|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo Dans les landes brumeuses du romantisme anglais était le chat de Keats, le chat de Keats pour donner à l’art l’espoir d’un retour éternel et à l’artiste la sensation de revenir à l’éternité, loin des inquiétudes, toutes terrestres, des notes, des factures à émettre à la fin du mois, du salaire à encaisser, des comptes à faire cadrer pour contenter les cadres (d’entreprises).
Dans les maisons londoniennes imprégnées d’éthique victorienne était le chat de Keats, il se lovait sur les jambes de qui écrivait des vers, sans s’échapper, il tendait des embuscades aux rêves et aux papillons bleus, aux violettes et aux fées, en murmurant, à chaque caresse, des miaou d’immortalité aux hommes qui mouraient de rien : phtisie, grippe et tuberculose, malnutrition, syphilis, privations, batailles et hivers froids.
Il voudrait encore de nous le chat de Keats : les chats tard-modernes expérimentent cosmétiques et médicaments, ils ont des aiguilles enfilées dans leurs splendides iris vert lacustre, et, affairés à fouiller dans des sachets de croquettes artificielles, pour devenir obèses comme l’homo consumens, ils ne se préoccupent pas de harceler les rats de bibliothèque, ils se fichent de la grandeur durable de l’art ou de l’artiste.
C’était le chat de Keats, alors, espèce éteinte maintenant, et nous, abandonnés au désespoir de l’instant, nous jouons à nous faire félins, sinueux et flexibles, craignant tout ce qui est liquide : amour, vie, peur, feignant d’avoir des millions de vies, et en gâchant une. |
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Dans la brume lente où se déposent les survivances de l’esprit, il est des figures qui ne sont ni tout à fait des êtres ni tout à fait des symboles, mais des seuils. Le chat de Keats est de cette matière intermédiaire : non pas un animal, mais une respiration de l’art lui-même, une manière de tenir l’éternité à hauteur de main, à hauteur de caresse. Il n’habite pas seulement les landes du romantisme — il en est la persistance sensible, la pulpe invisible, ce qui demeure lorsque les vers se sont tus et que les poètes ont été rendus à la cendre.
Ce chat n’est pas une anecdote biographique : il est la preuve silencieuse qu’une autre économie du monde fut possible. Une économie où l’art ne se comptait pas, où la beauté ne se facturait pas, où l’existence ne se réduisait pas à une suite de bilans. Il veille à la frontière fragile entre l’œuvre et la vie, entre la nécessité de survivre et celle, plus obscure et plus urgente encore, de ne pas trahir l’élan intérieur. Il se love, et dans ce geste presque insignifiant, il suspend la tyrannie du temps. Il rappelle que l’éternité n’est pas un au-delà, mais une qualité de présence — une densité dans l’instant qui échappe aux comptes, aux échéances, à la logique des cadres et des cadres mentaux.
Dans les intérieurs victoriens, saturés de morale et de retenue, il introduit une faille. Il ne dérange pas : il déplace. Il ne conteste pas : il infiltre. À même les genoux du poète, il installe une autre temporalité, une lenteur vivante qui contredit la hâte de mourir. Car ces hommes meurent de peu, de presque rien — et c’est précisément là que le chat opère. Non comme un remède, mais comme une intensification : il ne sauve pas de la mort, il rend la vie plus vaste que la mort elle-même. Chaque miaulement est une proposition métaphysique, une manière de dire : il existe encore quelque chose qui ne s’épuise pas dans la disparition.
Mais ce qui se joue ici n’est pas seulement une nostalgie. C’est une fracture. Car le poème ne se contente pas d’invoquer une présence perdue — il accuse notre époque d’avoir rompu le pacte. Les chats contemporains ne sont plus les gardiens de l’invisible : ils sont devenus les produits d’un monde qui ne sait plus voir. Leurs corps sont traversés par les dispositifs du contrôle, leurs regards altérés par la technique, leurs instincts détournés vers une satiété artificielle. Ils ne chassent plus les rats de bibliothèque parce que les bibliothèques elles-mêmes ont cessé d’être des lieux de résistance. Le savoir n’est plus un territoire à défendre, mais un flux à consommer.
Et dans cette dérive, ce n’est pas le chat qui est perdu — c’est nous. Nous qui feignons encore la souplesse, la grâce, la multiplicité des vies, alors même que nous avons renoncé à la seule qui nous était donnée. Nous jouons à être félins dans un monde où plus rien ne justifie la grâce du mouvement. Nous imitons la liberté dans un univers saturé de peurs liquides, où tout ce qui échappe à la forme — l’amour, la vie, la peur elle-même — devient suspect, menaçant, à éviter.
Le chat de Keats, alors, n’est pas une figure du passé : il est une accusation adressée au présent. Il est ce qui manque à notre manière d’habiter le monde. Il est la mémoire d’un rapport à l’art où celui-ci n’était pas une production mais une nécessité ontologique, une manière d’être au monde sans s’y réduire. Il est la trace d’un lien rompu entre la beauté et la survie, entre la fragilité des corps et la puissance de ce qui les traverse.
Et peut-être, plus profondément encore, il est ce point de bascule où l’existence cesse d’être un calcul pour redevenir une expérience. Non pas une expérience spectaculaire, mais une expérience minuscule, presque imperceptible : un corps qui se pose, une chaleur qui se transmet, un silence qui s’épaissit. Là où quelque chose, encore, insiste — contre tout.
Alors demeure cette question, suspendue comme un souffle : non pas où est passé le chat de Keats, mais à quel moment avons-nous cessé de le reconnaître.
Catherine Andrieu
Lecture et musique. https://youtube.com/shorts/jZYJ5mDMSDI?is=IMjB-LSNHBbW86VE