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Pseudo livre (Río)
La peau (Río)
![]() oOo Pas de bouses de vache sur le chemin ni de crottes de bique : crampons & capotes & aiguilles & une poignée de cheveux dans le nœud d’un foulard : figure-té que Río est passé en vitesse : et il en a perdu le rythme, toussant au bout du chemin (il a attendu pour tousser d’y arriver : enjambe le muret de briques roses ; se pique les mollets aux chardons ; se voit déjà en proie aux pires symptômes de la maladie) là-haut (car il est monté, mais il perd haleine aussi bien en descendant) : le ciel est d’un bleu de lessive : des joueurs échangent des messages en code (il en ignore les arcanes : d’ailleurs où qu’il aille tout lui est incompréhensible : il ne comprend que ce qu’il est en train de faire. Voilà à peu près le compte rendu de ce moment passé à atteindre la cité où elle vit la cité où elle vit la cité où elle vit la cité où elle vit la cité où elle vit / moi je ne vis plus je monte je descends la ville est conçue sur les collines qui forment le lit du fleuve : maintenant il marche sur l’asphalte du trottoir, il ne craint plus les mauvaises rencontres : il vit.
Tu rencontreras les mots au passage et il en restera quelque chose d’aussi pauvre qu’un Post-it.
On ne voit plus rien si on n’entend pas : si rien ne se signale par la voix ou l’idée.
L’eau se peuple d’autres existences. Les buissons se nichent dans les perdrix.
Sur le chemin qui va quelque part sûrement rien n’est dit clairement ou tout a cessé de le dire.
Elle habite avec les autres. Voilà la seule chose à dire mais rien ne le dit comme ça : tout se tait comme si j’étais mort avant d’aimer pour de bon !
Tous ces gens qui n’ont rien à dire que ce qu’ils disent et que personne n’écoute comme tu attends, Río —
Les nouvelles du jour en feuilletons — choisis et tais-toi : va travailler avec les autres / va imiter ton père et ne dépense pas ton argent (qui est aussi le mien) sans : voir ce qu’il devient : pense à : l’enfant : il y a toujours un enfant ou une toile d’araignée au : commencement — l’eau grise tavelée de gouttes, les bulles qui remontent d’on ne sait quelle profondeur : chaque jour est : un coup de dés : ça peut coûter cher, mon vieux Río : apprends à jouer au lieu peser les hypothèses de vers ; ils n’ont rien à dire mais : ils le disent et ça s’entend de loin : mots incertains comme le temps.
« des fois j’ai l’impression qu’avec toi… — ...qu’avec moi… ? — Non, rien. Pas même une idée… — Toi ! Sans idée ? J’y crois pas. — Pourtant le silence était total… — Dans ta tête, Río ! Dans ton sacré crâne ! »
Il pouvait revenir par la voie ferrée. Repasser par cet endroit planté d’une croix fleurie. Non, merci bien. J’ai déjà donné. Ce pont enjambera toujours la voie ferrée : tu sais pourquoi ? Parce que c’est fait pour ça un pont : enjamber, alors que tu n’as même pas commencé à parler, bébé, petit bébé à sa maman, si expressif quand il veut quelque chose ! Et bien sûr quelque chose que tu n’as pas ! Je te parle d’expérience, Río ! Mon bébé tout nu qui va prendre son bain ce qui : le rend tout joyeux, le Río bébé : vois comme il te le dit : tu ne comprends pas ? C’est que tu n’as pas compris la leçon.
Non. Pas compris. Leçon difficile. Marche vite. Ne prends pas le temps. Les mots le guettent. Il se sent épié. Il zigzague entre les traces de shoots : laisse sa propre trace : pressé d’en finir avec ce chemin : qu’il n’a pas inventé : qui existe sans lui : sans elle non mais : il n’est pas encore arrivé à l’endroit où commence le trottoir et l’asphalte lisse comme la peau qu’il s’apprête à caresser.
