Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
4- Les partants
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 3 mai 2026.

oOo

Marguerite au fusil, où vas-tu, marchand d’ail ?

Je vais conter fleurette à la Dame au grand dail.

Ici, tout près, là-bas, au-delà des remparts,

Aux quatre coins et au milieu de nulle part.

 

L’escopette à l’épaule, où vas-tu, vieux briscard ?

Je vais au champ d’honneur tomber sous les brocards.

De mes os faites-en des flûtes, de ma peau

Des tam-tams et de mes guenilles des drapeaux.

 

Brindille entre les dents, où vas-tu, rimailleur ?

Je vais sans plus tarder me faire voir ailleurs,

Renaître, cytharer, aimer sous d’autres cieux,

Sillonner des pays supercoquentieux1.

 

Une quinzaine en poche, où allez-vous, trouducs ?

En troupe, nous faisons la tournée des grands-ducs,

Des bouis-bouis, des beuglants, des tripots, des bocsons…

Hardis, nous enterrons notre vie de garçon.

 

Sans ta boîte à outils, où vas-tu, sabrenas2,

Massacreur de besogne abreuvé de quina ?

Je vais serrer la vis de ce monde perdu,

Réclamer haut et fort, à qui de droit, mon dû.

 

Ton orgue sur le bide, où vas-tu, rengainard ?

Je vais tout doux, plan-plan, piane-piane, en peinard

Tourner la manivelle, écouler des refrains,

Vendre des calembours et m’étourdir un brin.

 

Ton index sur la tempe, où vas-tu, crâne en œuf ?

Dans mes pensées, je cours traquer des quoi de neuf,

Des pourquoi, des comment, des sources de tracas…

J’ai trouvé ! J’ai trouvé ! Eurêka ! Eurêka !

 

Toujours brinquebalant, où vas-tu, camelot 

Qui n’a jamais eu ton ballot, ton vrai ballot ?

Je vais, dans mon teuf-teuf, de faubourg en faubourg,

Crier ma pacotille en battant le tambour.

 

Règle et compas dans l’œil, où vas-tu, arpenteur ?

Je vais, par les chemins, sur mon vieux triporteur,

Métrer sur le terrain, chaîner les continents,

Les côtes du Levant, les côtes du Ponant…

 

Batte battant au flan, où vas-tu, Arlequin ?

Je vais prendre à revers les vils vilebrequins,

Les scies, les faux, les pics, les fléaux, les marteaux…

Jouer et déjouer les rôles à manteau.

 

Flamberge au baudrier, où vas-tu, rodomont ?

Je vais désenchanter le prince des démons,

Désarçonner Bayard, ce Balian d’Ibelin,

Un Don Quichotte ou deux, vêtus comme un moulin.

 

Trèfle à la boutonnière, où vas-tu, jouvencel ?

À la foire foraine où tourne un carrousel

De vieux chevaux de bois harassés, saccadés

À force de fringuer sur des airs démodés.

 

Au chant de l’alouette, où vas-tu, trimardeur ?

Je vais par tous les temps, mais toujours plein d’ardeur,

Je vais, je vais, je vais d’un plus ou moins bon pas,

Je vais sans savoir où, sinon je n’irais pas.

 

Coquelicots au paille, où vas-tu, vieux barbon ?

Avant que les jeunots ne m’envoient au charbon,

Je vais, par-ci, par-là, dans mes ressouvenirs

Avec dans ma musette une histoire à finir.

 

Guenilleux, où vas-tu, coiffé d’un entonnoir ?

Je vais chercher la thune à l’entour du Chat Noir,

Comme dit la chanson de ce tonitruant,

De cet impétueux d’Aristide Bruant.

 

 

La bouche en cul de poule, où vas-tu, chichiteux,

Ennemi de l’arête et du morceau honteux ?

Je vais où bon me semble, empiffré de ragoûts !

Je ne discute pas des couleurs et des goûts.

 

Affourché sur ta mule, où vas-tu, farinier ?

Trottinant par les bois, par les champs cancaniers,

Je vais au Moulin rouge, allègre, insoucieux,

Un rêve comme un autre, un rêve, cher monsieur !

 

Ta viole sur l’esquine, où vas-tu, troubadour ?

Je vais à Guernica, à Dresde, à Oradour,

À Gaza… Je vais au-devant des chars, je vais

Sur les charniers, je vais, je vais au vent mauvais !

 

Ton esprit en écharpe, où vas-tu, fossoyeur ?

