Il y a, dans ce livre, quelque chose qui ne consent jamais à se laisser tenir — non parce qu’il fuirait toute forme, mais parce qu’il se donne d’emblée comme excédent. Excédent des circonstances, excédent du vécu, excédent même du temps qui pourtant le traverse et le date. Car tout ici est daté, et pourtant rien ne demeure assignable à l’instant qui l’a vu naître. Ce qui a eu lieu ne cesse de se reprendre ailleurs, autrement, dans une sorte de respiration plus vaste où l’expérience, loin de se clore, cherche encore à se dépenser.
Ce n’est pas un livre de paysages. C’est un livre où le paysage devient le lieu d’une relance.
Non pas relance abstraite, mais relance vitale : une énergie éprouvée dans l’instant, puis reprise dans les mots, non pour être fixée, mais pour être rejouée, déplacée, intensifiée. Le texte n’est jamais ici le dépôt d’une expérience ; il en est le tremplin. Ce qui a été vécu ne s’y conserve pas : cela s’y prolonge, s’y disperse, s’y transforme en une puissance de recommencement.
Alors quelque chose s’inverse.
Le paysage n’est plus ce qui est vu, mais ce qui travaille en celui qui écrit. Il ne s’offre pas comme décor, mais comme force d’inscription et de désinscription. Il ne stabilise rien : il ouvre. Et dans cette ouverture, le sujet lui-même cesse d’être centre. Il devient passage, lieu de circulation d’une énergie qui ne lui appartient pas.
D’où cette impression très singulière : lire, ici, c’est entrer dans une temporalité qui ne cesse de se plier et de se déplier.
Le passé n’est jamais passé. Il affleure comme une intensité disponible. Les visages ne sont pas des souvenirs : ils sont des puissances en migration, des germes déposés dans la mémoire pérégrine, prêts à reprendre vie ailleurs, dans un autre souffle. L’enfance elle-même n’est pas une origine — elle est une qualité d’attention, une manière d’être traversé sans retenir.
Mais ce qui donne à ce livre sa nécessité la plus profonde, c’est peut-être la manière dont il pense, sans le dire frontalement, le travail même de l’écriture.
Car écrire, ici, ne consiste pas à dire ce qui a été.
Écrire, c’est refaire passer.
Refaire passer l’énergie d’un instant dans une autre forme de temps. Refaire passer le vécu dans une langue qui ne le fixe pas, mais le relance. Refaire passer le monde dans une parole qui ne le possède pas, mais s’y risque.
Dès lors, la parole ne peut plus être claire au sens où on l’entend ordinairement. Elle ne vise pas la transparence. Elle vise la justesse d’un passage. Elle se tient dans cette zone instable où ce qui se dit déborde toujours ce qui est dit.
Et c’est pourquoi rien ici ne se referme.
Le livre avance comme une longue marche — non vers un terme, mais vers une intensification. Chaque texte ajoute une strate, non pour construire un édifice, mais pour épaissir une présence. Une présence qui tient — sans jamais détenir.
Alors la poésie cesse d’être un genre.
Elle devient une manière de se tenir dans le temps sans s’y enfermer. Une manière d’habiter le flux sans chercher à le maîtriser. Une manière de recommencer — inlassablement — le maillage du réel, tout en en défaisant les évidences.
Et peu à peu, quelque chose se déplace en nous.
On ne lit plus ce livre comme un ensemble de fragments, mais comme une expérience de reprise. Une expérience où vivre et écrire ne cessent de se rejoindre dans une même poussée, une même dispersion, une même fidélité à ce qui, en nous, demande encore à passer.
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Commentaires :
Il y a, dans ce livre, quelque chose qui ne consent jamais à se laisser tenir — non parce qu’il fuirait toute forme, mais parce qu’il se donne d’emblée comme excédent. Excédent des circonstances, excédent du vécu, excédent même du temps qui pourtant le traverse et le date. Car tout ici est daté, et pourtant rien ne demeure assignable à l’instant qui l’a vu naître. Ce qui a eu lieu ne cesse de se reprendre ailleurs, autrement, dans une sorte de respiration plus vaste où l’expérience, loin de se clore, cherche encore à se dépenser.