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Commentaires :
Il y a des textes qui racontent une histoire. D’autres qui développent une idée. D’autres encore qui cherchent à saisir une émotion avant qu’elle ne disparaisse. La peau (Rio) de Patrick Cintas appartient à une catégorie plus rare : celle des textes qui avancent à tâtons dans le réel, comme une main dans l’obscurité. On croit suivre un homme sur un chemin. Mais très vite, ce chemin cesse d’être un lieu. Il devient une condition.
Río marche.
C’est presque tout ce que l’on sait.
Il marche vers une femme.
Il marche vers une cité.
Il marche vers quelque chose qui l’appelle.
Mais à mesure que le poème progresse, ce déplacement prend une dimension plus vaste. Car ce qui se joue ici n’est pas seulement la rencontre de deux êtres. C’est la difficulté fondamentale d’habiter le monde.
Le chemin est jonché de signes. Non de ces signes harmonieux que la poésie a longtemps aimés, où chaque chose semblait renvoyer à une signification secrète, mais de traces abandonnées : aiguilles, préservatifs, cheveux pris dans un foulard. Vestiges de vies inconnues, fragments d’histoires qui ne seront jamais racontées. Le réel de Patrick Cintas n’est pas un paysage. C’est un dépôt.
Quelque chose est passé par là.
Quelqu’un a vécu.
Quelqu’un a souffert.
Quelqu’un a désiré.
Et il n’en reste que ces débris dérisoires.
Pourtant le poème ne s’abandonne jamais à la mélancolie. Une forme de vitalité obstinée le traverse. Río tousse, s’essouffle, anticipe les maladies les plus graves, se perd dans ses pensées, mais il continue d’avancer. Cette persistance possède quelque chose d’émouvant parce qu’elle ressemble profondément à nos existences. Nous avançons rarement portés par la certitude. Nous avançons malgré nos peurs.
Patrick Cintas connaît cette fragilité.
Il sait combien l’être humain est une créature inquiète.
Une créature qui invente parfois ses propres précipices.
Une créature qui souffre autant de ce qu’elle imagine que de ce qu’elle traverse réellement.
C’est pourquoi le poème est habité par une étrange tension entre le corps et la pensée.
Le corps marche.
La pensée divague.
Le corps grimpe.
La pensée interprète.
Le corps respire.
La pensée fabrique des labyrinthes.
Et peu à peu apparaît l’une des intuitions les plus profondes du texte : l’intelligence ne nous rapproche pas toujours du monde. Elle peut aussi nous en éloigner.
Alors que le corps, lui, demeure fidèle à la réalité immédiate.
Il sait la pente.
Il sait les ronces.
Il sait la fatigue.
Il sait le souffle.
Il sait la peau.
Tout le reste est hypothèse.
Cette méfiance discrète envers les constructions intellectuelles traverse l’ensemble du poème. Elle apparaît notamment dans cette réflexion magnifique sur les mots. Les mots sont partout. Ils accompagnent le marcheur. Ils le poursuivent presque. Mais ils semblent incapables de saisir ce qui importe réellement.
« Tu rencontreras les mots au passage et il en restera quelque chose d’aussi pauvre qu’un Post-it. »
Il faut entendre toute la gravité cachée derrière cette légèreté apparente. Le langage, qui devrait nous permettre de retenir le monde, n’en conserve souvent qu’une note sommaire. Une trace. Un rappel. Une épingle plantée dans l’immense tissu de l’expérience.
Patrick Cintas ne condamne pas les mots.
Il les pratique trop intimement pour cela.
Mais il connaît leurs limites.
Il sait que les mots ne sont jamais la vie.
Ils sont ce qui demeure après son passage.
Comme les aiguilles sur le chemin.
Comme les cheveux pris dans le foulard.
Comme les bulles qui remontent d’une profondeur invisible.
Tout le poème repose sur cette tension entre la présence et sa trace.
Entre la chose vécue et ce qui en subsiste.
Peut-être est-ce pour cette raison que la répétition obsessionnelle de « la cité où elle vit » bouleverse autant. Cette phrase revient comme une litanie. Elle avance en boitant. Elle cherche son souffle. Elle ressemble à une pensée qui s’épuise et pourtant refuse de mourir.
La femme aimée demeure hors champ.
Nous ne savons presque rien d’elle.
Elle est moins un personnage qu’une orientation.
Une étoile fixe.
Une direction intérieure.
Et cette absence dit quelque chose de très juste sur l’amour. Souvent, nous avançons moins vers une personne que vers la promesse de réalité qu’elle représente pour nous.
Car l’amour, ici, apparaît comme une tentative de sortir enfin de soi.
De rejoindre le monde commun.
De rejoindre les autres.
Cette question des autres est peut-être le cœur secret du poème.
« Elle habite avec les autres. »
Cette phrase pourrait passer inaperçue. Elle me semble pourtant contenir toute la douleur du texte.
Habiter avec les autres.
Faire partie de leur monde.
Partager leur langage.
Leurs évidences.
Leurs gestes.
Leur manière d’être ensemble.
Río, lui, demeure légèrement décalé.
Comme beaucoup des figures qui traversent l’œuvre de Patrick Cintas.
Il regarde.
Il écoute.
Il essaie de comprendre.
Mais quelque chose lui échappe toujours.
Le monde parle une langue dont il ne possède jamais complètement la grammaire.
Et pourtant il continue de marcher vers lui.
C’est là que le poème atteint une profondeur existentielle remarquable. Car il ne parle plus seulement d’un homme particulier. Il parle de nous tous.
Qui n’a jamais éprouvé cette sensation d’être présent sans être tout à fait inclus ?
Qui n’a jamais eu le sentiment de regarder vivre les autres depuis une rive légèrement distante ?
Qui n’a jamais cherché une porte d’entrée dans le grand tumulte humain ?
Cette quête prend parfois un visage amoureux.
Parfois un visage amical.
Parfois un visage spirituel.
Mais elle demeure la même.
Le désir d’appartenir.
Le désir de rejoindre.
Le désir d’être enfin accueilli quelque part.
Alors apparaissent les enfants.
Le bébé.
La mère.
Les paroles naïves.
Les dialogues interrompus.
Toute une tendresse discrète surgit sous l’ironie familière de Patrick Cintas.
Une tendresse qui constitue peut-être l’une des dimensions les plus méconnues de son écriture.
On parle souvent de son humour, de sa liberté de ton, de son goût pour la rupture narrative.
On oublie parfois la douceur qui circule sous tout cela.
Cette douceur est partout dans La peau (Rio).
Elle affleure dans la manière dont le poème regarde les fragilités humaines sans jamais les juger.
Elle affleure dans cette façon de considérer l’incompréhension non comme une faute mais comme une condition.
Elle affleure surtout dans la conclusion.
Car le titre attend son heure.
Longtemps.
Très longtemps.
Comme si le poème tout entier devait mériter son propre nom.
Puis la peau apparaît.
Non comme une idée.
Non comme un symbole.
Comme une présence.
Une peau qu’il s’apprête à caresser.
Soudain tout se rassemble.
Le chemin.
Les peurs.
Les mots.
Les souvenirs.
Les voix.
Les ponts.
Les enfants.
Les hypothèses.
Tout converge vers cette évidence presque bouleversante : derrière nos discours, derrière nos théories, derrière nos inquiétudes, nous cherchons peut-être simplement cela.
Une présence vivante.
Une chaleur.
Une proximité.
La preuve que nous ne sommes pas seuls.
La peau devient alors beaucoup plus qu’une surface corporelle.
Elle est la frontière mystérieuse où cesse la solitude.
Le lieu où le monde devient tangible.
Le point de contact entre deux existences séparées.
Et peut-être aussi la plus ancienne des réponses philosophiques.
Avant les idées.
Avant les systèmes.
Avant les certitudes.
Il y eut une main tendue vers une autre main.
Patrick Cintas semble nous le rappeler avec une simplicité désarmante.
Nous passons notre vie à construire des ponts de mots.
Mais ce que nous espérons rejoindre, au bout du compte, c’est toujours une peau. Une présence. Un vivant.
Et c’est pourquoi ce poème, sous ses détours, ses ruptures et ses apparentes digressions, touche à quelque chose d’essentiel : cette fatigue d’être séparé qui habite les hommes depuis toujours, et cette obstination merveilleuse qui leur fait continuer malgré tout à marcher vers les autres.