Je vais perdre mon temps, me remplir du meilleur,

Ronfler comme un crevé, revoir les Ponts-de-Cé…

Je laisse pioche et pelle, au bord du grand fossé.

 

Ton cœur sec en sautoir, où vas-tu, basochien3 ?

Je vais, tout repentant, jeter ma part aux chiens,

Plaider ces chicaniers qui se lèvent matin,

Dans les ribouis de saint Yves de Kermartin4.

 

Qui-vive ? Qui-va-là ? J’ai l’œil, l’oreille au guet !

Je suis le revenant, l’effrayant roi Huguet5.

Mon bissac à malice est plein de petits tours

Pour les enfants peureux de la ville de Tours.

 

Sans pile ni face, où vas-tu, clopin-clopant ?

Je vais, pan-pan-tu-tu, je vais, tu-tu-pan-pan,

Au pays de Cocagne où tout pousse à foison,

Où tout tombe du ciel, où tout est de saison.

 

Où vas-tu, dans l’habit de Guillot le songeur6,

Avec tes boniments de commis voyageur ?

Je vais, tantôt cassé, tantôt droit comme un jonc,

Digne à Digne, épris à Foix, colère à Dijon…

 

Où vas-tu, l’air de rien, à pas, à pas de loup,

À pointes de velours, à pattes de filous ?

Je vais, tout ébaubi7, dans mes rêves d’enfant

Où beugle le tambour, où barrit l’olifant.

 

Carquois en bandoulière, où vas-tu, archerot ?

Je vais vendre à vil prix, à ces pauvres pierrots,

Les dessins de Peynet, les pétales de sang

De la Saint-Valentin, du muguet aux passants.

 

D’ail et d’huile d’olive, où vas-tu, frottadou8 ?

Té, me frotti-frotter à des peaux d’amadou !

Tranquille, bastringuer sans oublier mes mains !

Si ce n’est aujourd’hui, ce sera pour demain !

 

Comme un épouvantail, où vas-tu, galvaudeux,

Avec ta gibecière et ton bâton merdeux ?

Je vais moulu de coups, le cœur, les pieds vannés,

Je retourne au bercail, mourir où je suis né.

 

Où vas-tu, saperlotte, espiègle farfadet,

Tandis que tristement je pousse mon bidet ?

Sans un vade-mecum et tout ce qui s’ensuit,

Je vais au diable vert voir, revoir si j’y suis.

 

Sur le minuit9, où vas-tu donc, écornifleur ?

Je vais tondre une nappe à carreaux ou à fleurs,

Écumer des chaudrons et porter des santés,

Sous le gui de l’an neuf, sans y être invité.

 

Où vais-je, sans compter mes détours fafelus10  ?

Où vais-je ? Je reviens d’où l’on ne revient plus,

Du royaume des morts, en passant par Tarnos,

Au bras de Proserpine en bidoche et en os.

 

 

 

Notes

 

1 - Supercoquentieux : (su-pèr-ko-kan-si-eû), mot burlesque, magnifique. Rabelais a dit supercoquilicantieux.

2 - Sabrenas, sabrenaud : mauvais artisan.

3 - Basochien : avoué, clerc.

4 - Saint Yves de Kermartin : patron des professions de justice et de droit.

5 - Roi Huguet ou Hugon : revenant de la bonne ville de Tours, invoqué pour effrayer les enfants.

6 - Guillot le songeur : diminutif de Guillaume, niais, facile à duper, distrait, qui rêve sa vie au lieu de la vivre.

7 - Ébaubi  : surpris, au point de bégayer.

8 - Frottadou : amoureux ou non très entreprenant, hardi auprès de ses conquêtes.

9 - Sur le minuit : Vaugelas remarque qu’au 17e siècle, toute la cour dit sur le minuit, et que tous les bons auteurs l’écrivent. Bien sûr, cette façon de parler est tombée en désuétude comme tant d’autres.

10 - Fafelu : espiègle.

 

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  4- Les partants par Catherine Andrieu

Il y a, dans ce poème de Robert Vitton, quelque chose qui ne relève pas du simple départ, mais d’une dissémination de l’être dans toutes ses figures possibles, comme si l’homme, pour exister, devait se fragmenter en silhouettes, en voix, en masques, en métiers, en rêves — et s’interroger lui-même à travers chacun de ces visages qu’il ne reconnaît jamais tout à fait.

