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Yann Küller Deuxième partie – Un jour avant
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 Article publié le 14 avril 2009.

oOo

Deuxième partie – Un jour avant

 1

J’ai sauté du lit et je me suis enchaîné une centaine de pompes. On était vendredi. Le dernier vendredi de mai. Je me sentais en pleine forme. Je me suis étiré et suis descendu me prendre un petit dèj’ : café, œufs, et tartines grillées. Ma mère m’avait laissé un mot sur la table : « N’oublie pas de chercher du travail. A ce soir. Bonne journée. » Bon, et quelle heure était-il au juste ? 10 heures 29. J’ai ouvert la porte de la cuisine qui donnait dans le jardin et je me suis grillé une clope sous le soleil de mai. Paisible. Du boulot, ouais. Du boulot. Un truc qui fait que tu peux mettre du carbure dans ta caisse, de la bouffe dans ton frigo, et des châteaux de sable dans tes vacances. Plausible. Je suis monté au grenier. J’y avais installé un punching ball et une barre fixe. Aussi la vieille chaîne hifi de mon paternel. J’ai glissé la galette de See You On The Other Side de Korn dans le lecteur CD, directos sur la 9, Coming Undone, et j’ai poussé le volume à fond. Idéal pour ma cinquantaine de tractions. Ensuite de quoi, j’ai commencé à tourner autour du punching ball et à le cogner. Des directs bien secs. Gauche, droite. Jusqu’à ce que ça me ruisselle partout sur la tronche, jusqu’à ce que mes poings virent écrevisses. Trois fois par semaine j’allais à la salle de gym soulever de la fonte et courir sur un tapis roulant. Mon coach s’appelait Markus. Un grand noir avec des bras comme tes cuisses. Il portait des lunettes d’intello et il aurait pu tuer n’importe qui d’une seule pêche en travers de la gueule. Sûr. Mais personne, jamais, ne lui avait cherché noise. Et les gonzesses, leur petit cul dans leur futal sport, disaient toutes d’une voix aigue : « Bonjour, Markus ».

Je suis redescendu, j’ai pris une douche, me suis fringué en vitesse, jean et t-shirt Nirvana, Vans à tête de mort, j’ai fermé la baraque à clé, et je suis monté dans ma bagnole. Au moment où j’allais claquer la portière, j’ai entendu le téléphone gueuler. J’ai hésité deux secondes et puis merde, je suis parti décrocher : ça pouvait très bien être la boite d’intérim et de la fraîche, un rien que j’en avais besoin.

-Allo ? J’ai dit.

-Yann Küller ? M’a répondu une voix à l’autre bout.

-C’est moi.

-Comment trouvez-vous la vie ?

-Emmerdante, pourquoi ?

-Vous connaissez Pascal, le philosophe ?

-C’est toi, couillon ?

-Ça a de l’importance pour vous ?

-De quoi ?

-Les choses qu’on écrit.

-Au sujet d’quoi ?

-Vous devriez lire Pascal.

-C’est ça, j’ai répondu.

 Et puis j’ai raccroché en maudissant cet enfant de salaud. B en V en était farci. Et tous les alentours aussi. Pour vous dire, quand on a débarqué dans ce trou minable, mon père conduisait une R12 verte pomme, et le voisin à moustache blanche nous faisait des grands sourires et des bonjours et des venez prendre l’apéro. Sauf que la R12, c’était juste une caisse que le garagiste avait prêtée à mon père. En attendant. Ma mère avait cassé l’Alpha 159 en sortant du parking d’un Intermarché. Et quand, deux semaines plus loin, il nous a vu passé avec une BM Série 3 Berline, et bien, va savoir, il a perdu le sourire et sa main qui disait bonjour s’est comme dissoute dans l’air. D’apéro, il n’en a plus jamais été question. Il a fermé sa porte à doubles tours et ne nous a jamais plus adressé la parole. Exactement comme ça, que je vous dis. Ne me prenez pas pour un con. B en V est un trou à rats.

 Quand je suis remonté dans ma bagnole, d’un seul coup le cœur en désordre, le soleil avait disparu.

2

 

La tristesse, parfois, ça vous tombe dans les yeux à travers le pare-brise. Angle mort. Soleil papier mâché. Tirez les rideaux et ne revenez plus. Tellement de choses qu’on voudrait balancer par-dessus bord. Et au lieu de ça, on accumule. Des kilomètres de rails dans la tronche. Et pas moyen d’alléger un peu. On est, comme qui dirait, condamner par l’arrière. C’est l’arrière qui pèse. La charrette de bois morts qu’on se trimballe tous. Et la tristesse,

 Parfois,

 Ça vous tombe dans les yeux

 A travers le pare-brise. 

 J’ai garé la 106 injection noire sur la grande place de B en V, derrière l’église, juste en face du bar des sports. Je me suis installé au comptoir et j’ai commandé un demi, le plus simple. Le Beauf était aux commandes du rade. On l’appelait comme ça avec Le If et Le Scalp à cause de sa moustache, de sa petite taille, et aussi de ses chemises à carreaux, toujours les mêmes, des bleues, même pas ciel : ça nous faisait marrer pour pas cher.

-Alors, Küller ? Il m’a demandé.

-Pas grand-chose, j’ai répondu.

-Tu sors ce soir ?

-Club 3000, j’sais pas trop…

-Pas la pêche ?

-J’ai cassé les lignes, j’ai répondu.

 J’ai jeté un œil du coté du baby-foot. Les frères Pichard s’affrontaient mâchoires serrées. Ces deux-là, c’étaient quelque chose. Fallait vraiment se les fader. Z’étaient plutôt du genre balèze. J’entends par balèze qu’ils avaient soigneusement allié la force à la connerie. Pour sûr qu’ils n’avaient jamais foutu le nez dans un livre de Pascal : ces cons là frappaient au hasard. Ça leur venait de loin. De la grand-mère hystérique qui coursait le grand-père mort saoul avec un couteau de cuisine dans les rues de B en V la nuit tombée, ou bien encore du père moustachu et ventru qui se trimballait toujours avec son fusil de chasse en bandoulière, une bonne dizaine de pastis frais lui pissant dans les yeux. La mère avait disparu un soir de mai. Quelque part dans le fond du jardin, ou quelque part dans le fond de la cave. Personne ne savait au juste. Autre caractéristique de la famille Pichard : elle puait. De la grand-mère jusqu’aux deux frères. Un mélange de pisse et de sueur qui vous secouait la bile et vous remontait jusqu’à la glotte. Comme je l’ai déjà dit, les deux frères Pichard n’étaient pas des lumières, ils n’avaient pas foutu les pieds à l’école souvent, sinon la nuit, pour tenter d’y foutre le feu. En revanche, leurs bras et leurs poings étaient redoutables.

 Le plus jeune s’appelait Richard, Richard Pichard. Un œil dans ses yeux marron dégueulasse et vous étiez bon pour trois côtes cassées. Ensuite de quoi, le plus vieux, Bertrand, Bertrand Pichard, vous lattait la gueule avec ses pompes Troisième Reich et c’était l’ambulance, direction les urgences. Vous me direz, vous me direz… Mais non, on ne dépose pas plainte contre ces gens-là. Jamais. A moins d’avoir envie de finir avec un fusil de chasse planté dans le gosier et un couteau sous la gorge. La seule et unique solution, mais encore faut-il en avoir les couilles après s’être pris une telle raclée, sortir de l’hosto, enfiler une cagoule, et se les faire un par un. Comme il faut. A la batte de base-ball. En plein sur les genoux. Leur casser les pattes. Et kidnapper la grand-mère.

 Je connaissais surtout Richard, en fait. Je le connaissais de la maternelle. A cause de sa sale odeur, il était souvent seul dans la cour. Moi aussi. A cause que je cognais tout le monde. Sauf lui. Si bien que l’un dans l’autre... Mais ça n’a pas duré. On m’a retiré de l’école au bout d’un mois. Et quand j’y suis revenu, l’année d’après - bon chien à sa mémère - il n’y était plus. Jamais revu.

 J’ai posé mon demi sur une table et j’ai glissé une pièce dans la fente du flipper. Ça a fait un bruit du tonnerre, un bruit avec plein de lumières qui clignotent. Richard m’a jeté ses yeux de singe magot à la gueule. 

-Tu fais l’malin, Küller, il a dit entre ses dents.

-Envoie la balle et fais pas chier, a dit son frangin.

-Richard, j’ai dit, quand j’en aurai fini avec mes boules…

 Mais Bertrand m’a coupé la chique.

-Ecoute Küller, on évite de s’parler et c’est mieux pour tout le monde, pigé ?

-C’est comme tu veux, j’ai répondu.

-Küller, un jour, j’te promets… a dit Richard.

-Fais pas chier, a dit Bertrand, envoie la balle, et fais pas chier.

 Je n’étais pas d’humeur. Pas du tout. J’ai lâché le flipper et je suis venu à hauteur de sa gueule sale.

-Tu m’promets quoi, Richard ?

-J’vais t’défoncer la gueule, Küller, ta sale gueule de blond, et puis j’vais me faire ta gonzesse, lui mettre ma grosse pine dans son trou du cul d’putain, ouais !

 Ça m’a pissé comme une goutte de plomb sur le cœur.

 Ça me tremblait de partout.

-Alors, tu décides quoi, fils de pute ? Il a ajouté.

 J’allais lui en coller une, c’est sûr, et tant pis pour mes os, mais c’était sans compter sur Le Beauf qui a giclé de derrière son comptoir, sirène hurlante, moustache aux vents. Œil de lynx. 

-Pas d’ça chez moi où j’appelle les flics, okay ?

-C’est bon, j’ai répondu, j’me tire.

-Dégonflé, a dit Richard. Tu crois qu’t’as des couilles, mais t’en as pas.

 Je me suis retourné.

-T’es mort, blaireaux, j’ai dit.

 J’ai balancé la monnaie sur le comptoir et je suis sorti sur la grande place, les nerfs à vif, comme si on venait de me tailler le lard à la serpe. Je suis monté en bagnole et j’ai mis le contact. Brutal. Le moteur a ronflé. Comme il faut. La pendule du tableau de bord indiquait 14 heures 42. Mathilde finissait ses cours à 17 heures. J’en avais pour 40 minutes de route. Je n’étais pas pressé :

 J’ai mis la gomme.

 

3

 

Après le bac, Mathilde s’était lancée dans un DEUG lettres et langues, mention lettres modernes. Ç’avait de la gueule. Moi je m’étais lancé dans rien. Petits boulots. Intérims. Tomates. Pommes. Poires. De temps en temps. Charger. Décharger. Des camions. Jamais plus d’un mois. Des meubles aussi. Une demi journée, ça :

 Je me pointe à 7 heures un lundi matin de février, les doigts gelés, et y’a 3 types dans un bureau entrain de discuter de godes ceintures autour d’un café noir. « C’est ta femme qui te le fout dans le cul ? » Dit un type. Je rentre juste à ce moment là. « Pourquoi ? T’as jamais essayé un petit doigt dans le fion, Patrick ? » Dit un autre. Et les 3 types de se taper la cuisse. « Vous êtes vraiment des cons, les gars » répond Patrick. Puis en se tournant vers moi : « C’est Yann, c’est ça ? » « C’est ça » je réponds. « Bon, allons-y » il fait. On entre dans l’entrepôt et il me colle un diable dans les pattes. « Tu vois l’armoire ? Celle-là » qu’il me pointe du doigt. Je la vois, ouais, elle mesure bien 2 mètres 20 de haut sur 2 de large. « Et bah, tu la prends et tu la fous dans le camion, okay ? » Le premier mètre, ça ne se passe pas trop mal, le deuxième tranquille aussi. Et puis je ne sais pas, le diable se fout en travers et toute l’armoire s’étale dans un grand bruit sec. Sûr que j’ai l’air d’un guignol. « BORDEL DE MERDE ! Tu sais combien ça vaut cette armoire ? » Qu’il me gueule. Pas trop, non. « Tu ne sais pas t’servir d’un putain d’diable ? » « Non » je réponds. « C’est bon » il me fait « T’as qu’à charger les petites merdes. » Je charge les petites merdes et deux heures plus tard me v’là dans le camion, en route avec les deux autres zigotos. « Tu t’en fais pour l’armoire ? » me demande le vieux. « Faut pas » réponds le jeune au volant. « Tu verras » dit le vieux « C’est peinard comme boulot. » Puis les v’là partis à discuter de leurs femmes. « C’que c’est chouette la jeunesse d’nos jours » dit le vieux « Tu t’rends pas compte, à mon époque, une pipe, c’était déjà toute une histoire, alors que maintenant, elles jouissent même par le derrière, c’est fou ! » Et puis le jeune stoppe le cametart en double file et ils descendent s’en jeter un. Je reste dans le camion. Et puis non, j’en sors pour m’en griller une. Un bus stoppe juste à ma hauteur, de l’autre côté de la rue. J’écrase ma clope, je traverse, et je prends un ticket rouge et blanc à 1 euro 30. Je m’assoie. Je les vois sortir du bar. Je leur souris pas. Soulagé quand enfin les rues défilent au petit trot. Des petits boulots, quoi. Trois fois rien. Rien du tout même.

