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 Article publié le 14 avril 2009.

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Telle est la boutade, envoyée en son temps, en manière de vigoureux coup de manchette dans la figure des « chercheurs » arrogants, par Picasso qui savait bien, lui, de quoi il parlait. La formule a le mérite de rappeler qu’il vaut mieux être « trouveur » que « chercheur » et que la découverte, l’innovation et la création sont les buts intrinsèques de toute recherche. L’artiste — quand il mérite ce nom — a un avantage en la matière, c’est certain, mais sa démarche et sa prise de risque sont de nature à éclairer tout le processus.

Car que veut dire exactement « trouver » ? Dans notre société où tout se marchandise et se monnaye, cela revient à proposer sa découverte ou son invention sous la forme « bancable » d’un brevet légitimement déposé et dûment exploité. Ainsi se circonscrit facilement et pécuniairement la valeur d’une innovation, ou encore sous les espèces d’un prix prestigieux, un Nobel, une médaille Fields ou l’équivalent qui associent vite le symbolique au sonnant et trébuchant. À cette aune étroite, qui n’a que l’avantage de quantifier sur le champ les suites et effets attendus, la recherche et l’invention françaises des temps actuels paraissent aux yeux de certains bien peu apparentes, pour ne pas dire déficitaires. Et de faire des listes et d’invoquer des classements internationaux où nous faisons piètre figure ! Et de mépriser à bon compte en imposant une obligation de résultats visibles et calculables !

À cette aune également que deviennent les sciences dites de l’homme, de la littérature ou des textes ? Imaginez un brevet rentable, ou même seulement exploitable dans l’univers de la production et selon son mode, en anthropologie, en histoire, en linguistique ou en analyse littéraire ! Seuls des géographes et certains ethno-sociologues peuvent peut-être « vendre » des plans aux grandes sociétés pour leur faire découvrir des zones terrestres et des masses humaines taillables et corvéables et leur fournir les clefs d’une manipulation efficace. N’est-ce pas alors plutôt travail de mouchard et de larbin que d’inventeur ? C’est pour ces bonnes et mauvaises raisons que certains savants et tous leurs affidés (beaucoup moins savants), doués de la bonne conscience liée à un scientisme inoxydable, ne tiennent pas les chercheurs des sciences qu’ils considèrent comme « molles » pour de « vrais » chercheurs et la vision du monde ainsi répandue ne laisse plus à ces derniers qu’un statut d’aimables amateurs voire d’illusionnistes donc de charlatans. À cette aune, les sciences humaines relèvent au mieux de la « culture », au pire du divertissement et de l’épate, et n’ont donc besoin ni d’encouragements ni de subsides ; à leurs tenants de trouver des « manageurs » qui leur apprendront à danser en rythme et à amuser gentiment la galerie.

Nous touchons là du doigt une confusion et une exclusion, fruits d’un aveuglement ou d’un véritable refus d’entendre, et qui sont en train de faire mourir et la recherche et l’université françaises. Il n’y aurait de science que du quantifiable et toute découverte, tout savoir qui n’est pas immédiatement chiffrable et utilisable n’existe pas. Et il ne s’agit pas seulement de décréter immatériel donc évanescent ce qui n’est pas directement utile mais tout autant de tourner en dérision les efforts de la recherche fondamentale, propre pourtant également aux sciences dites « dures » dont le renouvellement tient souvent à des intuitions, à des inventions, à des raccourcis mentaux que la science positive prend d’abord facilement pour des élucubrations ou des chimères. Il y a toute une dimension de l’invention tout comme de la production intellectuelles qui reste, en notre beau pays et en quelques autres aussi, apparemment, inaccessible aux penseurs et décideurs officiels en matière de recherche comme d’enseignement : celle même des conditions de possibilité de l’inventivité, une liberté qui est néantisation et une productivité qui est virtualisation. Et, sur ce plan, l’intellectuel et le savant ne se séparent pas de l’artiste.

