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Yann Küller Quatrième partie - un jour avant
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 Article publié le 14 avril 2009.

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Quatrième partie - un jour avant

1

J’ai jeté un œil en coin au If. J’aimais ce type pardessus tout. Cheveux en désordres, blonds, mal rasé, toujours, et toujours là quand ça virait chevreuil pour ma face. Peut-être bien que nos routes allaient se séparer un jour. Qui peut dire ? La longueur du chemin. Les bifurcations. Et si j’avais vraiment tué cet enfant putain… Le refrain de Before I Forget a littéralement explosé dans les enceintes. “I am a world before I am a man / I was a creature before I could stand / I will remember before I forget / Before I forget that”

 Il a baissé le son.

-Tu sais qu’j’ai un demi-frère du même âge que moi ? il a dit.

-Comment ça ?

-Mon père a giclé dans une autre bonne femme 15 jours après…

-Avoir giclé dans ta mère ? j’ai terminé.

-C’est ça. C’est ma sœur qui m’en a causé l’aut’soir…

-Tu r’ssens kekchose ?

-Rien. Juste que ça me revient à l’instant.

 Il m’a balancé ça comme ça. Comme la lune jaune pisse s’accrochait au dessus du Club 3000. J’ai dévissé deux bières et allumé une tige.

-J’ai pas vraiment connu ton père, il m’a dit.

-Non, j’ai fait.

 On a fini le pack de 6 de 33 export en silence, cigarette sur cigarette, et puis on est retourné dans la boite nuit. Ça jouait les battements d’un cœur malade. Le Scalp frayait au train d’une boutonneuse à gros nibards. Aucune chance : B en V et ses alentours regorgeait de petites pucelles acariâtres. Salopes comme tout. Le genre qui vous laisse avec votre branche morte sur le côté arctique de la rivière sexus. Salopes comme tout, je vous dis.

-On s’tire à la mer ? j’ai dit au If.

-T’as raison, il a dit.

-Et bien sûr, putain, qu’j’ai raison !

 On a récupéré Le Scalp qui frayait l’anguille à s‘en déboîter le genou et on s’est tiré de cet enfer stroboscopique.

 J’avais laissé les phares de ma 106 allumés et elle refusait de démarrer. La batterie était morte. A plat.

-Bien joué, les gars ! Et dire que j’étais sur un coup, a dit La Scalp.

-T’étais sur rien du tout, oui ! a dit Le If.

-Tu paries ?

-Le pari de Pascal, s’est marré tout seul Le If.

-Qu’est-ce qui te fait rire ? j’ai demandé.

-Putain, les gars ! Bonjour la culture ! Vous ne connaissez pas le Pari de Pascal ? Ce type-là était un philosophe, un grand philosophe. Il a parié que Dieu existait, voilà tout.

-S’cuse, vieux, on lit pas autant qu’toi, a dit le Scalp.

-Et j’peux parier moi aussi ? j’ai dit.

-Sur quoi ?

-J’l’ai tué ou pas ?

-Mais non, tu ne l’as pas tué, Le Pichard. Tu lui as juste fracassé le pif comme il faut et il est parti dans les vaps comme une chiffe molle. Crois-moi, il va s’en remettre c’t’enculé. Va falloir la jouer profil bas, d’ailleurs, a dit Le If.

-Ouais, et on est pas sorti de l’auberge, a renchéri Le Scalp.

 Je suis sorti de la bagnole et j’ai claqué la portière. J’ai fait un tour d’horizon. C’était noir et un peu froid. Un énorme projo, planté sur le toit du Club 3000, lançait des signaux de détresse. Parce que d’espoir, dans cette boite de nuit de merde, dans cette campagne de merde, y’en avait jamais eu. Et y’en aurait jamais. Tu nés bouseux, tu meurs bouseux. Dans le fond du parking, sur la gauche, j’ai aperçu une bagnole avec la lumière du plafond allumée. J’ai fait signe à mes deux zigues de me suivre. Un type ronflait sur la banquette arrière, complètement beurré. Les clés était sur le contact.

-Les gars, cette notre chance, j’ai dit tout bas.

-T’es fou, Küller, a chuchoté Le Scalp.

-J’irais à la mer. Avec ou sans toi, Dieu de mes couilles.

-Et merde !

-On l’assomme ? a demandé le If.

 

2

 

Le premier virage, je l’ai pris à fond, pleins phares. Le deuxième aussi. Le moteur de cette 205 répondait incroyablement à mon pied. Ça dérapait un peu de l’arrière par moment mais va, elle tenait sacrément la route. Fallait pas mollir. On lui avait certes mis un bon coup de caillasse dans la gueule, au gars, et il n’allait pas se réveiller de si tôt. Sauf que n’importe qui pouvait débarquer, constater les dégâts, et alors, ça allait être un sacré bordel. Cavalerie. Je voyais ça d’ici. La flicaille en bleu, les pompiers en rouge, et tous les autres autour. « Ça me fait froid dans le dos, chéri » « Mets un pull, ma poule, on n’est pas juillet non plus ! »

-On va se tuer, putain ! a dit Le Scalp.

-Ta gueule, j’ai dit.

-J’crois qu’ça brûle dans le fond, a dit le If.

-De quoi ?

-Droit devant, dans le virage, tu vois pas ?

-Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? j’ai gueulé.

-FREEEEEEEIIIIIIIIIIIIIINE, YANNNNNNNNNN !!!!!!!!!!!

 J’ai pilé à mort, la caisse a dérapé facile sur 100 mètres, tout en ligne droite, une veine ! Crissant dans la nuit comme une putain atteint du choléra, stoppant net à l’entrée d’un virage à angle droit. 

-La notion des distances, tu connais ? j’ai demandé crânement.

-Tu vois c’que je vois ? a demandé le Scalp.

 Silence.

-Je la vois, ouais.

 Assis sur un talus, pile dans le plein feu des phares, une fille aux cheveux comme de la braise, le visage exsangue, nous regardait droit dans les yeux. C’était derrière elle que ça brûlait. Un feu immense.

 Silence.

-Qu’est-ce qu’on fait ?

-Il reste de la bière ? j’ai demandé

-Deux packs de 6 de 1664 et 3 packs de 12 de Kro, et une bouteille de vodka, a répondu le If.

-Putain ! Elle bouge, a dit le Scalp.

 Elle s’est levée lentement, très lentement, plus morte que vive, terrifiante pour tout dire, a fait un pas, et puis elle a basculé et roulé à bas de son talus. On s’est tous les 3 jetés au même moment hors de la bagnole et on a sauté par-dessus le fossé. Elle était face contre ciel, les bras en croix, les yeux grands ouverts. J’ai pris mon courage à deux mains, me suis agenouillé, et j’ai posé mon oreille contre son souffle.

-Emmène-moi, j’t’en prie, elle a chuchoté.

 Et j’ai bien cru que j’allais en crever.

 

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