Certains livres se lisent. D’autres se traversent. D’autres encore nous traversent eux-mêmes, comme un courant souterrain dont nous ne découvrons la force qu’une fois revenu à la lumière. À prendre ou à lécher appartient à cette dernière famille. Il ne se laisse ni résumer ni enfermer dans une catégorie. Il échappe aux genres comme il échappe aux certitudes. À la fois recueil de fragments, méditation existentielle, poème philosophique, journal éclaté et machine verbale, il avance selon sa propre nécessité intérieure, avec la liberté de celui qui n’a plus rien à prouver et qui écrit désormais depuis le cœur même de son expérience du temps.
Dès les premiers fragments, Jean-Paul Gavard-Perret annonce son territoire. La littérature n’est pas ici un ornement, encore moins un divertissement. Elle est une façon d’éprouver autrement l’opacité du monde. Non pour l’éclaircir. Non pour le simplifier. Mais pour entrer plus profondément dans son mystère. Écrire consiste à rejoindre cet endroit où les mots cessent de désigner les choses pour devenir eux-mêmes une expérience. Une traversée. Une aventure de la conscience.
On retrouve là ce qui constitue depuis longtemps la singularité de Jean-Paul Gavard-Perret : son refus obstiné de la pensée figée. Chez lui, rien ne se stabilise. Les images bifurquent. Les concepts vacillent. Les récits se dérobent sous leurs propres pas. La phrase elle-même semble constamment en train d’inventer sa route. Elle hésite, joue, dérape, se moque parfois d’elle-même. Elle avance comme un promeneur qui accepterait de se perdre pour découvrir ce qu’aucune carte ne pouvait lui révéler.
Mais réduire le livre à son inventivité verbale serait passer à côté de l’essentiel.
Car sous cette exubérance linguistique couve une émotion profonde.
Une émotion souvent discrète.
Presque cachée.
Comme si l’auteur se méfiait du lyrisme tout en sachant qu’il ne peut entièrement lui échapper.
Au fil des pages apparaît alors une méditation de plus en plus ample sur le temps. Non le temps abstrait des horloges, mais celui qui travaille les êtres de l’intérieur. Celui qui transforme les corps. Celui qui déplace les souvenirs. Celui qui nous éloigne peu à peu des paysages de l’enfance tout en les rendant paradoxalement plus présents.
L’enfance est partout dans ce livre.
Elle surgit sous forme de réminiscences, de contes déformés, de figures maternelles, de paysages enfouis. Elle demeure la source secrète de la langue. Car chez Gavard-Perret, la parole n’est jamais seulement un outil intellectuel. Elle est d’abord une mémoire incarnée. Elle porte en elle les voix entendues jadis, les récits transmis, les blessures anciennes, les désirs premiers. La langue devient ainsi un organisme vivant peuplé de fantômes, de disparus, de parents, d’amants, de lectures anciennes et de figures imaginaires.
Cette mémoire n’a pourtant rien de nostalgique.
Le passé n’est pas idéalisé.
Il demeure trouble, fragmentaire, parfois inquiétant.
Il revient comme reviennent les rêves : par éclats.
Par images.
Par sensations.
Par voix.
Ce qui importe n’est pas la fidélité du souvenir mais sa puissance de transformation.
Car le véritable sujet du livre n’est pas le passé.
C’est le passage.
Tout ici est affaire de passage.
Passage entre l’enfance et la vieillesse.
Entre le désir et la perte.
Entre la présence et l’absence.
Entre le corps vivant et son effacement futur.
Entre la parole et le silence.
Le livre tout entier semble construit autour de cette circulation permanente.
Aucune identité n’y demeure stable.
Aucune vérité ne s’y fige.
Tout se transforme.
Tout glisse.
Tout devient autre.
L’amour lui-même n’échappe pas à cette loi.
Il occupe une place immense dans l’ouvrage. Mais là encore, Jean-Paul Gavard-Perret refuse les représentations convenues. L’amour n’est jamais présenté comme un accomplissement. Il demeure manque, mouvement, déplacement. Il est ce qui nous arrache à nous-mêmes tout en nous ramenant sans cesse vers notre propre énigme. Les femmes qui traversent ces fragments ne sont pas seulement des amantes. Elles deviennent des figures de métamorphose. Des passages vers une altérité qui déstabilise le sujet et l’oblige à se réinventer.
Mais peu à peu un autre thème prend le relais.
La vieillesse.
Et c’est là que le livre acquiert sa profondeur la plus bouleversante.
Sans jamais sombrer dans la plainte, Gavard-Perret regarde en face le vieillissement. Le corps change. Les désirs se déplacent. Les morts deviennent plus nombreux que les naissances dans la mémoire. Les visages aimés disparaissent. Les souvenirs s’accumulent. Pourtant quelque chose demeure vivant.
Quelque chose continue de brûler.
La curiosité.
L’émerveillement.
Le désir d’écrire.
Le désir de comprendre.
Le désir d’aimer encore.
Cette fidélité à la vie traverse tout le livre comme une lumière discrète mais persistante.
La littérature devient alors moins un art qu’une manière de résister à l’effacement.