Ce n’est pas un livre de paysages. C’est un livre où le paysage devient le lieu d’une relance.
Non pas relance abstraite, mais relance vitale : une énergie éprouvée dans l’instant, puis reprise dans les mots, non pour être fixée, mais pour être rejouée, déplacée, intensifiée. Le texte n’est jamais ici le dépôt d’une expérience ; il en est le tremplin. Ce qui a été vécu ne s’y conserve pas : cela s’y prolonge, s’y disperse, s’y transforme en une puissance de recommencement.
Alors quelque chose s’inverse.
Le paysage n’est plus ce qui est vu, mais ce qui travaille en celui qui écrit. Il ne s’offre pas comme décor, mais comme force d’inscription et de désinscription. Il ne stabilise rien : il ouvre. Et dans cette ouverture, le sujet lui-même cesse d’être centre. Il devient passage, lieu de circulation d’une énergie qui ne lui appartient pas.
D’où cette impression très singulière : lire, ici, c’est entrer dans une temporalité qui ne cesse de se plier et de se déplier.
Le passé n’est jamais passé. Il affleure comme une intensité disponible. Les visages ne sont pas des souvenirs : ils sont des puissances en migration, des germes déposés dans la mémoire pérégrine, prêts à reprendre vie ailleurs, dans un autre souffle. L’enfance elle-même n’est pas une origine — elle est une qualité d’attention, une manière d’être traversé sans retenir.
Mais ce qui donne à ce livre sa nécessité la plus profonde, c’est peut-être la manière dont il pense, sans le dire frontalement, le travail même de l’écriture.
Car écrire, ici, ne consiste pas à dire ce qui a été.
Écrire, c’est refaire passer.
Refaire passer l’énergie d’un instant dans une autre forme de temps. Refaire passer le vécu dans une langue qui ne le fixe pas, mais le relance. Refaire passer le monde dans une parole qui ne le possède pas, mais s’y risque.
Dès lors, la parole ne peut plus être claire au sens où on l’entend ordinairement. Elle ne vise pas la transparence. Elle vise la justesse d’un passage. Elle se tient dans cette zone instable où ce qui se dit déborde toujours ce qui est dit.
Et c’est pourquoi rien ici ne se referme.
Le livre avance comme une longue marche — non vers un terme, mais vers une intensification. Chaque texte ajoute une strate, non pour construire un édifice, mais pour épaissir une présence. Une présence qui tient — sans jamais détenir.
Alors la poésie cesse d’être un genre.
Elle devient une manière de se tenir dans le temps sans s’y enfermer. Une manière d’habiter le flux sans chercher à le maîtriser. Une manière de recommencer — inlassablement — le maillage du réel, tout en en défaisant les évidences.
Et peu à peu, quelque chose se déplace en nous.
On ne lit plus ce livre comme un ensemble de fragments, mais comme une expérience de reprise. Une expérience où vivre et écrire ne cessent de se rejoindre dans une même poussée, une même dispersion, une même fidélité à ce qui, en nous, demande encore à passer.
« Tenir, ne rien détenir »
Catherine Andrieu
Lecture de au lac Saint-point. https://youtube.com/shorts/qqRaKivFrfY?is=nVgObH4MLQW6XFBQ
Lecture de Frou. https://youtube.com/shorts/FKVzpeXY00Q?is=IsO-XluX7frKlPrq
Lecture de Yggdrasil. https://youtube.com/shorts/uvAXklOPI2w?is=c8iW-CGD1NAoAUCj
Lecture de Mont Ventoux. https://youtu.be/awUPYRW6wNo?is=APGFCrFPcqpOq1TX