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Mimoun de Rafael Chirbes
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 Article publié le 14 juillet 2009.

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Mimoun de Rafael Chirbes : les mirages de l’ailleurs.
Benoît Pivert
Université de Paris XI

 De Paul Bowles à Genet en passant par Gide qui y fut invité par Liautey, le Maroc n’en finit pas d’envoûter l’imaginaire occidental et plus particulièrement l’imaginaire homosexuel. Aujourd’hui encore, Marrakech demeure la Mecque d’occidentaux en mal d’exotisme, qui espèrent puiser un peu de vitalité sous l’effet conjugué du soleil et des garçons faciles. Pourtant, à en croire Rafael Chirbes, romancier espagnol né en 1949 dans la province de Valence, le Maroc devient plus aisément le lieu de toutes les perditions que celui d’improbables résurrections. C’est du moins ce que suggère son roman Mimoun[1], finaliste du prestigieux prix Heralde en 1988, à travers l’errance dangereuse d’un héros qui manque de se perdre pour avoir voulu retrouver un second souffle dans les causses du Moyen Atlas.

 Mimoun, c’est le nom d’une bourgade des environs de Fès. La terre y est rouge, le ciel « propre comme de l’émail »[2]. L’air y est pur et il y flotte un parfum de feu de bois. Des minarets se dessinent à l’horizon. Tout au fond se découpent les sommets de l’Atlas. Au printemps, le ciel devient pourpre tandis que montent de la terre les parfums d’une respiration végétale. Un village marocain de carte postale. C’est pourtant dans ce décor paradisiaque que Manuel, le héros, va vivre une lente descente aux enfers. Jeune professeur madrilène, il part s’installer au Maroc, plein de bonnes résolutions. C’est là qu’il travaillera à son roman entamé en Espagne et c’est là qu’il pense en rédiger un second. Pour assurer sa subsistance, il cherche un poste de professeur à l’université de Fès. Ne pouvant ni s’offrir un palais magnifique dans la médina ni se résoudre à habiter la partie moderne, il décide de s’installer à la campagne. Ce sera Mimoun. C’est là qu’on lui a recommandé un Espagnol, Francisco, qui habite la Creuse du Bon Dieu, une demeure édifiée au bord d’un ravin qui a jadis abrité un missionnaire français et servi d’église. Peu à peu, ce qui devait demeurer provisoire va s’installer dans la durée.

D’emblée, le roman prend des allures de composition musicale. Dès le premier morceau, on perçoit ça et là quelques notes discordantes entrecoupées d’accords harmonieux, puis les harmonies vont se raréfier, les discordances aller crescendo jusqu’à culminer dans le tumulte final aux accents d’apocalypse. Au début, les dissonances ne sont que de légères déceptions. Encore à Fès, Manuel découvre que la ville qu’il tenait pour la plus belle ville du monde est enlaidie par « la poussière collante et la tristesse des feuilles sales d’eucalyptus »[3]. L’université est « une ancienne caserne où, dans la cour, les vaches paissaient et les poules picoraient »[4]. Il se représentait la vieille ville comme « un sanctuaire merveilleux »[5], il y éprouve « un mélange de fascination et de dégoût pour l’odeur d’urine, d’excréments et d’épices de la médina décrépite »[6]. Toutefois, il émane de cette décrépitude un charme, au sens originel du terme, qui vous envoûte et vous perd. Vous ne pouvez plus vous désengluer, vous sombrez peu à peu. A trop vouloir cultiver la mélancolie, le héros va finir par s’y noyer.

 Comme tous ceux qui tiennent à leurs rêves, il ignore un à un les signes annonciateurs du danger. Il y a pourtant ces quelques Espagnols croisés à Fès, professeurs expatriés comme lui, qui passent de longues heures à tuer le temps, attablés aux terrasses des cafés, avec pour seule occupation la contemplation du spectacle de la rue marocaine. A son arrivée à Mimoun, il y a le vent qui, comme une menace, siffle à travers les fenêtres mais il y a surtout les confidences de son colocataire, venu comme lui au Maroc puiser un second souffle et dont la créativité s’est envolée. Autrefois sculpteur en Espagne, Francisco ne parvient plus qu’à griffonner des dessins dans des cahiers jaunes. A l’en croire, c’est le Maroc qui a tué en lui l’artiste : « C’est un pays qui vous brûle »[7]. Tout en fumant du haschisch, il s’en prend à « l’indolence marocaine »[8], « cette putain d’indolence marocaine »[9], et d’ajouter : « il y a un virus dans ce pays et personne ne peut en réchapper. On finit tous par devenir maures »[10]. C’est l’un des mérites du roman de Chirbes que de suggérer qu’il y a peut-être des climats qui vivifient et d’autres qui anesthésient. Comment créer lorsque le soleil est implacable, que la chaleur paralyse toute velléité d’effort et que la vie ne défile plus mais s’écoule au ralenti comme un filet d’eau dans un oued asséché ? Comment agir lorsque chaque geste coûte ? D’ailleurs, Francisco ne marche plus, il glisse dans ses immenses babouches jusqu’au tourne-disque. Et quand la pièce se remplit du son des tamtams et des chants berbères, que le feu des salamandres crépite et que les objets prennent des formes inquiétantes, le lecteur sent à nouveau planer un danger que le héros ignore.

 La vue de l’ancien quartier colonial que les Français ont dû quitter pourrait, elle aussi, mettre en garde l’étranger mais à la manière des poètes décadents, Manuel préfère s’enivrer du spectacle de la décrépitude. Il regarde Mimoun aller à la dérive tandis que brûlent les derniers feux de sa splendeur passée. Les belles maisons coloniales qui n’ont pas été entretenues tombent en ruine. Seuls survivent parmi les ronces les arbres plantés jadis. Le quartier juif autrefois florissant est devenu le quartier des bordels où « les soldats ivres pissent dans les ruelles et les punaises se reproduisent en silence sous la toile des paillasses »[11]. Lorsqu’il note : « cette décrépitude s’empara peu à peu de mon âme »[12], Manuel est déjà perdu.

 Très vite, l’alcool va remplacer le thé à la menthe. Les journées vont s’écouler éternellement identiques, stériles, dans l’attente du soir, du pèlerinage au bar du bas du village, en quête d’ivresse et de compagnons pour la nuit. La fatigue que le protagoniste éprouve bientôt à remonter des bars du village vers sa thébaïde illustre cet essoufflement dangereux, cette tentation de macérer dans des lieux de perdition, « en-bas » dans un sens à la Huysmans. Au début, Manuel ne prête guère attention aux récits qui entourent la Creuse du Bon Dieu. Les habitants jadis sont, en effet, parvenus, à force de maléfices, à pousser le missionnaire à la folie, jusqu’à le faire hurler à la mort pendant des nuits. Il finit par se pendre et on trouva son cadavre déchiqueté jusqu’aux épaules par les chiens. Manuel pourrait certes y voir le signe que sur cette terre rien ne saurait exclure de brusques flambées de violence mais le passé semble si lointain.

 Le rythme des saisons accentue encore le malaise. Manuel est arrivé à Mimoun en automne. Avec l’arrivée de l’hiver surgit pour la première fois la tentation de rentrer à Madrid. Pourtant Manuel s’embourbe, au propre comme au figuré. Comme le symbole de la souillure à laquelle il s’expose, des éclaboussures maculent son pantalon lorsqu’il regagne sa maison. Ses nuits ne sont pas tranquilles. Un obscur pressentiment le tourmente lorsque les chiens errants de Mimoun viennent hanter ses cauchemars. Les choses s’aggravent encore lorsque, pour prendre son indépendance, Manuel loue dans la campagne une maison vide, dénuée de tout confort. Bientôt, il n’écrit plus, ne fait plus que peaufiner ce qu’il a déjà rédigé. Il est sans cesse fatigué, somnolent, assoiffé et ne croit plus à l’histoire qu’il s’était promis d’écrire. Bien que ses connaissances de bar lui inspirent un sentiment voisin de la peur, il ne peut s’empêcher de sortir. Il sent pourtant un piège se refermer sur lui ; « les tapes amicales, les sourires et les verres de bière qui ont un goût de savon »[13] semblent vouloir le prendre dans des rêts dont il ne pourra plus s’échapper. Il se met à soupçonner ses compagnons de beuverie qui posent trop de questions. Le malaise augmente encore lorsque Driss, un policier au visage jauni et osseux qui fréquente le bar, se met à suivre Manuel pour essayer de comprendre les raisons de sa présence à Mimoun. Le danger, jusque là vague, se précise lorsque Manuel découvre un Français expatrié, le visage ensanglanté. Cet homme du nom de Charpent, professeur dans un lycée et qui a autrefois publié en France deux recueils de poèmes, occupe la maison qui servait jadis de logement à la servante du missionnaire. Il est donc le voisin de Francisco dans la Creuse du Bon Dieu. Quand Manuel l’aperçoit dans sa voiture garée sur le bas-côté, le visage couché sur le volant, Charpent, avec ses plaies au visage et aux mains, lui semble « sortir d’une bagarre dans laquelle il y aurait eu de l’acharnement ou d’une séance de tortures raffinées »[14]. Il lui porte secours mais Charpent exige curieusement le silence.