 Le cul sur capot de ma bagnole, les yeux sur le campus, clope au bec, tout compte fait, cette journée commençait à me peser. Fallait que je me soûle. En grand. Le genre qui vous laissent des traces pendant 3 jours. Le genre que les étoiles ont l’air de vous chanter du Gainsbourg. J’avais encore du temps devant moi. J’ai rallié un rade en 4 enjambées et commandé une pinte. J’avais un petit air triste qui me traînait dans la tête. Je ne peux pas vous le chanter, c’est dommage. Mais j’ai sorti un petit carnet et j’ai griffonné quelques mots qui me venaient sans y penser,

 Dans le flot du petit air triste.

 

4

 

Juste un ciel gris. Juste un tapis poussiéreux à l’envers. Et dire qu’à mon réveil le soleil brillait. Les vents tournent vites, beaucoup trop vites. Je suis revenu vers ma caisse les yeux rivés sur le bout de mes pompes. Me suis appuyé à la carrosserie. Malade. Les étudiants sortaient des amphis, se les rentraient mollement. Putain de tristesse ! Quand ça vous prend, vous dégringole dessus. Juste comme ça, comme vous enfoncez les clés dans le démarreur de votre bagnole de merde. Mais faut pas rêver, y’a pas d’attentat à la voiture piégée par chez nous. Y’a que dalle. Y’a pas un disque de rock en vente. D’ailleurs, y’a même pas un disquaire. Faut venir jusqu’ici, jusqu’à Angers. Se taper 30 bornes. Dans un sens et puis dans l’autre. Alors faut pas se gourer, coco.

 Quand j’ai relevé la tête, une sorte d’instinct, je l’ai vue qui traversait la pelouse avec sa copine Muriel. Elle était habillée à la cool. Baskets oranges, pantalon Juicy Couture orange, et t-shirt orange et blanc du groupe Old 97’S. Cheveux blonds en pagaille. Sac en cuir qui balance sur la hanche.

-Salut Küller !

-Salut Muriel, j’ai répondu.

-Comment ça marche la poésie ?

-Comme un mec qui voudrait baiser une pute gratuitement, j’ai dit.

-Et sinon ?

-Faut pas que j’oublie d’changer les bougies.

-C’est ton anniversaire ?

-Pas vraiment.

-Bon, bah, bon week-end les amoureux, elle a dit.

-C’est ça, j’ai répondu, toi aussi.

-A lundi, Muriel, a dit Mathilde.

 On a regardé son gros cul fendre l’air. Elle avait vraiment un cul énorme. Déraisonnable.

-Qu’est-ce qui te prends ? Elle m’a dit sans même m’embrasser.

-J’rase les pâquerettes depuis le réveil.

-Et qu’est-ce que tu prévois ?

-Une dépression à la vodka.

-Super !

-Y’a rien d’super, Mathilde !

-Mais qu’est-ce que t’as, bordel ?

-On y va ?

 Elle est montée dans la bagnole, la mine fourchue. J’ai foutu un coup de latte dans un pneu et je suis monté à mon tour. On a roulé en silence cinq bonnes minutes et puis ça m’a pris d’un coup, sans vraiment savoir d’où ça me venait :

-Tu couches avec un autre ? J’ai demandé.

-De quoi ?

-J’te demande si tu baises avec un autre mec ?

-Okay, elle a répondu, arrête la voiture, je vais prendre un bus, tu me fais chier. T’ENTENDS ? TU ME FAIS CHIER !

 

5

 

-Le point faible, j’ai dit, c’est la grand-mère, et encore, si on peut appeler ça un point faible. Une tâche de merde, oui !

-T’es dingue, Küller, a dit Le Scalp.