Il y va d’abord de la mise en question du socle même des connaissances et perceptions admises : des angles d’approche inédits, parfois inouïs ou franchement incongrus, sont découverts qui dévaluent ou relativisent d’un seul coup les modes anciens de (re)présentation et de nouveaux concepts se forgent, plus même, de nouveaux « objets » s’imposent et une révolution copernicienne déborde si bien les modes d’appréhension habituels de la réalité que le monde semble se métamorphoser à vue. La science a connu Copernic, Galilée, Newton, Einstein, Planck : l’entrée dans l’héliocentrisme, le mouvement de la terre sur elle-même, la gravité, la relativité et la mécanique quantique. Et n’oublions pas Darwin dont la découverte n’est pas épuisée ! N’oublions pas non plus les artistes qui ont été les Copernic et les Einstein de leur art, en renouvelant la vision de ce qui est ! Bien sûr tout chercheur n’est pas trouveur d’une forme encore inconnue du monde, mais la même néantisation opère en toute invention, avant la reconfiguration du donné en une vérité modifiée. Tout travail de découverte « déplace le point de mire » et réalise un « nouveau départ sur de nouvelles bases » aboutissant à une redescription du réel. C’est vrai de la science en ce qu’elle a de fondamental et même parfois d’appliqué, c’est vrai de l’intellect qui pense à neuf, c’est vrai de l’œuvre d’art et la finalité de l’invention est bien une métamorphose sensée. Toutefois, il faut prendre leçon de l’inventivité même et ne pas tenir la nouvelle configuration obtenue pour un objet au sens trivial du terme, c’est-à-dire pour une matière solide qui impose une forme devenue intangible et infiniment reproductible : la vérité de la reconfiguration novatrice, inventive est son statut de potentialité prête, toujours en voie de néantisation et de reformatage. La virtualisation infinie et/ou indéfinie du réel est le destin ouvert au monde par la capacité d’innover et, de fait, dans les sciences dites « dures » tout autant que dans les travaux qui s’attachent à l’humain, « les idées restent longtemps des hypothèses. En un sens, elles ne quittent jamais ce statut, mais une cohésion s’établit, et avec elle une signification précise. » La cohésion et la signification, obtenues au prix d’un long tâtonnement qui associe sans cesse la fougue de l’intuition à l’ascèse du dissolvant critique, restent sous la question du sens, toujours à reprendre. Et le savant s’il est honnête et l’intellectuel chercheur s’il est modeste ne pensent jamais en avoir fini avec leur objet qui est, qui sera à remettre sur le métier. L’art, lui, a un avantage car l’artiste producteur et créateur peut offrir sa redescription et les hypothèses qu’elle manifeste en acte comme « œuvre » c’est-à-dire comme objet de jouissance en même temps que de connaissance. Lui non plus, toutefois, ne saurait arrêter, s’arrêter dans la fixité d’une forme-sens donnée pour définitive.

Une conception strictement utilitariste de la recherche et de l’innovation adossée au principe du seul rendement à court terme, si elle trouve à s’incarner politiquement, risque à brève échéance de tarir sa propre source. Tout comme le capitalisme se suicide en détruisant lui-même son vivier de consommateurs potentiels parce qu’il délocalise et fait baisser le coût de la main d’œuvre en vue de son plus grand profit immédiat, une recherche scientifique qui ne fait qu’exploiter les découvertes déjà admises et entérinées se condamne à reproduire et à adapter son modèle jusqu’à son épuisement et à sa stérilisation. Ce faisant, elle s’interdit de créer parce qu’elle se refuse le temps nécessaire à l’invention, trop long donc coûteux, et la négativité qu’induit l’ensemble assumé du processus, intellectuellement inconfortable, financièrement risqué. Il ne s’agit plus alors de trouveurs mais de singes savants, plus de créateurs mais de « développeurs ». La recherche appliquée qui cherche sans plus rien trouver, si ce n’est des « perfectionnements » ou, plus souvent, de nouveaux ornements et des fioritures, prépare son propre ensevelissement.

Le peintre de génie — peintre de son siècle et pour son siècle —, irrité par tous ceux qui dans son domaine également sont des suiveurs souhaitant dissimuler leur insuffisance sous le prétexte fallacieux qu’ils n’ont pas encore fini de chercher, rétorque à tous et à chacun que l’invention ne se marchande ni ne se marchandise (il serait sans doute choqué par les prix qu’atteignent de nos jours les œuvres d’art, dont les siennes, devenues de pures réserves spéculatives, en ce moment plus sûres que les banques et la plupart des placements). Il s’agit de faire ses preuves de « trouvère », selon le beau nom réservé en un temps lointain à l’inventeur poétique, et celles-ci sont égales au risque encouru tout comme à la chance sollicitée : l’œuvre s’offre comme objet de jouissance et de connaissance tout en restant liberté et ouverture, négativité et confort inquiet, néantisation et virtualisation. Car œuvre, il doit y avoir, ou plutôt : œuvre doit y être  !

Serge MEITINGER

 23-25 février 2009

 

Nous avons cité au cinquième paragraphe l’« Avant-propos » (p. 8) placé par Jean Bollack à son Parménide, de l’étant au monde, Lagrasse, Verdier poche, 2006.

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