 Manuel sent désormais partout le danger. Il s’aperçoit que Rachida, sa femme de ménage, le vole, que Driss, le policier, est au courant de chacune de ses fréquentations et de toutes ses allées et venues. Il en conclut qu’on l’espionne même le soir. Un sombre pressentiment lui vient lorsqu’une nuit, dans un cauchemar, il s’imagine mort, dans un corbillard qu’escortent de gigantesques silhouettes vêtues de gandouras. C’est la prémonition que sa présence au Maroc risque de lui être fatale. Pourtant, il est allé trop loin dans l’avachissement et dans la musardise, dans cette « putain d’indolence marocaine »[15]. Comment quitter Mimoun alors qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même : « J’étais arrivé au point où je ne vivais plus nulle part ; je passais la journée à zigzaguer dans la médina en manquant de tomber à chaque pas, je mangeais n’importe où, je fréquentais tous les débits de boisson […]. J’avais complètement arrêté d’écrire, je ne lisais pas et j’étais incapable de trouver un instant de lucidité, abruti d’alcool et d’angoisse […] »[16].

 C’est la mort du Français, Charpent, qui va tout faire basculer. La veille de sa mort, Manuel l’a aperçu, angoissé, achetant des bouteilles d’alcool tandis qu’attendaient dans sa voiture deux colosses dont un moustachu au regard insistant, accompagnés d’une femme voilée aux allures de prostituée. Le lendemain, Charpent est retrouvé pendu. Francisco et Rachida, la femme de ménage, qui ont pu voir le corps ont noté qu’« il était couvert de bleus et de plaies qui […] ressemblaient à des brûlures »[17]. Et Francisco de conclure : « Charpent ne s’est pas suicidé. J’ai entendu des voix et de la musique chez lui, cette nuit-là. »[18] En recroisant quelques mois plus tard le moustachu inquiétant, Manuel est persuadé que l’on va chercher à l’éliminer puisqu’il est l’unique témoin de l’équipée fatale. Comme pour le conforter dans ses soupçons, Francisco qui avait raconté à la police avoir vu le corps meurtri de Charpent retrouve un chien pendu avec l’une des cordes de son piano. Désormais, pour Manuel le danger est partout. Tous les visages de Marocains qu’il croise dans les rues le renvoient aux assassins de Charpent. Certes tous ces gens n’ont pas directement assassiné le Français mais Manuel ne doute pas qu’ils seraient prêts à marcher sur les traces des meurtriers, à embarquer d’autres Charpent avec d’autres prostituées et d’autres tortionnaires dans des beuveries meurtrières.

 Rien ne distingue, au fond, les assassins de Charpent des amants de Francesco qui, au petit matin, le font chanter et prennent la fuite en dérobant des objets. Dès lors, la présence de Manuel au Maroc est devenue intenable. C’est maintenant une question de vie ou de mort. Comme un signe du ciel, un vieux Marocain, ancien de l’armée française qui a servi en Indochine et qui s’est pris de sympathie pour l’Espagnol en le voyant aller à la dérive, a ses paroles : « Retournez en Espagne, monsieur Manuel. C’est votre pays. Vous me manquerez beaucoup mais retournez là-bas »[19]. Il suffit parfois de quelques mots pour trouver en soi la force que l’on croyait absente. Manuel fait ses bagages. Son départ s’effectue sur fond de tableau apocalyptique. On a incendié la Creuse du Bon Dieu et les flammes qui partent à l’assaut du ciel disent assez le péril auquel le héros a échappé.

 C’est un roman des plus sombres que Rafael Chirbes a écrit là. Certes Manuel sauve sa peau mais il laisse derrière lui tous ceux pour qui il est déjà trop tard, tous ces Européens naufragés qui ne repartiront plus, qui ont quitté l’Europe sans jamais réussir à s’enraciner. Il y a là ces professeurs espagnols qui vivent en vase clos, spectateurs aux terrasses des cafés d’un monde qui leur restera à jamais étranger. Par paresse sans doute. Par orgueil peut-être aussi, à moins que le fossé entre les deux cultures ne soit infranchissable. En entendant le chant du muezzin, Manuel songeait à ces jardins auxquels il n’aurait jamais accès. Ces exilés volontaires incarnent ce sentiment que Manuel a éprouvé, le sentiment d’avoir quitté un continent sans jamais avoir abordé à un autre[20].

 A travers le personnage de son colocataire Francisco, originellement sculpteur mais qui subsiste lui aussi en dispensant des cours d’espagnol, Chirbes dresse le portrait d’une de ces épaves comme on en croise dans tous ces pays qui égarent les imaginations occidentales. Il n’est pas sans rappeler certains personnages échoués dans l’Indonésie du Diable vert  de Muriel Cerf. Francisco a beau incriminer un virus maure, s’en prendre à l’indolence marocaine, il oublie que c’est une erreur de croire qu’une terre étrangère suffira à ranimer une inspiration défaillante. Il ne suffit pas de passer la frontière pour renaître. On ne se défait jamais du fardeau de soi. C’est ainsi que l’on traîne à l’étranger ses propres insuffisances et ses plaies. Le soleil ne se substituera jamais au génie. Mais il convient de n’être pas trop dur car c’est une des inclinations fréquentes de l’esprit humain que de vouloir chercher à l’extérieur ce qu’on ne peut trouver qu’en soi-même. Rimbaud est bien allé jusqu’en Abyssinie. Rimbaud a mal fini. De même, Francisco va mal. Il expérimente la désillusion de l’ailleurs, ce vide qui s’agrandit lorsque l’espoir d’une renaissance vous a abandonné. Dans le roman, cette désillusion a pour corollaire la dépression. On apprend qu’il arrive fréquemment que Francisco n’aille pas assurer ses cours et garde le lit. Il finira par faire une tentative de suicide. Une autre conséquence de la déception est une plongée progressive dans le délire de persécution. Après l’accumulation de quelques expériences désastreuses, l’Etranger, autrefois paré d’une beauté mythique, incarne soudain le mal absolu. Chirbes peint très justement l’amertume dans laquelle l’expatrié déçu verse rapidement : « Je ne supporte plus ce pays […]. Le pays entier, tous. Ils nous trompent tous »[21]. Une défiance d’autant plus difficile à surmonter que de nouvelles expériences viennent conforter les craintes. Parce que malgré tout l’espoir renaît toujours de ses cendres et qu’il est difficile de se résoudre à condamner définitivement tout un peuple, de brusques regains d’enthousiasme alternent avec l’abattement. Dans ces moments-là, Francisco fait la fête et crie sur tous les toits combien les Marocains sont merveilleux. Il apparaît donc comme un être à la dérive, qui ne sait plus à quoi se raccrocher.