 On était assis sur un petit muret, au bord d’un verger abandonné. Un parisien qui avait acheté ça quelques années plutôt et qu’on n’avait jamais revu. Les fruits pourrissaient au pied d’une immense pancarte avec inscrit dessus « PRIVE » Quel con ! J’ai recraché la fumée de ma Marlboro rouge et j’ai avalé une grande lampée de bière. Le Scalp avait eu la mauvaise idée de croiser les frères Pichard deux heures plus tôt. Z’étaient pas d’humeur, les salauds. Tu penses ! Et telles deux hyènes enragées, ils avaient surgi de nul part. Impossible de fuir. Bilan : un oeil au beurre très noir et la bouche un rien en chou-fleur. 

-Oublie la grand-mère, j’ai dit. Mais les deux zigues, j’te jure, j’te jure Le Scalp, on va s’les faire, saignant.

-Ils sont plus forts que toi, Küller. T’es costaud, ouais, mais eux ils sont dingues. Des vrais fils de pute. Et admettons, admettons que tu les envoies à l’hosto, ils finiront bien par savoir qu’c’est toi, et alors merde, vieux, tu vas salement dérouiller.

-J’me demande où elle est, j’ai dit.

-Mathilde ?

-Putain d’merde ! J’sais pas c’qui m’a pris. Depuis le coup de fil de ce matin, tout déconne. J’aurais pas dû la planter à l’arrêt d’autobus.

-Bah, t’inquiète pas, ça va passer. Regarde ma gueule !

-Justement, j’ai dit, ça aussi, c’est d’ma faute. Tout déconne, je t’dis. Même le soleil a foutu le camp. Quand je suis sorti dehors la première fois, ça brillait. Et puis ce foutu téléphone qui sonne, je réponds, et quand je ressors pour la deuxième fois, tout a viré au gris. T’y crois, toi ?

-Faut que j’rentre bouffer. J’passe chez toi à 21 heures ?

-On fait comme ça. J’vais appeler Le If.

 Le soleil descendait dans les poiriers. Ce n’était pas la saison. D’une pichnette j’ai envoyé mon mégot mourir dans les ronces. Un jour ou l’autre, tout prendrait feu. Les pommiers, les cerisiers, les noisetiers,

 Et aussi les frères Pichard.

 

6

 

Le copain de ma mère était assis dans le canapé, une News entrain de se consumer entre ses doigts courts et boudinés. Il regardait les infos sur la Une. Ma mère finissait de se préparer dans la salle d’eau. J’ai dit bonjour vite fait et je suis monté dans ma piaule. Ça sentait un peu le renfermé. J’ai ouvert la fenêtre et puis je me suis allongé sur mon lit. Silence. Je n’en voulais pas à ma mère. Pourquoi je lui en aurais voulu ? Pour quelle putain de raison ? Le jour de l’enterrement de mon père, certains ont eu la bonne idée de ne pas la saluer. Des gens que j’aimais bien en plus. Mais avec les gens, on ne sait jamais trop. Les gens, en fait, ils en savent toujours un peu plus que les autres. Ils savent toujours un peu plus que les autres ce qui est bien et ce qui est mal. On ne peut dire d’où ça leur vient ce savoir. C’est comme ça. C’est inné. Et c’est à peu près pareil pour tous les gens. Mais alors, vous me direz, où est le problème ? Bah justement, c’est là que ça cloche. Parce que les gens, ils sont rarement d’accord entre eux. Si bien que pour finir, ils ne s’aiment pas beaucoup les gens. Et ils s’en vont fâcher par les chemins foireux de l’existence en maudissant l’enfant de salaud qui nous a fait si médiocre. Convaincus, absolument. Parce que pour être convaincu, ça, on peut dire qu’ils le sont, les gens, convaincus. Convaincus avec pleins de convictions cousues partout sur la gueule. Moi je dis qu’à la longue, ça doit tirer. Tirer sur la peau. Autour des yeux. Autour de la bouche. Autour du nombril. Partout. Partout que ça doit tirer. Et un jour ou l’autre, tout craque, tout pète, faut pas rêver, quand ça tire comme ça, et alors merde, Dieu qu’on doit être moche. Moche comme tout. Rien qu’une sale tronche dans un miroir fadasse. Et donc, ces gens, ils sont passés devant ma mère sans une condoléance, sans un mot, rien. Comme pour bien lui cracher au visage : C’EST DE TA FAUTE. Des gens que j’aimais bien en plus. Mais avec les gens, vraiment, on ne peut jamais trop savoir.

 Je ne l’ai pas entendu monter les escaliers.

-On s’en va, elle a dit.

-Okay, j’ai dit.

