravité émerveillée. Elle est ce lieu où la peur et la beauté ne sont pas encore séparées, où la mer mord et éclaire dans le même mouvement, où le bleu n’est pas une couleur mais une expérience de l’être.
Et peut-être est-ce cela, au fond, que ce poème murmure avec une retenue infinie : que nous ne revenons jamais à ce que nous avons été, mais que quelque chose en nous ne cesse d’y revenir — non pour retrouver, mais pour comprendre enfin.
Catherine Andrieu
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Il est des lieux qui ne cessent jamais de mourir en nous — non pas parce qu’ils disparaissent, mais parce qu’ils persistent sous la forme la plus exigeante de la présence : celle qui ne se donne plus qu’à travers le filtre tremblant du souvenir. Tréveneuc n’est pas un village ici, c’est une chambre de résonance, une enclave du temps où l’enfance, frappée d’un sceau de guerre, se retire sans jamais se taire. Ce que Gilbert Bourson convoque, ce n’est pas un passé : c’est la survivance d’un monde qui, ayant cessé d’être, devient infiniment plus réel.
Il y a dans ce texte une douceur qui ne doit pas tromper. Le « pépiement de soleil » n’est pas une image aimable : il est ce point d’incandescence où la lumière se fragmente, où le réel devient presque trop vif pour être soutenu. L’enfance n’est pas ici une origine, mais une perte inaugurale — une mer première dont la mémoire ne retient que l’éclat et la morsure. Car ces vagues, loin d’être simplement contemplées, sont dentées, presque carnassières : elles sont « l’écume entre les dents des diables ». L’imaginaire enfantin ne s’oppose pas à la peur, il en est la forme la plus pure, la plus immédiate, celle qui ne sépare pas encore le beau du terrible.
Et pourtant, ce qui bouleverse, c’est le retournement silencieux qui s’opère. Ce qui faisait peur devient ce que l’on salue. Non pas que le monde ait changé — mais le regard, lui, a traversé l’épreuve du temps. Il y a dans ce salut une forme de consentement supérieur : accepter que la beauté ne soit jamais innocente, qu’elle contienne toujours en elle une part d’effroi, une densité obscure qui la rend plus vraie. L’adulte ne retrouve pas l’enfance, il reconnaît dans ce qu’il a traversé une vérité qui ne pouvait être dite alors.
C’est ici que le poème atteint une profondeur rare : dans cette manière de faire du souvenir non pas une restitution, mais une métamorphose. Le « bleu souvenir » n’est pas la mer, il est ce qui reste lorsque la mer a cessé d’être immédiatement présente. Il est une couleur intérieure, une teinte de l’âme, ravivée par un détail inattendu — ce vêtement marial de fra Angelico. Et soudain, tout se rejoint : l’enfance, la guerre, la mer, la peinture, la lumière. Non pas dans un système, mais dans une fulgurance. Comme si le réel, dispersé dans le temps, retrouvait son unité dans un éclair de perception.
Ce geste est profondément métaphysique. Car ce que Bourson touche ici, c’est la manière dont la mémoire ne conserve rien — elle recrée. Elle ne restitue pas un passé intact, elle le transfigure à partir du présent, elle le recompose dans une lumière qui n’existait pas encore. Et c’est pourquoi ce souvenir est un « souvenir d’un souvenir » : non pas un redoublement, mais une distance accrue, une profondeur supplémentaire, comme si chaque remémoration éloignait encore davantage l’origine tout en la rendant plus intense.
Ainsi, l’enfance n’est plus derrière : elle est ce qui, en nous, continue de regarder le monde avec une gravité émerveillée. Elle est ce lieu où la peur et la beauté ne sont pas encore séparées, où la mer mord et éclaire dans le même mouvement, où le bleu n’est pas une couleur mais une expérience de l’être.
Et peut-être est-ce cela, au fond, que ce poème murmure avec une retenue infinie : que nous ne revenons jamais à ce que nous avons été, mais que quelque chose en nous ne cesse d’y revenir — non pour retrouver, mais pour comprendre enfin.
Catherine Andrieu