 La phrase de Francisco « j’ai creusé une tombe dont je ne peux pas ressortir »[22] s’appliquerait parfaitement à un autre expatrié, le Français Charpent. Lui aussi est un déçu de l’aventure marocaine. Les espoirs qu’a nourris ce professeur, poète à ses heures, semblent tellement lointains qu’il ne sait plus ce qu’il est « venu foutre dans ce misérable trou ni ce qui l’y retient encore »[23]. Comme Francisco avant l’arrivée de Manuel, Charpent vit dans la solitude et, dans la solitude, Charpent sombre dans la folie. Manuel le surprend un jour au milieu de la nuit, cassant tout dans sa maison et poussant des rugissements qui n’ont plus rien d’humain. Parce que la solitude au fil du temps est insupportable, aussi bien Francisco que Manuel et Charpent vont se chercher des compagnons de débauche et de beuverie. C’est cette faiblesse qui va être fatale à Charpent. Francisco avait mis Manuel en garde vis-à-vis des Marocains : « Ils ne savent pas boire. Ils deviennent très chiants, disait-il, tout ce que tu vas gagner avec ces histoires, c’est de t’attirer des emmerdements »[24]. Charpent n’a pas bénéficié de l’avertissement mais en aurait-il même tenu compte ? S’il affirme ne plus savoir ce qu’il fait au Maroc, inconsciemment il y cherche la mort. Un jour, il avait mystérieusement déclaré à Francisco : « Maintenant, je suis malade. Vous savez ? C’est Rilke qui a dit : « O Seigneur, donne à chacun sa mort »[25]. Le jour précédant sa mort, Francisco le croise à nouveau tandis que ses futurs bourreaux l’attendent dans la voiture. Comme s’il avait un pressentiment du sort qui l’attend, il déclare à propos du Maroc : « c’est un pays dur, qui finit par donner à chacun plus qu’il ne mérite »[26]. Parle-t-il du recueil de poèmes qu’il est finalement parvenu à composer ou du châtiment qui l’attend, le Maroc devenant l’instrument de Dieu ? Il va bel et bien avoir « plus qu’il ne mérite » car les Marocains qui l’attendent dans la voiture vont, non seulement le faire mourir, mais aussi le faire souffrir. A la dernière minute, Charpent semble reculer devant l’épreuve ultime et lance à Manuel « Aidez-moi, Manuel. J’ai peur »[27], mais il finit par monter dans la voiture comme pour laisser le destin s’accomplir. On découvrira que la veille de sa mort, Charpent avait retiré de son compte la somme nécessaire au rapatriement de son corps en France. En montant dans la voiture, il savait donc qu’il montait à l’échafaud. Le personnage de ce Français apparaît comme une figure tragique de l’exil. Il semble certes consentir à sa mort mais il n’a pas choisi la solitude qui l’a poussé dans les bras de ses futurs bourreaux, il n’a pas choisi les années d’aridité durant lesquelles il n’a pu composer de poèmes. On ne saura jamais si, en France déjà, il disait « « O Seigneur, donne à chacun sa mort » ou si le Maroc l’a réduit au désespoir. Cela fait partie du mystère du personnage dont la mort cristallise tous les dangers auxquels, dans sa fuite, Manuel va échapper.

 Est-ce à dire pour autant que Manuel s’en est « bien sorti » ? Il n’a certes pas perdu la vie mais nombre d’illusions en chemin. Il n’a pas écrit une seule ligne. Il s’est sali, a touché le fond comme en témoigne ce passage : « Au milieu de la nuit, surexcité par la gueule de bois et l’insomnie, je me haïssais moi-même et cassais tout ce qu’il y avait dans la maison. Personne ne venait plus faire le ménage. Le sol était couvert de bouts de verre, de papiers et d’ordures. »[28] Cette plongée au fond du gouffre a-t-elle été salutaire ? S’apparente-t-elle à une catharsis ? Il faudrait pour le dire que le roman se poursuive. Là où il s’arrête, on ne peut parler que d’un magnifique fiasco qui confère au roman de Rafael Chirbes toute sa place dans une réflexion littéraire sur les mirages de l’ailleurs.

 Le roman de Chirbes n’est pas tendre pour les exilés volontaires qui, dans leur monomanie, jusqu’au désespoir poursuivent solitairement leurs chimères. C’est ainsi que, lorsque Francisco fait une tentative de suicide, le médecin reproche à Manuel de le laisser seul. Manuel ne peut qu’admettre : « Nous nous laissions tous trop seuls »[29]. Toutefois, les Marocains ressortent, eux, du roman plus qu’égratignés. Le tableau que dresse Chirbes des relations impossibles entre Marocains et Européens est sans appel. Dans Mimoun, le romancier dépeint un peuple maghrébin schizophrène qui nourrit à l’endroit de l’Europe un dangereux mélange d’attraction-répulsion. On envie les Européens, on les copie mais, au fond, on les méprise et on les soupçonne de toutes les perversions. Ahmed, le premier amant de Manuel, incarne la francophilie jusqu’à la caricature. Il appartient à la catégorie des Marocains « fascinés par l’Europe et les blue-jeans »[30]. Il commande son café en français. Sa conversation est composée des ragots de tous les coopérants de l’hexagone dont il copie les goûts, choisissant ses établissements en fonction de la mode du moment. Mais il est loin d’être le seul à être atteint de ce snobisme ; d’autres écoutent en direct à la radio les courses à Longchamp. Cette attirance maladive pour l’Europe exaspère l’un des collègues de Manuel à l’université, Abd El Haq, pour qui les Marocains qui singent ainsi les Français et s’affichent aux mêmes de terrasses de café sont des traîtres mais il est, lui-même, le parfait exemple de la schizophrénie marocaine. Au fil des mois, Manuel va le voir évoluer, briguer un poste et finir par fréquenter les mêmes cafés que l’« ennemi ». A la fin, il reviendra même de la Costa del Sol, déguisé en touriste madrilène, et ne saluera même plus son collègue espagnol. Du reste, l’attirance pour l’Europe est pleine d’ambiguïté, à l’image des réactions que suscite l’apparition de Manuel à Mimoun : « Ma présence dans cette ville retirée éveillait un mélange de curiosité, de sympathie et de méfiance ». Méfiance car, au fond, l’étranger est toujours soupçonné d’être un dépravé venu exporter au Maroc ses turpitudes. Manuel note qu’au Maroc « on oublie plus vite le nom des étrangers que leurs vices »[31]. Manifestement, Gide et Genet ont laissé un souvenir impérissable.

 C’est une même schizophrénie qui préside au rapport au sexe et à l’alcool. Si la société se donne pour respectueuse des préceptes de l’islam, c’est dans une parfaite hypocrisie. Les étrangers sont d’ailleurs bien utiles pour aller acheter chez les quelques juifs honnis qui ne sont pas partis les bouteilles de whisky avec lesquels on va s’enfermer dans une voiture en compagnie de filles faciles. C’est cette compagnie dangereuse qui est fatale à Charpent car pour soutirer de l’argent et faire chanter l’étranger on sait se souvenir après coup des sourates du Coran. Aucune couche de la société ne semble être épargnée par cette frénésie de sexe et d’alcool. Entre eux, les collègues marocains de Manuel à l’université profitent de leur salaire pour se procurer des bouteilles de whisky et s’adonner à des parties fines avec des jeunes filles de la meilleure société de Fès. Les plus pauvres, comme les soldats, vont au bordel. Ce qui importe, c’est que tout reste caché comme ces bouteilles de vin que Manuel fait entrer à l’hôtel sous le manteau et pour lesquelles le portier empoche le prix du silence. Inversement, le jour où Manuel voit son ami Hassan boire en public en plein jour, il comprend que ce dernier va très mal car il contrevient aux règles tacites d’après lesquelles fonctionne la société marocaine. C’est une même chape de plomb – et d’hypocrisie – qui pèse sur l’homosexualité. Chacun sait à Mimoun qu’au café du marabout « la fumée du kif mêle ambigument les adolescents et les soldats de la caserne »[32] et nul n’ignore ce qui se passe après mais ce qui importe, c’est de ne jamais dire le mot. C’est pourquoi dans le bar que fréquente Manuel, les consommateurs évoquent le café du marabout « avec des sourires méprisants et de petits rires qui sembl[ai]ent faire allusion à des choses »[33]. Toutefois, chacun se garde bien de briser le tabou. Du reste, Manuel n’a aucun mal à trouver des compagnons de débauche. Pour que les apparences soient sauves, ils se mettent « parfois l’un après l’autre sur une des filles trouvées au hasard ; certaines fois [ils se touchent] les uns les autres en faisant semblant de ne pas [s’] en apercevoir »[34]. Il est également rare que Francisco rentre seul du café du marabout mais au petit matin ses compagnons d’une nuit tentent de le faire chanter pour sauvegarder les apparences. Dans cette épopée de la désillusion que constitue le roman, même le sexe est décevant. Le plus souvent, Rafael Chirbes est d’une grande pudeur et des ébats de ses protagonistes ne filtrent que les grincements du sommier mais lorsqu’il décrit Manuel accompagnant son collègue Abd El Haq au bordel, le héros finit avec une adolescente dont « le sexe dégageait une puanteur insoutenable »[35] tandis que son compagnon de débauche fornique avec « une fausse rousse aux dents noires et aux mains ridées »[36]. De ses ébats homosexuels, Manuel ressort moins enthousiaste que Gide : « La chambre sentait mauvais le matin. Il n’était pas rare que j’eusse envie de jeter dehors tous ces gens qui salissaient les rares recoins qui étaient encore propres en moi »[37].

 Si le sexe et l’alcool sont omniprésents mais figurent an rang des tabous, il n’en va pas de même de l’argent qui, à en croire le tableau désespérant que Rafael Chirbes dresse de la société marocaine, monopolise les conversations : « ce fut vers cette période que je commençai à comprendre que la plupart des discussions de café entre Marocains de la classe moyenne portaient sur l’argent. J’appris le mot « flous » et compris qu’il était de bon ton de jouer au tiercé »[38]. Mais comme chacun sait, on ne gagne que rarement au tiercé. A en juger par l’étude de mœurs que livre le romancier, les Marocains s’efforcent donc par tous les autres moyens, licites et illicites, de faire main basse sur des espèces sonnantes et trébuchantes. Le seul Marocain honnête que croise Abd El Haq est le vieux Sidi Mohamed qui a servi dans l’armée française. Il a vécu, il a voyagé, possède une maison. Il n’a rien à attendre des autres. C’est donc sans arrière-pensée aucune que, constatant la crasse dans laquelle Manuel a sombré, il lui envoie ses filles pour nettoyer son logis et lui préparer un tajine. On ne peut que regretter l’ingratitude du héros qui quittera le Maroc sans même lui avoir fait ses adieux. Il est pourtant le seul Marocain dans le roman qui respecte Manuel. On ne redira jamais assez à quel point l’argent fausse les relations humaines. Ce roman est encore une fois l’occasion de le vérifier. Pis, le roman de Rafael Chirbes semble suggérer que l’argent érige entre Européens et Marocains, quel que soit le statut de ces derniers, un obstacle insurmontable. Par avance, toutes les relations sont viciées puisque, quelles que soient les qualités de l’homme, tout Européen est bon à plumer. C’est ce qui ressort de la mésaventure de Manuel avec son collègue Abd El Haq. Ce dernier n’est pas dans la nécessité puisqu’il assure des heures à l’université. Pourtant, une espèce de démon de la perversité le pousse à soutirer de l’argent aux Européens. Il a beau savoir Manuel dans l’impécuniosité, il invente une histoire larmoyante pour lui extorquer ses derniers dirhams. Faisant fi de toute fierté, il se promène avec une boîte dans laquelle il conserve un fœtus desséché et s’en va solliciter la générosité de tous les Espagnols à qui il raconte que son amie a dû avorter. Cette avidité qui ignore les classes sociales a quelque chose de désespérant. Inutile de préciser qu’il est illusoire d’attendre des plus modestes davantage de probité. Rachida, la femme de ménage, peut bien clamer sur tous les toits qu’il faut faire attention aux gens de son pays. Elle n’a pas de mal à affirmer que « les Marocains sont tous des voleurs »[39] puisqu’elle est la première à dépouiller ses employeurs. On aimerait croire qu’il ne s’agit là que de préjugés mais pour rendre le tableau plus cruel encore, Rafael Chirbes fait voler en éclat cette dernière illusion. Il admet certes « une part d’incompréhension »[40], mais souligne : « les réserves que les Espagnols nourrissaient envers les Marocains,[étaient]le fruit, pour la plupart d’entre elles, de longues et décevantes fréquentations »[41]. Comment expliquer dès lors qu’aucun conflit n’éclate ? Tout simplement parce que personne ne se sent innocent. Ni Rachida avec ses larcins, ni Manuel avec ses tournées au bordel, ses beuveries et ses débauches nocturnes. Personne ne parle car chacun a les moyens de réduire l’autre au silence, d’où une atmosphère lourde de sous-entendus et de sourde hostilité. Si l’on cherchait encore quelque illustration littéraire du choc des civilisations, avec ce roman espagnol, on pourrait bien l’avoir trouvée.

 On ne s’étonnera donc pas que Manuel, le héros de Rafael Chirbes, ne rencontre au Maroc ni l’amour ni l’amitié. Comment pourrait-il en être autrement puisque l’amitié présuppose un sentiment de respect et d’égalité ? Manuel finit pourtant par tomber amoureux d’Hassan, un compagnon de beuverie. Hassan est technicien dans une exploitation agricole des environs de Mimoun. C’est chez lui que Manuel envisage de se réfugier après une brouille avec Francisco. Ils passent la première nuit à boire. Au matin, chacun se masturbe sous le regard de l’autre. Mais Hassan incarne magnifiquement l’ambiguïté sexuelle si souvent décrite à propos du Maghreb. Il a certes une maîtresse, Aïcha, dont la famille a exigé de l’argent pour la laisser partir mais sitôt qu’Aïcha a le dos tourné ou se trouve dans la pièce à côté, Hassan serre violemment Manuel contre lui, l’embrasse et le mord. C’est assez pour faire perdre la tête à un expatrié esseulé. Perdre la tête est le mot qui convient pour désigner l’inconscience avec laquelle Manuel oublie la culture à laquelle Hassan appartient. Hassan, imprévisible, se redécouvre soudain hétérosexuel un soir où, ivre, il roue Manuel de coups et l’agonit d’injures : « Déshabille-toi, je veux te couper les couilles, Espagnol de merde. Pour qui tu m’as pris ? »[42] Et de répéter comme une litanie : « Je ne suis pas une tapette »[43] pour se rassurer sur sa propre virilité. Quand Manuel partira, il s’assiéra par terre et pleurera.