-J’rentre lundi soir. J’t’ai laissé 50 euros sur la table, ça ira ?

-J’ai un peu d’argent sur mon compte.

-La boite d’intérim t’a appelé ?

-Non.

 Elle était maquillée autour de ses yeux bleus. Un léger rose sur ses lèvres. Des baskets, un jean levi’s, et un petit haut noir décolleté. Légères dentelles. Elle était jolie, ma mère.

-On pourra parler lundi soir, si tu veux, elle a dit.

-Si tu veux, j’ai dit.

-Tu penses mal de moi ?

 J’aurais bien voulu la prendre dans mes bras. Juste à ce moment là. Juste comme ça me prenait dans le ventre. Mais elle n’était pas comme ça, non plus.

-Non, j’ai répondu.

-Bon week-end, Yann, elle a dit.

-Bon week-end, j’ai dit. 

 

7

 

Sur les coups des 21 heures, mes deux poteaux ont débarqué. Le If et Le Scalp. Tous les deux en jeans et t-shirts noirs. J’étais en sueur. Les poings comme deux écrevisses hurlantes.

-Je prends une douche et j’arrive, j’ai dit.

-T’as d’la bière ? a demandé Le If.

-Dans le bac à légumes, j’ai répondu.

-Cool, mec.

 Et ouais, c’était cool.

 Sous la douche froide, j’ai fini d’élaborer mon plan. Ce n’était pas énorme, c’était même assez primaire. Je me suis savonné, rincé, et puis j’ai attaché une serviette orange autour de mes hanches.

-Alors, les mecs ? j’ai dit en entrant dans la cuisine.

-Tiens, a dit Le If, j’ai retrouvé le poing américain de mon père. Tu défonces n’importe quoi avec ça. A mon avis, tu peux même tuer.

 Je l’ai regardé sous toutes les coutures et puis j’ai enfilé mes doigts dans la pièce de métal. Ça avait de la gueule.

-Tu sais qu’il date de la première guerre mondiale ? il m’a dit.

-Non !

-Si. Les américains se battaient avec ça dans les tranchées. En fait, c’était des sabres à l’origine. A la fin de la guerre, ils ont brisé les lames, et voilà, c’est devenu le poing américain.

-Merde ! Pas croyable.

-J’ai ramené trois cagoules, a dit le Scalp. Mais franchement les mecs, j’crois pas qu’ça soit une bonne idée.

-J’ai du charbon, j’ai dit. Du comme il faut. Ma mère a fait griller des sardines hier soir avec ce con d’flic.

-On avait senti, a dit Le If.

 J’ai chopé le téléphone et les pages blanches. Posé le tout sur la table de la cuisine. Avec un torchon humide, j’ai recouvert le combiné. J’ai regardé mes deux zigues dans le fond des yeux et puis j’ai dit :

-Ready ?

-Yes, mon pote, a répondu Le If.

-Alors vos gueules, maintenant.

 J’ai trouvé le numéro à la page Pichard, puis composé. Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries…

-Ouais ?

 Coup de bol, c’était Richard.

-Pichard ? j’ai dit.

-Ouais ?

-Pichard le gros lard ?

-Ouais ?

-Minuit sur le parking d’Inter, je te dessoude la gueule, la tienne et puis celle de ton con d’frère.

-Pas d’problèmes, à ce soir, connard, il a répondu en se marrant.

 Et puis il a raccroché. 

-Alors ? a demandé Le Scalp.

 

8

 

J’ai garé la 106 injection une rue derrière l’Inter. La pendule du tableau de bord affichait 23 heures 33.

-File donc un coup de vodka, j’ai dit au If vautré sur la banquette arrière velours noir, ceintures rouges, tout confort.

 J’ai bu une bonne rasade à la bouteille, l’ai passé au Scalp, et puis j’ai dévissé une Kro. « Yield » de Pearl Jam jouait sur l’autoradio. Un putain de bon disque. Avec les mecs, on écoutait surtout les morceaux rock, « Brain Of J », « Do The Evolution », « Push Me, Pull Me » Mais avec Mathilde, on se passait le titre « Wishlist » en boucle. Et ouais, quand le soleil descend dans le pare-brise… Qu’elle refait ses lèvres dans le rétro… Que l’avenir se dessine tel deux bambous au bord d’une rivière chinoise… Et ouais… Mais en attendant, on n’y était pas. On y était même plus du tout, pour tout dire.

