L’auteur et son libraire.
Il n’est pas difficile de créer une maison d’édition.
Il est beaucoup plus difficile de devenir auteur et de le rester ou de créer une librairie urbaine ou virtuelle.
Pour créer une maison d’édition .
— en amont, il suffit de s’équiper pour choisir des manuscrits, en faire des livres, les imprimer. L’informatique a résolu tous les problèmes tant financiers que techniques. On devient un professionnel si on est taillé pour ça.
— en aval, la distribution, c’est-à-dire la mise à disposition du public, ne pose pas plus de problèmes : les librairies de l’Internet, faciles d’usage, conquièrent un public de plus en plus large et même changent la donne, par exemple en imposant l’impression à la demande. Quant aux libraires urbains, ils ont l’avantage de pouvoir concocter la rencontre de l’auteur et des lecteurs : un vrai théâtre est en train de se mettre en place pour tenir le coup face à l’Internet.
Tout cela n’est pas bien compliqué. Ce qui l’est plus, beaucoup plus, c’est la communication, une entreprise excessive qui consiste à faire connaître les livres au public, voire les auteurs quand il s’agit par exemple d’œuvres de littérature. Les médias traditionnels sont hélas hors de portée du « très petit éditeur » (moins de 300 titres au catalogue) et du « petit éditeur » (moins de mille) :
— les Relations Presse s’amenuisent avec les pratiques publicitaires qui prennent le pas sur le rédactionnel.
— les moyens télévisuels sont réservés aux « grands éditeurs ».
Il ne reste plus que l’Internet pour tenter de diffuser les contenus textuels et les œuvres qui en sont les prétextes. Ainsi, les sites se sont multipliées pour pallier le manque d’argent, souvent sans imagination, sans réelles capacités pour la communication ni compétences techniques pour programmer et assurer la maintenance des systèmes ainsi mis en place. Au lieu de gérer des contenus forcément complexes dès qu’il s’agit de diffuser de la littérature, on « blogue » et c’est toute la profondeur qui se perd dans un océan de paranoïas et de copié-collé. Sans parler de la médiocrité qui se répand dans l’obscurité, l’anonymat et la désolation.
Il est donc essentiel, avant de se lancer dans l’édition, de travailler les outils de la communication et le système de gestion de contenu qui la rend possible. Plus facile à dire qu’à faire, surtout si les moyens manquent pour faire appels à des services extérieurs, ce qui est forcément le cas puisqu’on habite l’Internet.
Voilà pour l’éditeur.
Mais l’œuvre littéraire ne doit rien à l’éditeur. Rien n’existe sans l’auteur et, sans le libraire, on aura pissé comme les p’tits oiseaux, en l’air. La relation auteur-libraire est donc la seule qu’il convient de prendre en compte. Tout ce qui se passe entre ces deux véritables acteurs du livre, ce n’est pas de la « valeur ajoutée », mais du service extérieur qui devrait être de la sous-traitance et qui n’est en réalité qu’un racket organisé par la force, celle des lois et celle, plus dure encore, de la réalité. Éditeurs, diffuseurs, distributeurs-grossistes ne sont pas utiles à l’œuvre du livre. Surtout quand des éditeurs possèdent les outils de la diffusion ou quand des grands distributeurs se préparent à devenir éditeurs, etc.
C’est le tournant qu’est en train de négocier Le chasseur abstrait :
— suivre l’auteur qui cherche à « entrer en librairie » ; il est le mieux placé pour ça : il « possède » son œuvre, il sait en parler, éventuellement il sait la dire.
— suivre le libraire, forcément urbain car l’Internet n’est rien dès qu’il s’agit de « rencontrer » : fournir les exemplaires de Service de Presse, ceux destinés à la vente, les matériels de présentation : affiches, dossier de Presse, photographies, interviews, etc.
Cela suppose évidemment que la librairie en question soit proche du lieu de résidence de l’auteur qui, neuf fois sur dix, subit la contrainte d’une autre activité professionnelle ou qui, tout simplement, n’a pas les moyens financiers de se déplacer pour satisfaire la légitime curiosité des lecteurs.
En clair, l’éditeur est à la disposition de l’auteur et du libraire. C’est là son métier fait de connaissances littéraires, de passion du même type, de compétences réelles en fabrication et en informatique et de sérieux dans l’exécution des travaux exigés tant par l’auteur que par le libraire.
Les changements « technologiques » ont surtout affecté les trois acteurs du livre :
— l’auteur se tourne vers l’ « extérieur » et pratique avec la même efficacité le dialogue avec le libraire et les jeux capables d’attirer les lecteurs vers lui.
— le libraire change son concept de base et s’intéresse de près à la proximité de l’auteur, l’invitant à se produire sur la scène de son théâtre urbain.
— l’éditeur gère sa production avec des concepts et des moyens parfaitement en phase avec son temps.
Nous avons évoqué ici le « très petit éditeur », voire le petit. Ceci dans un contexte qui voit clairement :
— l’auteur devenir son propre éditeur dès qu’il peut s’y consacrer entièrement sans la contrainte du gagne-pain.
— le libraire devenir éditeur comme c’est le cas déjà de certains libraires de l’Internet.
— l’éditeur devenir libraire comme s’y prépare La chasseur abstrait.