Car la question — où vas-tu ? — ne cesse de revenir, lancinante, presque enfantine dans sa forme, mais abyssale dans son insistance. Elle est la seule constante dans ce théâtre mouvant où tout change, où chacun répond autre chose, où aucune réponse ne se fixe, ne se stabilise, ne s’autorise à devenir vérité.

Ce qui part ici, ce ne sont pas seulement des hommes : ce sont des modalités d’être. Le soldat, le rimailleur, le camelot, le fou, l’arpenteur, le troubadour — autant de tentatives de tenir debout dans un monde qui se dérobe. Et chacune de ces tentatives se dit dans une langue qui hésite entre le burlesque et le tragique, comme si le rire était la dernière politesse du désespoir.

Il faut entendre cette polyphonie comme une cartographie intérieure. Le poème ne décrit pas des destins : il explore les directions possibles de l’âme humaine, ses élans contradictoires, ses illusions nécessaires. Aller au champ d’honneur, partir en tournée, mesurer les continents, courir après des idées, se perdre dans la fête, vendre des chansons, chercher fortune ou vérité — tout cela n’est qu’une seule et même chose : une fuite orientée, une marche sans centre.

Et pourtant, rien n’est véritablement choisi.

Car ce qui frappe, c’est que chacun va — mais nul ne sait vraiment pourquoi. Le mouvement précède le sens. Il y a une primauté du geste sur la conscience, une sorte d’élan vital qui oblige à partir avant même de savoir ce que signifie partir. L’existence apparaît alors comme une propulsion sans destination claire, une nécessité obscure de se mettre en route.

Le trimardeur le dit avec une simplicité presque terrible : il va sans savoir où, sinon il n’irait pas. Il y a là une vérité ontologique d’une grande pureté : savoir où l’on va abolirait le mouvement. Le désir a besoin de l’ignorance pour se maintenir. L’homme marche parce qu’il ne sait pas. Et c’est cette ignorance qui le sauve — ou le condamne à errer.

Mais à mesure que le poème avance, quelque chose se fissure.

Les figures deviennent plus sombres, plus traversées par l’histoire, par la violence, par la mémoire collective. Le troubadour ne chante plus seulement l’amour : il traverse Guernica, Dresde, Oradour, Gaza — comme si l’art lui-même était condamné à porter les cicatrices du monde. La poésie n’est plus un refuge, elle devient un passage, une exposition, une brûlure.

Et c’est peut-être là que le texte atteint son point de gravité : dans cette impossibilité de se tenir à l’écart. Aucun des partants n’échappe réellement à ce qui les traverse. Même le joueur, même le rêveur, même le bonimenteur sont pris dans une trame plus vaste qu’eux, une histoire qui les déborde.

Alors le départ change de nature.

Il n’est plus seulement aventure ou fantaisie : il devient retour. Retour au bercail, retour à l’origine, retour à la mort. Le galvaudeux, brisé, revient mourir où il est né — comme si toute trajectoire, si fantasque soit-elle, décrivait en réalité un cercle. Et ce cercle n’est pas une consolation : il est la révélation que toute fuite est déjà inscrite dans un destin.

La dernière voix, celle qui demande où vais-je ?, introduit une rupture essentielle. Pour la première fois, la question se retourne sur elle-même. Ce n’est plus l’autre que l’on interroge, c’est soi. Et la réponse est vertigineuse : je reviens d’où l’on ne revient plus.

Ainsi, le mouvement était illusion. Le départ n’était qu’une traversée des formes de l’absence. Tous ces personnages n’étaient peut-être que des ombres, des variations d’un même être déjà passé de l’autre côté. Le poème devient alors une procession de revenants, une danse macabre travestie en farandole populaire.

Et pourtant, rien ne s’effondre tout à fait.

Car ce texte, dans sa jubilation verbale, dans son inventivité lexicale, dans son goût du détour et du jeu, affirme en creux une fidélité au vivant. Même lorsque tout semble voué à disparaître, il reste cette langue qui prolifère, qui invente, qui nomme — comme si dire était encore une manière de partir, ou de ne pas mourir tout à fait.

Les partants ne vont nulle part. Ils circulent dans l’infini des possibles humains, ils explorent les marges, les excès, les rêves, les ruines. Et dans ce mouvement sans fin, ils dessinent une vérité paradoxale : on ne part jamais vraiment, on se déplie.

Ce poème est une errance habitée. Une comédie grave. Une ontologie en habits de foire.

Et peut-être, au fond, une manière de dire que vivre, c’est répondre sans cesse à une question que personne n’a posée — et que l’on ne cessera jamais de mal entendre.

Catherine Andrieu


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -