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![]() oOo Ce matin s’est accroché aux verres de mes lunettes, comme chaque avènement antéméridien coutumier, le fait de croiser un vendeur, de livres, extracommunautaire, devant l’un des mille bars ordinaires de la cité : t’entendre psalmodier, dans ton sempiternel argot universel, « Amigo, toi acheter mon livre, écrit par frère d’Afrique », a suspendu ma course folle de touriste occidental.
« Mon nom est Bonaventure » ; ton nom est Bonaventure, lion indomptable d’Afrique, Afrique que je n’ai jamais sentie mienne, obscure, hors de toute colonisation hellénique ou de l’imperium latin, hors de mon monde classique, conquis en des nuits de traductions de vocables proches du français, défendu par les colonnes d’Hercule.
« Je viens du Cameroun ». Ici, en Italie, sud d’aucun nord, tu trouveras peut-être un honnête emploi de magasinier ou de manutentionnaire sous-payé dans une entreprise de transports, échangeant des bibelots contre du papier-monnaie sur les plages bondées de Romagne ; nous nous croiserons à l’entrée d’une librairie, un volume bon marché sous le bras (toi, ou moi ?).
« Je suis mort du sida, ce matin ». Ton nom est Bonaventure, le samedi a continué de se consumer, nous avons continué d’aller droit devant, esclaves de notre habitude de ne jamais nous retourner, visant à nous étourdir parmi les rumeurs du trafic milanais. |
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Il existe des poèmes qui ne cherchent pas à produire de la beauté, mais à fissurer très légèrement l’habitude opaque du monde. Je m’appelle Bonaventure d’Ivan Pozzoni appartient à cette catégorie rare de textes qui semblent d’abord presque pauvres dans leur dispositif — une rencontre de rue, un vendeur ambulant, quelques paroles échangées devant un bar — avant d’ouvrir soudain une béance morale, philosophique et métaphysique dont on ne sort pas indemne.
Car ce poème ne parle pas seulement d’un homme africain rencontré dans une ville européenne. Il interroge beaucoup plus profondément notre manière moderne d’habiter la réalité : cette circulation perpétuelle parmi les êtres sans jamais vraiment les voir. Toute la force du texte réside dans cette lente révélation d’une présence humaine que le regard occidental avait d’abord intégrée au décor banal de la ville contemporaine. Bonaventure apparaît d’abord comme une silhouette parmi les flux — vendeur de rue, voix répétitive, figure presque mécanique de l’économie migratoire — avant que le poème ne lui restitue brutalement une densité ontologique. Il cesse d’être une fonction sociale pour redevenir un homme. Un homme qui porte un nom. Un homme qui vient d’un lieu précis du monde. Un homme mortel.
Et peut-être est-ce cela, le véritable sujet du texte : la reconquête du nom contre l’anonymat généralisé.
« Mon nom est Bonaventure ».
Cette phrase revient comme une tentative désespérée de résister à l’effacement. Dans nos sociétés saturées de circulation, de marchandisation et de vitesse, le nom propre devient presque un acte de résistance métaphysique. Nommer, ici, ce n’est pas seulement se présenter : c’est refuser d’être absorbé par la masse indistincte des invisibles. Le poème d’Ivan Pozzoni comprend quelque chose de profondément tragique : l’Europe contemporaine ne produit pas seulement de la pauvreté ou de l’exclusion, elle produit de l’invisibilité.
Or Bonaventure n’est jamais décrit de manière misérabiliste. C’est là l’intelligence du texte. Il demeure traversé d’une dignité presque biblique. « Lion indomptable d’Afrique » : soudain la figure du vendeur ambulant se renverse, retrouve une souveraineté archaïque, presque mythologique. Pendant quelques lignes, l’Afrique cesse d’être l’objet des vieux regards coloniaux européens pour redevenir une puissance antérieure à l’Occident lui-même, hors « de toute colonisation hellénique ou de l’imperium latin ». Cette phrase est capitale. Elle décentre radicalement le regard européen. Le monde classique — celui des traductions, des langues latines, des colonnes d’Hercule — n’est plus le centre absolu du réel, mais seulement une province culturelle parmi d’autres. Le poème effectue ainsi un déplacement philosophique discret mais immense : il fracture l’illusion de centralité occidentale.
Et pourtant, ce texte n’est jamais idéologique. Il demeure humain, vulnérable, presque pauvre dans sa manière de se tenir au bord des choses. C’est ce qui le rend bouleversant.
La grandeur de ce poème tient aussi à sa façon de montrer la fatigue morale des sociétés contemporaines. « Nous avons continué d’aller droit devant ». Cette phrase pourrait résumer toute une civilisation. Nous avançons sans cesse. Nous produisons du mouvement pour ne pas regarder les morts que nous croisons. Nous nous étourdissons dans « les rumeurs du trafic milanais ». Le trafic devient ici bien davantage qu’un simple décor urbain : il représente le bruit général du monde moderne, cette saturation permanente qui empêche toute véritable rencontre avec autrui.
Alors surgit la phrase la plus terrible du texte :
« Je suis mort du sida, ce matin ».
Elle arrive presque sans préparation, sans lyrisme, sans dramatisation. Et c’est précisément cela qui la rend insoutenable. La mort n’interrompt même plus la circulation du monde. Le samedi continue de « se consumer ». Les passants poursuivent leur trajectoire. La ville reste intacte. Le poème touche ici à quelque chose de vertigineux : l’expérience contemporaine de l’insignifiance des vies humaines dans les grandes mécaniques sociales. Bonaventure meurt, mais rien ne s’arrête.
On pourrait lire ce texte comme une méditation sur l’indifférence. Mais ce serait encore insuffisant. Car le poème accomplit malgré tout un geste de salut : il écrit Bonaventure. Il sauve au moins une présence de l’effacement total. La poésie devient alors un tombeau minuscule opposé au vacarme du monde. Non pas une consolation — le texte n’en offre aucune — mais une manière de dire : cet homme a existé.
Et c’est peut-être cela que la poésie peut encore accomplir aujourd’hui lorsqu’elle atteint cette sobriété douloureuse : empêcher que certains êtres disparaissent tout à fait dans l’oubli collectif.
Chez Ivan Pozzoni, il y a souvent cette tension très singulière entre l’érudition européenne, les références classiques, les structures intellectuelles héritées du monde latin, et soudain l’irruption d’une réalité humaine brute qui vient fissurer tout l’édifice culturel. Comme si la pensée elle-même devait être remise à nu devant la simple apparition d’un homme disant son nom dans une rue. Et c’est peut-être là que ce poème devient profondément existentiel : il rappelle que toute civilisation qui oublie de regarder les visages finit par perdre son propre centre intérieur.
« Ton nom est Bonaventure ». Cette phrase demeure longtemps après la lecture, comme une voix qui continue de traverser le bruit des villes.
Catherine Andrieu
Lecture et musique ambiance. https://youtu.be/tWUhtTFX64M?is=2qdjaYEeDajK3dcq