Écrire ne consiste plus à produire des œuvres.
Il s’agit de maintenir ouverte une conversation avec le monde.
Avec les morts.
Avec les absents.
Avec soi-même.
Chaque fragment ressemble à une tentative de sauver quelque chose du naufrage général. Non pour le conserver intact. Mais pour lui permettre de continuer à vibrer quelques instants encore.
C’est pourquoi la musique, la peinture, la photographie occupent une place si importante dans l’ouvrage. Elles apparaissent comme des formes sœurs de l’écriture. Toutes cherchent à suspendre le temps sans jamais prétendre le vaincre. Toutes témoignent de ce paradoxe humain : savoir que tout disparaît et continuer malgré tout à créer.
Au fond, À prendre ou à lécher est peut-être un immense livre sur l’inachèvement.
Jean-Paul Gavard-Perret sait qu’aucune œuvre n’atteint son terme.
Qu’aucune phrase ne dit exactement ce qu’elle cherche.
Qu’aucun mot ne possède le réel.
Cette conscience pourrait conduire au silence.
Elle produit au contraire une liberté extraordinaire.
Puisque rien n’est définitif, tout demeure possible.
Puisque le monde échappe aux concepts, il reste à habiter poétiquement son mystère.
Puisque nous sommes voués à disparaître, chaque instant devient infiniment précieux.
Ainsi ce livre n’est ni un testament ni un bilan.
Il ressemble davantage à une veille.
La veille d’un homme qui regarde le monde depuis le seuil de l’âge, entouré de ses lectures, de ses amours, de ses souvenirs, de ses fantômes, et qui continue pourtant d’écouter.
Écouter les mots.
Écouter les images.
Écouter les silences.
Écouter ce qui demeure vivant au cœur même de ce qui s’efface.
Rarement un livre contemporain aura porté avec une telle liberté la conscience de la finitude tout en refusant le désespoir. Rarement une œuvre aura mêlé avec autant d’audace le grotesque et le sublime, le corps et la pensée, l’érudition et l’enfance, l’érotisme et la métaphysique.
Et lorsque l’on referme À prendre ou à lécher, il reste moins un ensemble de fragments qu’une voix.
Une voix singulière.
Libre.
Indocile.
Profondément humaine.
Une voix qui semble nous rappeler que la littérature n’est peut-être rien d’autre que cela : une façon de continuer à parler dans la nuit, non pour la vaincre, mais pour y maintenir un peu de lumière.
« Le mot devient le mouvement de la conscience happant au passage le temps. Il forme l’enclave autour de la conscience à l’intérieur du temps. »
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Certains livres se lisent. D’autres se traversent. D’autres encore nous traversent eux-mêmes, comme un courant souterrain dont nous ne découvrons la force qu’une fois revenu à la lumière. À prendre ou à lécher appartient à cette dernière famille. Il ne se laisse ni résumer ni enfermer dans une catégorie. Il échappe aux genres comme il échappe aux certitudes. À la fois recueil de fragments, méditation existentielle, poème philosophique, journal éclaté et machine verbale, il avance selon sa propre nécessité intérieure, avec la liberté de celui qui n’a plus rien à prouver et qui écrit désormais depuis le cœur même de son expérience du temps.
Dès les premiers fragments, Jean-Paul Gavard-Perret annonce son territoire. La littérature n’est pas ici un ornement, encore moins un divertissement. Elle est une façon d’éprouver autrement l’opacité du monde. Non pour l’éclaircir. Non pour le simplifier. Mais pour entrer plus profondément dans son mystère. Écrire consiste à rejoindre cet endroit où les mots cessent de désigner les choses pour devenir eux-mêmes une expérience. Une traversée. Une aventure de la conscience.
On retrouve là ce qui constitue depuis longtemps la singularité de Jean-Paul Gavard-Perret : son refus obstiné de la pensée figée. Chez lui, rien ne se stabilise. Les images bifurquent. Les concepts vacillent. Les récits se dérobent sous leurs propres pas. La phrase elle-même semble constamment en train d’inventer sa route. Elle hésite, joue, dérape, se moque parfois d’elle-même. Elle avance comme un promeneur qui accepterait de se perdre pour découvrir ce qu’aucune carte ne pouvait lui révéler.
Mais réduire le livre à son inventivité verbale serait passer à côté de l’essentiel.
Car sous cette exubérance linguistique couve une émotion profonde.
Une émotion souvent discrète.
Presque cachée.
Comme si l’auteur se méfiait du lyrisme tout en sachant qu’il ne peut entièrement lui échapper.
Au fil des pages apparaît alors une méditation de plus en plus ample sur le temps. Non le temps abstrait des horloges, mais celui qui travaille les êtres de l’intérieur. Celui qui transforme les corps. Celui qui déplace les souvenirs. Celui qui nous éloigne peu à peu des paysages de l’enfance tout en les rendant paradoxalement plus présents.
L’enfance est partout dans ce livre.
Elle surgit sous forme de réminiscences, de contes déformés, de figures maternelles, de paysages enfouis. Elle demeure la source secrète de la langue. Car chez Gavard-Perret, la parole n’est jamais seulement un outil intellectuel. Elle est d’abord une mémoire incarnée. Elle porte en elle les voix entendues jadis, les récits transmis, les blessures anciennes, les désirs premiers. La langue devient ainsi un organisme vivant peuplé de fantômes, de disparus, de parents, d’amants, de lectures anciennes et de figures imaginaires.
Cette mémoire n’a pourtant rien de nostalgique.
Le passé n’est pas idéalisé.
Il demeure trouble, fragmentaire, parfois inquiétant.
Il revient comme reviennent les rêves : par éclats.
Par images.
Par sensations.
Par voix.
Ce qui importe n’est pas la fidélité du souvenir mais sa puissance de transformation.
Car le véritable sujet du livre n’est pas le passé.
C’est le passage.
Tout ici est affaire de passage.
Passage entre l’enfance et la vieillesse.
Entre le désir et la perte.
Entre la présence et l’absence.
Entre le corps vivant et son effacement futur.
Entre la parole et le silence.
Le livre tout entier semble construit autour de cette circulation permanente.
Aucune identité n’y demeure stable.
Aucune vérité ne s’y fige.
Tout se transforme.
Tout glisse.
Tout devient autre.
L’amour lui-même n’échappe pas à cette loi.
Il occupe une place immense dans l’ouvrage. Mais là encore, Jean-Paul Gavard-Perret refuse les représentations convenues. L’amour n’est jamais présenté comme un accomplissement. Il demeure manque, mouvement, déplacement. Il est ce qui nous arrache à nous-mêmes tout en nous ramenant sans cesse vers notre propre énigme. Les femmes qui traversent ces fragments ne sont pas seulement des amantes. Elles deviennent des figures de métamorphose. Des passages vers une altérité qui déstabilise le sujet et l’oblige à se réinventer.
Mais peu à peu un autre thème prend le relais.
La vieillesse.
Et c’est là que le livre acquiert sa profondeur la plus bouleversante.
Sans jamais sombrer dans la plainte, Gavard-Perret regarde en face le vieillissement. Le corps change. Les désirs se déplacent. Les morts deviennent plus nombreux que les naissances dans la mémoire. Les visages aimés disparaissent. Les souvenirs s’accumulent. Pourtant quelque chose demeure vivant.
Quelque chose continue de brûler.
La curiosité.
L’émerveillement.
Le désir d’écrire.
Le désir de comprendre.
Le désir d’aimer encore.
Cette fidélité à la vie traverse tout le livre comme une lumière discrète mais persistante.
La littérature devient alors moins un art qu’une manière de résister à l’effacement.
Écrire ne consiste plus à produire des œuvres.
Il s’agit de maintenir ouverte une conversation avec le monde.
Avec les morts.
Avec les absents.
Avec soi-même.
Chaque fragment ressemble à une tentative de sauver quelque chose du naufrage général. Non pour le conserver intact. Mais pour lui permettre de continuer à vibrer quelques instants encore.
C’est pourquoi la musique, la peinture, la photographie occupent une place si importante dans l’ouvrage. Elles apparaissent comme des formes sœurs de l’écriture. Toutes cherchent à suspendre le temps sans jamais prétendre le vaincre. Toutes témoignent de ce paradoxe humain : savoir que tout disparaît et continuer malgré tout à créer.
Au fond, À prendre ou à lécher est peut-être un immense livre sur l’inachèvement.
Jean-Paul Gavard-Perret sait qu’aucune œuvre n’atteint son terme.
Qu’aucune phrase ne dit exactement ce qu’elle cherche.
Qu’aucun mot ne possède le réel.
Cette conscience pourrait conduire au silence.
Elle produit au contraire une liberté extraordinaire.
Puisque rien n’est définitif, tout demeure possible.
Puisque le monde échappe aux concepts, il reste à habiter poétiquement son mystère.
Puisque nous sommes voués à disparaître, chaque instant devient infiniment précieux.
Ainsi ce livre n’est ni un testament ni un bilan.
Il ressemble davantage à une veille.
La veille d’un homme qui regarde le monde depuis le seuil de l’âge, entouré de ses lectures, de ses amours, de ses souvenirs, de ses fantômes, et qui continue pourtant d’écouter.
Écouter les mots.
Écouter les images.
Écouter les silences.
Écouter ce qui demeure vivant au cœur même de ce qui s’efface.
Rarement un livre contemporain aura porté avec une telle liberté la conscience de la finitude tout en refusant le désespoir. Rarement une œuvre aura mêlé avec autant d’audace le grotesque et le sublime, le corps et la pensée, l’érudition et l’enfance, l’érotisme et la métaphysique.
Et lorsque l’on referme À prendre ou à lécher, il reste moins un ensemble de fragments qu’une voix.
Une voix singulière.
Libre.
Indocile.
Profondément humaine.
Une voix qui semble nous rappeler que la littérature n’est peut-être rien d’autre que cela : une façon de continuer à parler dans la nuit, non pour la vaincre, mais pour y maintenir un peu de lumière.
« Le mot devient le mouvement de la conscience happant au passage le temps. Il forme l’enclave autour de la conscience à l’intérieur du temps. »