-Et c’est obligé le charbon sur la gueule ? a demandé Le Scalp.

-T’as jamais vu d’films américains ? a répondu Le If.

-Justement, il a dit.

 Mais ça n’avait aucun sens d’après moi.

 On a enfilé nos cagoules, j’ai coupé le son, et on est descendu de la bagnole. Un chat presque bleu a traversé la nuit et s’est envolé en bout de piste, dépliant ses ailes d’ange. On a longé l’Inter façon commando jusqu’au parking de devant. Arrivé à l’angle, j’ai hasardé un œil : personne. Et puis, tout de suite après, une caisse au pot d’échappement troué a déboulé façon shérif fait moi peur.

-Les v’là, a dit Le Scalp. 

-Dis donc, t’es médium ou quoi ?

 

9

 

Certains tuent leur femme, c’est du Shakespeare. D’autres les insultent, et c’est rien que des blaireaux. Magie des médias. Mais pas seulement. On pardonne beaucoup à ses idoles, très peu à ses voisins. C’est ça le Monde, pensais-je en avançant charbonné, cagoulé, seul vers les frères Pichard. Un léger vent jouait dans les caddys. On aurait dit Mozart sifflotant il était une fois dans l’ouest. Dans ma poche droite mes doigts s’enroulaient durs autour du poing américain première guerre mondiale. Aucun doute, le sang allait couler. Je ne me faisais aucune illusion pour mon nez. Mon père se l’était pété une nuit qu’il rentrait en mob’ d’une beuverie. Il devait avoir dans les 18. Il avait fini dans un fossé, y avait passé la nuit. Au réveil, son pif était de travers. Tant pis.

 A 5 mètres des deux vilains, j’ai stoppé les machines.

 -Alors, Rambo, tu viens prendre ta raclée ? a dit Richard.

 Bertrand se tenait légèrement en arrière, les bras croisés. Un grand sourire de con sur sa face de raie. J’avais comme l’impression qu’il m’avait reconnu. Mais peut-être pas. Il s’est contenté d’hausser les épaules et, du menton, il a fait signe à son frangin d’activer, qu’on n’allait pas non plus y passer la nuit.

 -Et ça, tu connais ? a dit Richard.

 Il a sorti un cran, a fait jaillir la lame d’une pression.

 -C’est le couteau suisse de ta…

 Mais je n’ai pas eu le temps de finir. Il m’a foncé dessus tel un taureau pas baisant du tout. J’ai fait un pas de côté, façon matador, dégainé mon poing de métal, et l’ai chopé à toute volée en plein sur le tarin. Y’a eu comme un arrêt sur image. Comme un effet spécial. Et puis tous les os ont explosé d’un coup. Le sang a jailli. Cratère en furie. Me giclant sur les pompes et le jean. Richard a fait quelques pas en avant, poupée molle, et puis s’est écroulé raide sur le parking. Bon pour le compte. Knock out. J’ai senti mon cœur prendre une drôle d’allure. Genre chaotique. Un mélange de trot et de galop. Genre sanglant. Je n’ai pas cherché, je me suis retourné, et j’ai détallé comme un lapin. Arrivé à l’angle de l’Inter, Le Scalp et Le If m’ont emboîté le pas de la fuite. Dans notre dos, Bertrand hurlait. Fou furieux. On est monté en bagnole et j’ai démarré en trombe : 10 bornes à fond, droit devant, sans desserrer les dents, la ligne blanche me défilant dans les yeux comme un ruban magnétique.

 -Ralenti, putain ! a gueulé Le Scalp.

 -Quoi ?

 -Tu veux tous nous tuer ou quoi !?

 -Tu crois qu’j’l’ai tué, c’est ça ? Tu crois ? Qu’est-ce que tu crois, putain ? Cette fiente est venue s’empaler sur mon poing et…

 -Arrête la bagnole, m’a dit Le If.

 J’ai pris la première à droite, roulé encore une borne, et me suis garé à l’entrée d’un champ de maïs. J’ai coupé le contact et suis sorti dans la nuit sans un mot. J’ai retiré ma cagoule. J’avais dû mal à foutre une idée devant l’autre. Rien ne me venait. Sinon le vague souvenir d’avoir un jour castré du maïs pour pouvoir m’acheter une paire de Nike Air blanche à 600 balles. Quelle connerie !

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