Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Printemps
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 26 avril 2026.

oOo

Ici dans ce printemps essaiment des rivets
qui mettent le ciel en épigraphe annonçant
des linceuls de défaites

où les amours d’hier sentent les vieux tibias
où l’araignée du temps tisse sa robe grise
cachant le pied bot de sa vue en lorgnant
une pointe d’épingle de ce renouveau
duquel nous voudrions en vain tirer des traites
pour nous effranger de neuves funérailles
ayant à revêtir une armure de sève
et détourner l’orbite des involutions
où stagnent les images
où les garçons s’étirent dans les reins des filles ;

et les arbres les guident comme des indics
où s’instaure une danse désacralisée
de la fleur gouvernée par la transpiration
qui tourne dans la terre en jupe de semence
et de sels écroués au vice de la chair ;

le tombeau des fruits mûrs nous inventent la bouche
à offrir au noyau de nos crucifixions
chaque fois que se tourne un vent neuf et brutal
vers nos draps déplissés par le ciel sans cheveux
et veufs de la pincée iodée de pyramides
qui sont notre monde et nos propres déluges

d’orde ébriété

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Printemps par Catherine Andrieu

Il y a chez Gilbert Bourson, dans ce Printemps, quelque chose qui ne consent pas à la facilité du renouveau. Rien ici ne s’offre comme une naissance limpide, rien ne s’ouvre comme une promesse sans dette. Le printemps, tel qu’il l’érige, n’est pas une saison — c’est une opération du réel sur la chair du temps, une soudure brutale où les rivets remplacent les bourgeons, où le ciel lui-même devient une inscription funéraire, une épigraphe suspendue au-dessus de nos élans.

Ce qui frappe d’emblée, c’est cette inversion fondamentale : là où l’on attend la sève, il installe le linceul ; là où l’on espère l’éclosion, il déplie la mémoire osseuse des amours anciennes. Le printemps n’est plus une sortie du tombeau, mais le raffinement même de la décomposition. Les « vieux tibias » ne sont pas une image gratuite — ils disent la persistance du corps dans ce qu’il a de plus nu, de plus irréductible : non pas la vie, mais ce qui reste d’elle lorsque toute illusion de recommencement s’est dissipée.

Et pourtant, il ne s’agit pas d’un nihilisme. Ce serait trop simple. Car dans cette matière funèbre, quelque chose insiste, quelque chose travaille — une araignée du temps, patiente, méthodique, qui ne détruit pas mais tisse. Tisse quoi ? Une robe grise, oui, mais une robe tout de même : c’est-à-dire une forme, une continuité, une manière de porter encore ce qui s’effondre. Le temps n’est pas ici une force de ruine pure, il est une couturière aveugle qui recouvre l’imperfection du regard, qui masque le « pied bot de sa vue ». Autrement dit : le réel est toujours déjà déformé, et le temps ne corrige pas cette déformation — il la vêt.

Alors surgit cette tension admirable : nous voudrions tirer des traites sur le renouveau, capitaliser sur le printemps, en faire une promesse rentable, presque bancaire. Mais le poème déjoue cette tentation moderne — il refuse toute économie de la renaissance. Le printemps ne paie pas. Il exige. Il demande une « armure de sève », ce qui est une contradiction splendide : la sève, fluide, fragile, ascendante — devenue armure, donc résistance, carapace, protection contre quoi ? Contre l’involution, contre ces retours en spirale où les images stagnent, où le désir lui-même se replie sur ses propres circuits.

Et c’est là que le corps réapparaît, non comme innocence, mais comme champ d’inscription. Les garçons dans les reins des filles — image à la fois archaïque et troublante — disent que la vie ne commence jamais à zéro : elle recommence toujours à partir d’un déjà-là charnel, d’une mémoire incorporée. Les arbres eux-mêmes deviennent des « indics », des dénonciateurs silencieux de cette circulation du vivant. Rien n’est pur. Tout est traversé.

La danse alors — cette « danse désacralisée » — n’est plus un rite, mais une mécanique. La fleur n’est pas offerte, elle est gouvernée, régulée par la transpiration, par le sel, par l’effort du corps. La nature elle-même est ramenée à une chimie du désir, à une fatigue fertile, à une rotation obstinée dans la terre. Le printemps, ici, n’est pas un miracle : c’est une persistance.

Et soudain, dans ce mouvement, quelque chose bascule vers le sacré inversé. Le « tombeau des fruits mûrs » invente la bouche. Formule vertigineuse : ce n’est plus la bouche qui mange le fruit, c’est le fruit, déjà tombé, déjà dans la logique de sa fin, qui engendre le désir de bouche. Nous ne sommes pas les sujets du vivant — nous en sommes les effets tardifs. Et le noyau, centre dur, irréductible, devient le point de nos « crucifixions » : nous sommes cloués à ce cycle, à cette nécessité de mordre dans ce qui nous fonde et nous condamne.

Alors le vent se lève — non pas comme une délivrance, mais comme une violence neuve. Il vient sur des « draps déplissés », sur une nudité sans mémoire, sous un « ciel sans cheveux », image d’un monde désincarné, rasé de toute douceur. Et dans cette nudité, quelque chose manque : « la pincée iodée de pyramides ». Il y a là une nostalgie obscure de la structure, de l’élévation, du point fixe dans le flux. Les pyramides, figures d’éternité, réduites à une pincée, à une trace salée — presque dissoute.

Ce qui demeure, finalement, c’est une ivresse — mais une ivresse d’« orde », c’est-à-dire impure, souillée, mêlée. Le printemps n’est pas une clarté, c’est une fermentation. Une montée trouble du vivant dans ce qu’il a de plus contradictoire : désir et décomposition, naissance et dette, élan et répétition.

Et c’est peut-être cela, la grandeur du poème : nous arracher à l’idée naïve d’un renouveau, pour nous placer dans une vérité plus nue — celle d’un monde qui ne recommence jamais, mais qui insiste, obstinément, à se transformer dans la continuité de ses propres ruines.

Catherine Andrieu


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -