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IA ou deux voyelles pour l'enfer
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 Article publié le 21 juin 2026.

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IA ou deux voyelles pour l’enfer

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  IA ou deux voyelles pour l’enfer par Catherine Andrieu

L’intelligence artificielle est devenue en quelques mois un sujet si vaste, si omniprésent, qu’il est difficile d’en parler sans tomber soit dans l’enthousiasme technophile, soit dans l’apocalypse facile. Stéphane Pucheu choisit une autre voie. Son bref texte, d’une densité mordante, avance sous les apparences de la satire mais ouvre en réalité une interrogation plus profonde : qu’est-ce qu’un être humain accepte de perdre lorsqu’il délègue peu à peu son propre pouvoir d’exister ?

Tout commence par la sottise. Non pas celle qui éclate, bruyante, dans les caricatures habituelles, mais celle qui prospère sous les habits du progrès. Le texte ne condamne jamais la technique en elle-même. Il observe plutôt cette étrange propension humaine à transformer chaque conquête en renoncement. L’informatique, Internet, le téléphone mobile : autant d’étapes d’une histoire qui aurait pu être celle d’un élargissement du monde et qui devient peu à peu celle d’un effacement.

Car ce qui inquiète Stéphane Pucheu n’est pas la machine. Ce n’est jamais la machine.

C’est la fatigue de l’homme.

Cette lassitude intime qui pousse à remettre son jugement, sa mémoire, son imagination, bientôt peut-être sa parole elle-même, entre les mains d’un dispositif censé le soulager.

Sous l’ironie du personnage de « Pierre Dupont » apparaît alors une figure universelle. Cet homme quelconque pourrait être chacun de nous. Il possède encore ce qui fait sa grandeur : un cerveau, un cœur, une capacité de penser et de sentir. Pourtant il consent à s’en dessaisir. Non par contrainte. Par commodité.

Et c’est là que le texte devient véritablement philosophique.

Depuis toujours, la liberté est un poids. Elle oblige à choisir, à hésiter, à se tromper. Les grandes œuvres de la pensée, de Dostoïevski à Hannah Arendt, n’ont cessé de rappeler que l’homme cherche souvent moins la liberté que le repos. Le confort de l’obéissance est parfois plus séduisant que l’inquiétude de penser.

L’« homo delegatus » inventé par Pucheu n’est pas seulement l’utilisateur des intelligences artificielles. Il représente une mutation anthropologique. Un être qui délègue progressivement les tâches intellectuelles qui constituaient jusqu’alors son humanité même.

Le terme est admirablement choisi.

Après l’homo faber qui fabrique.

Après l’homo sapiens qui sait.

Voici celui qui délègue.

Celui qui remet à d’autres ce qui faisait autrefois sa dignité.

Cette réflexion traverse discrètement tout le texte. Sous la plaisanterie se cache une inquiétude ancienne : qu’advient-il d’un être lorsqu’il cesse d’exercer ses facultés ?

Une civilisation peut-elle survivre longtemps à l’abandon de ses propres muscles spirituels ?

La force de Stéphane Pucheu est d’élargir aussitôt la perspective. L’école apparaît. Puis les cafés. Puis la conversation.

Ces lieux ne sont pas choisis au hasard.

Ils représentent tout ce qui échappe encore à l’automatisation.

L’école est le lieu où l’on apprend à penser.

La conversation celui où l’on apprend à écouter.

Le café celui où l’on rencontre l’imprévu.

Autrement dit : des espaces où l’existence demeure aventureuse.

Le texte rappelle alors quelque chose que notre époque oublie facilement : l’épanouissement humain n’est pas un processus d’optimisation. Il naît du risque. Risque de se tromper. Risque d’échouer. Risque d’aimer. Risque de créer quelque chose dont personne ne garantit la valeur.

L’intelligence artificielle devient ainsi, dans ces quelques lignes, moins un objet technique qu’un révélateur métaphysique. Elle nous oblige à répondre à une question ancienne : voulons-nous encore être responsables de nous-mêmes ?

À plusieurs reprises, la prose de Stéphane Pucheu évoque une étrange frontière entre résurrection et disparition. Le Sapiens est-il condamné ou en train de renaître ? Le texte ne tranche jamais.

Et c’est peut-être sa plus grande réussite.

Car les textes véritablement littéraires ne distribuent pas des verdicts. Ils créent un espace de vigilance.

Ils obligent à regarder plus attentivement ce qui est déjà là.

Dans ce court poème en prose pamphlétaire, l’intelligence artificielle n’est finalement qu’un miroir tendu devant notre visage. Ce que nous y voyons n’est pas une machine. C’est notre propre désir d’abandonner la part difficile de nous-mêmes.

Alors la dernière question résonne longtemps après la lecture.

« Jouer avec le feu, le Sapiens sait le faire. »

Mais jouer sans le feu ?

Toute l’humanité semble soudain suspendue dans cet intervalle.

Entre la puissance et la facilité.

Entre la création et la délégation.

Entre la liberté et son confortable abandon.

C’est dans cet espace fragile, inquiet, profondément humain, que Stéphane Pucheu inscrit son texte. Un texte bref, incisif, mais dont l’écho déborde largement son format, parce qu’il ne parle pas seulement de l’intelligence artificielle : il parle de notre courage à demeurer vivants.


 

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