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Autres romans, nouvelles, extraits (Patrick Cintas)
Vous allez pas mourir, hein ?

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 Article publié le 14 juillet 2009.

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Vous allez pas mourir, hein ?
Patrick Cintas

Il me raconta une histoire qui avait fait de lui un héros. Il y avait une femme dedans. Il avait oublié son nom. Ils patrouillaient dans un village détruit et abandonné. Il restait quelques vieillards qui passaient leur temps à jacasser, assis sur les murettes de ce qui avait été une place publique. De vieilles femmes leur servaient un alcool qui avait conservé l’amertume de la terre. Ils grimaçaient en avalant ce tord-boyaux. Et ils levaient leurs verres dans le ciel en prononçant des paroles de haine. On arrivait à ce moment-là. La femme dont me parlait mon compagnon de voyage était jeune et belle. La patrouille ralentit pour l’admirer. « Je décidai dix minutes de repos. Ça m’suffisait pour la violer. J’me posais même pas la question de savoir ce qu’un pareil canon fabriquait dans cet endroit oublié qu’on était bien les seuls à surveiller quotidiennement. On l’avait pas vue hier. Ça faisait trois semaines entières qu’on patrouillait dans le coin. Elle s’était jamais montrée. Elle choisissait un jour de pluie. J’ai toujours aimé ces visages mouillés. Ça rend le regard indécis, un peu comme si la chance allait sourire au pauvre type qui est venu en armes dans un pays qui a choisi le combat. Elle m’a invité à la suivre dans sa maison qui jouxtait une basse-cour. La volaille s’abritait sous une bâche tendue sur des piquets qui avaient appartenu à l’ossature d’un de nos chars. Je reconnaissais ce métal. Je l’avais travaillé. Je pouvais pas oublier ça. Elle sourit :

— Tu m’paieras le café, hein, soldat ?

— J’suis capitaine, pas soldat.

— Entre, capitaine.

Je pouvais aussi bien entrer dans un traquenard. Dans la cuisine, deux vieilles s’affairaient au dessus du potager qui fleurait l’oagnon frais et le bouillon de poule. Elle les chassa et elles se mirent à trottiner en riant comme des gosses qu’on chatouille en même temps qu’on les écarte de l’endroit où on va se livrer au sexe et à l’angoisse. J’étais d’accord avec elle sur ce point : je concevais pas le sexe sans l’angoisse. Mais son couteau pénétra adroitement sous mon aisselle, à l’endroit où le gilet ne protège plus son homme. J’avais déjà la bouche remplie de sa langue. Je mordis de toutes mes forces, arrachant cette langue qui prétendait étouffer mon cri. Et je criais enfin.

On me retrouva à genoux sur le plancher, crachant ce que mon corps voulait avaler pour aller au bout de la vengeance. Ils me présentèrent la même femme, belle et insoumise, mais avec un trou immonde à la place de la langue.

— Tu t’en sortiras pas, bafouilla-t-elle.

— Toi non plus !

— Un capitaine contre une bonne à rien, c’est pas mal, non ?

— Elle a raison, mon capitaine.

Je la fis attacher au dauphin de marbre qui se cabrait dans la fontaine municipale. Elle n’avait aucune honte de montrer ses seins. Je compris qu’elle devenait symbolique. Je n’allais pas plus loin et elle continua de saigner dans sa chemise dont les pans flottaient à la surface d’une eau qui débordait le bassin pour s’écouler en étoile vers les vieux et les vieilles.

— Tuez-la, me dit une vieille qui avait conservé les beaux yeux bleus de son adolescence.

— J’ai jamais tué personne, avouai-je.

Mes hommes le savaient. Les vieux me regardèrent comme s’ils avaient à m’apprendre l’art funeste de la mort. Mais que tuaient-ils, à part les animaux ?

— Tu as raison, capitaine. On n’a jamais tué personne. Mais on sait bien que c’est ce que nos hommes et nos femmes sont en train de faire en ce moment.

— Je sais, dis-je, qu’ils reviennent pour s’approvisionner.

— Tu ne sais rien. Ils sont loin et ne reviendront pas.

Le vieux qui me parlait m’offrit une cigarette.

— C’est pas du tabac, je regrette, mais ça se fume.

Comme je le regardais sans rien dire, il ajouta en souriant :

— C’est pas c’que tu penses non plus.

— C’est d’l’herbe, dit mon sergent, mais c’est pas d’l’herbe !

On riait dans les rangs. C’était un moment de repos et j’avais mal agi. On fait pas ça à une femme.

— Tu vas tuer l’enfant qu’elle porte, me dit le vieux.

— Pouvez pas faire ça, cap’taine ! s’indigna le sergent.

Les hommes l’approuvaient. J’exhibais ma blessure mortelle. Je saignais à l’intérieur, mais rien ne sortait encore de ma bouche. La femme nous observait, montrant sa poitrine de statue patriotique.

— C’est facile à soigner, une langue coupée, capitaine. Dans deux jours, elle est sur pied.

— Et l’enfant ? grognai-je. Vous avez pensé à cet ennemi ?

— C’est pas un ennemi, capitaine ! C’est qu’un gosse qui entrevoit le jour là où qu’vous savez. J’en ai l’frisson.

Les vieux se mirent à rire de bon cœur. Les vieilles avaient de l’alcool pour tout le monde. Elles disposèrent les verres sur une table à l’abri de la tonnelle de vigne vierge. Les hommes s’approchèrent, guettant ma réaction. Mais je dis rien. Une vieille m’offrit le fauteuil d’osier dans lequel je devais accepter de mourir. J’y pris place. L’angoisse m’étreignait. J’avais pas un ami. Dans une heure, je m’endormirais pour toujours et chacun retournerait à son poste ou chez lui. La femme voulait qu’on mette sa langue dans un bocal rempli d’un alcool que personne ne boirait plus. Il y avait aussi une odeur de viande braisée.

— Buvez, me dit la vieille. Ça ira plus vite et en douceur.

Elle était désignée pour m’accompagner au seuil de la mort où elle me quitterait pour rejoindre la joie que les autres s’employaient à parfaire dans le bruit des conversations. Je participais pas. Je pouvais les voir fraterniser. Mais la femme était toujours liée au dauphin de la fontaine publique, comme si elle devait y demeurer tant que j’étais en vie. Ainsi, personne ne commettait de trahison ni d’acte de rébellion. Je pouvais même mourir en paix. Le sommeil me guettait tandis que la douleur s’annonçait par la brûlure.

— Donnez-lui de la morphine, dit le vieux.

On m’injecta ce délicieux produit de l’imagination. Je pouvais même partir sans douleur. Mais l’angoisse se lisait sur mon visage. Je compris que c’était le spectacle que tout le monde s’appliquait à donner à la femme dont la langue se cicatrisait. La fontaine formait un jet d’eau oblique qui arrosait la place à l’écart de la table qui se remplissait de victuailles. On avait allumé un feu en dépit des ordres, mais ce n’était pas mes ordres. J’approuvais en essayant de sourire. La vieille examinait ma blessure qu’elle pouvait ouvrir maintenant que la douleur était le fruit de mon imagination.

— Ça saigne même pas, regretta-t-elle. C’est terrible de pas saigner. Tu sens rien, dans la bouche ? C’est chaud et ça a le goût du métal.

Comment le savait-elle ? Quel mort lui avait parlé ? Dans l’ombre que la vigne projetait sur nous, elle avait l’air plus jeune, l’âge de ses yeux sans doute.

— Tu veux manger ? Tu vomiras, tu sais ? Mais c’est bon de manger. On a tué deux cochons, hier.

— Ils viennent se ravitailler ici, hein, la vieille ?

— Ne m’appelle pas « la vieille » ou j’te suce !

— Je suis sûr qu’en cherchant un peu, je trouverai la forge et les outils.

— Tu meurs, jeune capitaine. Pourquoi gâter le plaisir de tes hommes ?

— Pourquoi ne la détachez-vous pas ?

— Voilà c’qui t’préoccupe, jeune capitaine !

Je pouvais toujours donner l’ordre de chercher. On finissait toujours par trouver. Ils fondaient notre métal détruit et usinaient les armes qui nous tuaient, non pas dans des combats où l’individu défend ses chances de survie, mais dans des embuscades où nous mourions sans bous battre.

— Tu sais pas ce que c’est, la mort, jeune capitaine. Tu l’as jamais donnée à l’homme. Pas même la vie à la femme, avoue-le !

— Je te hais !

— Non, tu me hais pas. Tu me crains. Je serai celle qui annoncera ta mort.

La femme acceptait des fruits. C’était bon pour la cicatrisation. De qui était l’enfant ? Qui était ce partisan qui ne reviendrait pas ?

— Ils reviennent, la vieille. On pourrait les surprendre. Ils seront là ce soir et ils tueront tous mes hommes. Au couteau !

— Tu peux t’en aller avant, jeune capitaine. Ce s’ra pas beau à voir.

Le soleil brillait comme en été. C’était comme un jour de vacances. La vieille avait raison : je pouvais pas gâcher ça !

— T’es pas si mal, dit-elle. J’veux dire : comme mâle. T’as jamais tué personne. Tu les as juste vu mourir. Et tu veux voir encore. Pas vrai ?

Je voulais voir comment ça finissait. Il n’y aurait pas de combat. Mes hommes tomberaient des chaises ou des bras des vieilles qui jouaient à être jeunes. Elles avaient conservé une telle vigueur que la jeunesse était facile pour elles. Mes hommes avaient fini par y croire. Que se passait-il en réalité ?

— Peut-être même que t’as jamais combattu, dit la vieille.

— J’ai combattu, plus d’une fois !

— Puisque tu le dis. J’contrarie jamais les hommes. Je les sers avec cette joie contenue qui les rendait fous de moi. Qu’est-ce que j’ai vieilli depuis ! J’ai pas appris grand-chose, mais ça, je le sais par cœur. Et ça n’m’est pas inutile !

Elle frappait sa grosse cuisse mise à nu par le vent. Je voyais l’horizon quand le rideau se soulevait. Ils arriveraient par cette route et repartiraient avec nos munitions et le peu d’argent de poche qui avait échappé au jeu.

— Tu verras rien, jeune capitaine. Tu s’ras mort avant. Crois-en mon expérience. Si j’étais toi, je fermerais la bouche. Elle va saigner.

Le sergent scrutait cet horizon tranquille. Il s’apprêtait à me succéder. Il soupçonnait un piège dont je n’arrivais pas à parler.

— Tu veux voir ça, c’est tout, dit la vieille. Mais tu mourras avant.

On voyait pas la mer, mais on avait parcouru une bonne distance sur le sable mouillé. Des hommes ramassaient les haricots de mer, penchés comme des oiseaux et on avait interrompu leur travail en tirant dans les vagues qui mouraient aussitôt sur le sable, blanches d’écumes et de tournoiements. Je racontais ça à la vieille qui me traita d’inconscient.

— Faut l’être sacrément pour les avoir amenés jusqu’ici. On vous attendait pas. Sinon on l’aurait mise à l’abri.

— Avec les armes et les munitions, hein ? Si je donnais l’ordre de fouiller, ils m’obéiraient sans discuter.

— Tu peux toujours essayer, jeune capitaine. Mais si j’étais à ta place, je prendrais la décision de mourir dans les cinq minutes. Après, la morphine n’agira plus.

— On en manque pas !

— Ils en mettent dans le vin !

— Tu m’racontes des histoires, la vieille !

— Pour toi, c’était même pas de la morphine. T’as déjà entendu parler de l’effet placébo ?

Elle éleva sa main, écartant les doigts.

— Cinq minutes et tu vas te mettre à souffrir le martyr.

— Ce sont encore MES hommes !

— Tu sais pas c’que c’est un homme. L’homme ne connaît pas l’homme en dehors des histoires de cul. Et tu savais rien de la femme avant de commencer !

Le sergent se retourna, attiré par notre conversation. De quoi on avait l’air, elle et moi, à l’ombre de la tonnelle agitée par les rideaux ? Il ne pouvait pas nous entendre.

— T’as raison. Il entend rien. Mais il te connaît.

Je le voyais penser à moi. Il nous sourit.

— Il boit pas, dit la vieille. Il veut se battre. Il sait qu’il va mourir.

— Tu ne sais rien la vieille !

— Je sais ce que je sais !

Elle grimaçait maintenant, comme si la haine devenait impatiente. Elle taillait patiemment un bouchon qui servirait de goutte-à-goutte. La fiole contenait le poison.

— Si ya pas d’autres solutions, jeune capitaine. Si c’est pas possible autrement. Tu m’épates.

— Tu m’épates toi aussi !

— Oui, mais pas pour les mêmes raisons. Ça fait quel effet d’arracher une langue avec ses propres dents ?

— Ça fait quel effet de tuer un homme dans le dos ?

— T’en sais, des choses, jeune capitaine ! J’ai jamais pu tuer devant l’homme. Toujours derrière.

— Il te faisait confiance ?

— On les trahissait. On était belle, tu sais.

— Où sont ces femmes ?

C’était peut-être aussi la question. Le sergent les attendait-il ?

— Il a entendu parler de cette mort, dit la vieille. Ça les attire. Ils veulent se battre avec la femme. Se retourner et abattre la femme. Ça n’est jamais arrivé, tu penses. Elles ne portent que des coups mortels. Une fraction de seconde suffit à faire d’elle des femmes du peuple. Je suis trop vieille, hélas ! Mais quel plaisir ! Tu peux pas savoir. Oui, elles vont précéder les hommes, comme si elles revenaient des champs.

Et je ne disais rien. J’attendais, sachant que mon cœur me viderait avant qu’elles s’annoncent par le soulèvement de la poussière sous leurs pieds et par la dissipation de cette poussière verticale par le vent qui la ferait tournoyer au-dessus d’elles.

— C’est souvent comme ça que ça se passe, en effet, dit la vieille. Ça dépend du sergent et de l’état du capitaine. On sait jamais trop. On essaie de chanter juste et de lever le verre sans trop le boire.

— Ça tue pas, les vieux !

— Ça aide !

Elle jubilait en attendant ce moment que je ne vivrais pas. Que faisait-ils de nos cadavres ?

— On les rend à la mer. C’est par là que vous êtes arrivés. La mer ne nous apporte que le malheur. On va jamais plus loin que les récifs.

— Vous pêchez ?

— On n’aime pas le poisson, mais les coquillages et les crustacés font partie de notre culture. Les enfants fabriquent des instruments de musique avec les coquillages, quelquefois même avec la carapace des crustacés.

— Où sont les enfants ?

Il y en avait. Je n’y avais pas pensé jusque-là. La fièvre minait ma pensée.

— T’es encore un homme, à c’que j’vois, dit la vieille en tapotant ma braguette. Vous êtes des hommes quand ça va mal. Quand ça va bien aussi.

— Les enfants, la vieille ! Ils sont où ?

— T’aimerais bien le savoir !

Elle avait fini de tailler le bouchon et maintenant elle bouchait la fiole et essayait le goutte-à-goutte dans le sable. Elle parut satisfaite.

— T’ouvriras la bouche quand je te le dirais, jeune capitaine. Tu l’ouvriras de toute façon pour crier.

— Le sergent communique avec le commandement, la vieille. J’suis pas encore mort.

— Alors ils viendront plus tôt et on s’ra plus là quand tes amis viendront venger ta mort et celle de tes hommes. On a l’habitude. On revient après quelques jours passés au large.

— Vous n’allez pas dans la mer !

— On va s’gêner !

Ces peuples vivent de la mer et de la terre. Les villages sont disséminés sur une surface équivalent à trois ou quatre fois celle de notre Patrie. Nous sommes perdus si nous ne comprenons pas. Ce n’est pas la mer qu’il haïssent, mais notre connaissance de la mer. Ils possédaient des barques destinées à la pêche et la cueillette. On saisissait les armes dans les maisons ou en plein champ sous les arbres et sous les murs.

— C’est fameux, comme poison, expliqua la vieille. Ça paralyse et le cœur s’arrête. Tu vois venir la mort sans en apprécier le goût d’oignon et de métal.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— J’en ai administré à des plus malins que toi ! Ils parlaient ! Ils parlaient ! Et zac ! ils avaient tout juste le temps de dire non, ce qui sert à rien comme tu sais. On sait tous ce genre de chose. C’qu’on sait pas, c’est ce qu’on ressent juste après avoir dit non. Ensuite, on bave, mais on est déjà mort. C’est un mort qui bave, tu comprends ?

— J’veux pas d’cette merde !

— Tu m’supplies maintenant ?

 Que me proposait-elle ? De continuer à ne rien dire à mes hommes, laisser le sergent s’occuper de ces choses à ma place et mourir dignement avec juste ce qu’il fallait de bave pour inspirer la pitié.

— Ya pas d’homme mort sans cette pitié, dit-elle. On n’a pas pitié des animaux qui nous nous nourrissent parce que c’est leur destin.

— Tu sais rien du destin, la vieille ! Tu le sauras quand tu agoniseras dans ton lit.

— Laisse-moi choisir un champ de blé, jeune capitaine. En herbe, avec l’horizon rouge du printemps qui s’achève.

— Tu choisiras pas ! Est-ce que j’ai choisi ?

Elle avait pitié de moi parce que la mort avait mon âge. Ce soir, toute la patrouille serait morte. Et les amis arriveraient trop tard pour nous venger.

— Sauf si tu parles, jeune capitaine. Mais je sais pas s’ils t’écouteront. Ils veulent la femme. On l’a promise. On tiendra parole.

— Vous êtes dingues !

Elle riait, me retenant dans le fauteuil qui craquait. La douleur allait m’inspirer un délire à la hauteur de mes ambitions. Ça serait à la fois comique et désespérant. Elle avait assisté à des tas d’agonies sans qu’il se passe rien d’autre que ce qui doit arriver sans qu’on puisse s’y opposer.

— Avec ça, jeune capitaine, tu meurs dignement. Dans cinq minutes.

— Vous allez les tuer sans éprouver au moins un peu de sympathie pour ceux que vous amusez si bien ?

— Elle sait de quoi nous sommes capables.

Était-elle condamnée elle aussi ? Elle donnait plutôt l’impression de prendre au sérieux son rôle d’égérie patriotique. Pourquoi ces seins ?

— C’est de l’imagerie, jeune capitaine. C’est beau, non ?

— Elle va mourir, n’est-ce pas ? Il ne s’est pourtant rien passé entre elle et moi.

— T’es pour rien. Ça s’est passé avant. On l’a appris ce matin. Vous tombez à pic, mes ennemis !

Elle se leva. Elle tenait toujours le couteau. Les vieux cessèrent de s’agiter. Le sergent prit le couteau et trancha les liens. La femme s’écroula dans l’eau du bassin. Elle demeura un moment, accroupie et haineuse, me regardant comme si elle pensait pouvoir se venger. Mais elle possédait le couteau. Elle se contenta d’explorer ma plaie, se retournant pour regarder les autres, tous les autres, mes hommes et ces vieux qui attendaient que je donne l’ordre d’en finir avec cette mascarade. Mais l’homme qui meurt ne voit plus le Monde tel qu’il est. Il n’est plus attiré par la manière dont le Monde se bouge pour ne pas rester tranquille. Il n’attend plus. Il est résigné et rien n’arrivera dont il pourra témoigner.

— Ça va, dit la vieille. Va boire avec les autres.

La femme rejoignit mes hommes qui l’accueillirent par une débauche de chants et de cris non moins obscènes. Elle se mit à danser, acceptant les mains et les regards. Je pouvais pas la regarder. Elle ne saignait plus.

— Elle cicatrise vite, confirma la vieille.

Je saisis son poignet, sentant la résistance et le frémissement de la colère.

— Et l’homme ? Qui est-il ?

— Que t’importe de le savoir ?

— Il viendra.

— Tu s’ras mort. Tu sauras jamais.

Je souffrais. Elle me tendait la fiole.

— Tire la langue puisque tu peux. Deux gouttes et tu es mort.

— Je veux pas mourir !

— Ah ! La voilà bien, la vie !

Elle éclata de rire. Sa grosse main caressait ma plaie. Je la rendais joyeuse. Et elle me remerciait en m’embrassant sur la bouche.

— T’aurais été mon fils que j’t’aurais étranglé de mes propres mains ! Tu peux pas accepter la vie ! Elle ne te donne plus rien, à part la douleur et cette angoisse qui aura raison de ta tranquillité.

Je lui offris ma langue. Elle se redressa en crachant.

— Pas ça ! Pas ta langue, étranger !

Ils riaient tous et je reconnaissais mes hommes.

— Où est le sergent, soldat ?

— Parti vérifier quelque chose, mon capitaine !

— Seul ? Il est fou ! Ramenez-le !

— Il a pris le commandement, mon capitaine. J’crois bien qu’vous êtes mort.

— Que savez-vous de la mort !?

— J’sais d’quoi j’parle !

Il le savait. La vieille frotta mon front avec sa manche.

— J’emporterai un peu de ta sueur, jeune capitaine qui ne veut pas mourir.

— J’ai besoin de morphine. Demande à mes hommes.

— Personne ne te donnera plus rien, jeune capitaine. C’est trop tard pour t’aimer.

J’acceptais la première goutte, refusant aussitôt la seconde qui s’éparpilla dans ma barbe. Mon cœur s’accéléra. La paralysie m’envahit, mais à la surface, comme si je devais encore lutter contre moi-même avant d’accepter la défaite. La vieille tentait d’entrer ses doigts noirs dans ma bouche. Elle sentait mauvais maintenant. Elle suait aussi, répandant d’autres odeurs qui me donnaient la nausée.

— Aidez-moi ! criait-elle. Aidez-moi au lieu de regarder. Soldat, aide-moi.

— J’peux pas, Madame ! C’est mon capitaine.

— Je peux, moi.

C’était la voix du sergent. Je le connaissais à peine. Je le connaissais depuis trois jours. C’était un homme ténébreux. On connaissait ses combats. Les hommes me respectaient parce qu’il exerçait sur moi une ascendance de père protecteur. Il savait qu’il valait mieux que je meure sans souffrir. Il savait trop que cette souffrance ferait de moi un lâche. Il s’empara de la fiole et me demanda d’ouvrir la bouche. Je pouvais pas. Il comprit que je voulais, mais que je pouvais pas.

— C’est une chose que j’peux pas faire à votre place, mon capitaine, dit-il à voix basse.

— J’vais vous aider à la faire ! dit la vieille.

Elle prit mon visage à deux mains et grogna pour s’aider à écarter les mâchoires. Le sergent se plaignait, toujours à voix basse. Je voulais comprendre. N’était-ce pas une sorte d’assassinat ?

— Ya rien à comprendre, me dit-il. Vous pouvez pas crever comme ça arrivera si on fait rien. On ramènera un corps tranquille…

— Où ça ?

— Chez nous, mon capitaine. Là où vous avez toujours voulu retourner.

Il leva la tête pour m’aider à comprendre le ciel.

— Encore une minute, dit la vieille.

Une minute d’un effort qui vainquait ses mains. Ensuite, si j’avais bien compris, la douleur serait si intense que mon corps s’y consacrerait tout entier.

— Mon capitaine, dit le sergent. Ils vont arriver d’un moment à l’autre.

— Vous le savez ?

— On est venu pour ça, mon capitaine.

— Les hommes le savent ?

— Ils savent toujours où on leur demande de mettre les pieds.

— Ils savent tous ?

— C’est comme ça tous les jours, mon capitaine.

La vieille lâcha prise. J’ouvris enfin la bouche. Ma voix me parut étrange après cet effort de parler entre les doigts noirs de la vieille. Le sergent secouait la fiole, observant la poussière de cristaux tournoyer contre le verre.

— Vous avez pas d’chance, mon capitaine. Elle vous a eu. Ils la pendront avant le combat. Elle le sait. Elle tente sa chance, mais ce sera pas d’la chance. Elle le sait.

— Vous pouvez pas faire ça ! dis-je à la vieille.

— Elle est souillée, dit-elle. On en ferait quoi, de ce gosse ?

— Elle a raison, mon capitaine. On est tous logés à la même enseigne.

— La même enseigne ?

La vieille me prit la main.

— Elle aura pas autant de chance que vous, jeune capitaine.

Je perdis connaissance à ce moment-là. J’ai glissé une seconde et tout s’est éteint. C’était une question de lumière et d’équilibre, rien de plus. Quand je me réveillai, la femme pendait par le cou au bout d’une corde. La nuit était tombée. Un feu pétillait joyeusement, surmonté d’une gamelle où mijotait un ragoût odorant. Mais je ne reconnaissais pas ces épices. J’étais allongé dans un lit de camp, à proximité de ce feu qui me réchauffait le visage.

— Les nuits sont froides, me dit le sergent qui était assis près de moi, une tasse de café à la main.

Aucune trace des vieux, ni des vieilles. Le sol révélait les traces d’un combat à mort. Étaient-ils venus finalement ?

— Non, dit le sergent. Ils viennent jamais si c’est moi qui commande. Ils s’approchent sur les dunes, mais ils ne franchissent pas ces pentes dangereuses. Il faudrait les contourner et nous surprendre en plein plaisir.

— Vous avez laissé faire cette vieille folle ?

Le sergent me montra le cadavre de la vieille clouée sur une porte à l’entrée de ce qui pouvait être sa maison. Elle semblait sourire.

— Vous savez rien de la mort, mon capitaine. C’est compliqué. Ça prend du temps. Et surtout, il faut survivre.

— Je survivrai !

— Non !

J’avais froid, sauf quelque part à l’intérieur de ce corps qui était encore le mien.

— J’survivrai, sergent ! J’ai cette force !

Il frotta son visage avec une large main qui ressemblait à celle que la vieille m’avait tendue pour m’aider à mourir.

— Vous avez tout bu, mon capitaine. Jusqu’à la dernière goutte. En petite quantité, c’est foudroyant. On conseille à l’homme deux ou trois gouttes selon son poids. Sinon, ça prend des jours. Combien ? Je sais pas. C’est la première fois que je vois un homme s’emparer de la fiole pour la vider. En principe, l’homme ferme les yeux, pointe sa langue et accepte les deux ou trois gouttes. Vous avez arraché la fiole de mes mains et bu tout le contenu. J’sais vraiment pas c’qui va vous arriver, mon capitaine.

— Elle le sait, elle !

— Elle l’a sans doute su. Mais vous savez, mon capitaine, ces peuplades ne savent pas écrire. Elles ne laissent pas de traces.

Je voyais la vieille qui semblait plus vivante que jamais. Elle regardait le plafond, obstinément.

— Vous devriez manger, mon capitaine. Leur viande est excellente.

— Leur viande ?

— Celle de leurs animaux, mon capitaine.

Il riait. Je voyais les hommes qui bivouaquaient dans le sable. Tout était calme alentour. Mais le sergent continuait de diriger la pose des mines. Il parlait tranquillement dans son walkie-talkie. Il savait ce qu’il faisait parce qu’il l’avait toujours su. C’était le genre de soldat qu’on ne forme pas parce qu’il a une nature de soldat. Il m’avait laissé cette trouble impression lors de notre première rencontre dans le bureau du colonel. Il n’avait pas accepté le verre de cognac. Par contre, le havane l’avait ravi.

— Vous s’rez peut-être pas mort, demain, mon capitaine. Ils attaqueront parce que la haine les a déjà vaincus. On fait pas la guerre en haïssant son ennemi. Il suffit d’avoir l’intention de l’effacer. J’suis pas pour la souffrance ni pour les humiliations. Que pensez-vous du pillage, mon capitaine ?

— Si ça motive. Il faut avoir des raisons de se battre.

— J’en ai pas.

— C’est vous qui l’avez clouée sur cette porte !

Ricanait-il ? La vieille ne pouvait plus témoigner. Tout cela s’était passé pendant mon coma. Je me souvenais pas d’avoir bu tout le contenu de la fiole.

— C’est pourtant ce qui s’est passé, mon capitaine.

— Je l’saurais, merde !

Les vêtements de la vieille bougeaient dans le vent. Le corps de la femme accompagnait cette petite agitation des surfaces dont je guettais je ne savais quel signal. Qu’est-ce que j’attendais ? Combien de temps encore avant de mourir comme me le conseillait le sergent ? Qu’en était-il de ma blessure ?

— On a bouché le trou à cause de l’odeur, mon capitaine. Ya rien d’plus angoissant que cette odeur qui vous appartient uniquement parce qu’elle vous détruit.

— J’ai une chance, sergent. J’ai toujours saisi ma chance.

— Racontez-moi.

Je racontais rien. La nuit sombrait avec nous. On pouvait entendre les vagues et les pins. Peut-être aussi les crabes dont j’avais entendu parler. L’ennemi ne calculait plus. Il attendait l’aube. Ça se passerait en quelques minutes, le temps de les massacrer et de faire quelques prisonniers si toutefois rien ne devait être caché.

— Qui saura ? demandai-je.

— Personne, sans doute. À part nous. J’ai confiance en ces hommes.

Il les aimait.

À l’aube, je vivais encore et le sergent me demanda comment je me sentais. Je répondis que je ne souffrais pas.

— À cette dose, c’est un poison lent, dit-il sans cesser de regarder dans la lunette.

— Je me défendrai, sergent. C’est tout ce que j’peux faire.

— Laissez-les vous tuer, mon capitaine. Ça vaut mieux pour vous.

Il me confia son propre révolver. Je voyais bien ce qu’il souhaitait que j’en fasse. Il souriait comme s’il m’avait vaincu. C’était des salades, cette histoire de poison. Il parut surpris que je lui tire une balle dans la tête, presque à bout portant. Il s’écroula dans le feu et se mit à flamber comme un cochon. Un soldat s’amena.

— Ils sont partis, mon capitaine ! On a reçu une photo du satellite. Ya plus un chat dans les dunes !

J’examinai la photo. Ils avaient profité de la nuit pour renoncer à une attaque qui donnait tort au sergent. Le soldat retira le corps du feu et frappa dessus pour l’éteindre. Il ne donnait pas l’impression d’avoir aimé cet homme. Il m’aida à me relever et nous rejoignîmes le reste de la compagnie.

— J’suis content pour vous, mon capitaine. Vous allez pas mourir, hein ?

— Pas après ça, non ! »

Patrick Cintas. Extrait de Gor Ur.

 

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2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

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