 La désillusion qu’expérimente le héros au Maroc est d’autant plus douloureuse que sa sensualité est sans cesse sollicitée par la beauté du pays. Peu d’écrivains ont su comme Rafael Chirbes décrire la splendeur de la terre marocaine, loin des clichés sur les murailles ocre de Marrakech. On connaît surtout le Maroc au printemps et en été, on découvre dans ce roman le Maroc au fil des saisons, les couleurs de la campagne automnale, les escadrilles d’oiseaux migrateurs en vol vers le Sud, l’arrivée de l’hiver avec l’odeur de laine mouillée des djellabas et « les muettes fleurs blanches »[44] de Mimoun sous la neige. La dernière image que le héros emporte avec lui : « La nuit était claire et, par-dessus les ombres des oliviers, il y avait des millions d’étoiles »[45].

 Terre envoûtante mais terre violente. A travers la fin dramatique de Charpent et l’incendie de l’ancienne demeure du missionnaire, c’est un roman en forme de mise en garde que nous livre Rafael Chirbes. A en croire son héros, les rues marocaines fourmillent de moustachus et de prostituées prêts à devenir de dociles compagnons de beuverie avant de se muer en maître-chanteurs ou bien pire encore : « les assassins de Charpent – en admettant que Charpent fût bien mort assassiné – tendaient leurs filets dans tout le pays : les souks bruyants, les comptoirs des bars, les salles de l’université ». Délire paranoïaque ? Peut-être les Européens, si empressés d’exporter leurs mœurs et leur culture et si prompts à oublier l’islam, gagneraient-ils, avant qu’il ne soit trop tard, à se remémorer la fin du missionnaire que les habitants, à force de sortilèges, ont fini par rendre fou et que l’on a retrouvé pendu. A la fin du roman, c’est son ancienne demeure que l’on incendie et – le détail a son importance – personne ne fait un geste pour éteindre le feu. Il semble y avoir une leçon à retirer de cette répétition de l’histoire. C’est comme s’il fallait à tout prix purifier la terre marocaine d’une tache étrangère, de cette maison construite par un missionnaire et habitée par un mécréant, effacer l’affront fait à une terre d’islam.

 En laissant derrière lui les décombres fumants, le héros tourne le dos à ce qu’il avait cru être un rêve de résurrection mais qui n’était qu’un dangereux mirage : « Mimoun se retrouvait aussi lointaine qu’un cauchemar. J’étais sain et sauf »[46]. C’est là l’amère conclusion de la mésaventure. Il faut savoir parfois résister aux sirènes qui invitent au voyage car toutes les terres ne sont pas hospitalières et l’ailleurs peut aussi devenir un tombeau.



[1] Rafael Chirbes, Mimoun, Editorial Anagrama, Barcelone, 1988. Traduction française de Denise Laroutis, Paris, Seuil, Rivages, 2003

[2] ibid. p. 15

[3] p. 8

[4] ibid.

[5] ibid. p. 9

[6] p. 9

[7] ibid. p. 17

[8] ibid.

[9] ibid.

[10] ibid.

[11] p. 24

[12] ibid.

[13] p. 52

[14] p. 91

[15] cf. supra

[16] p. 114

[17] p. 124

[18] ibid.

[19] p. 138

[20] « J&_8217 ;avais le sentiment que j&_8217 ;avais quitté un continent et que je n&_8217 ;aborderais jamais à un autre », p. 85

[21] p. 39

[22] p. 18

[23] p. 46

[24] p. 25

[25] p. 46

[26] p. 117

[27] ibid.

[28] p. 131

[29] p. 99

[30] p. 12

[31] p. 57

[32] p. 25

[33] ibid.

[34] p. 96

[35] p. 36

[36] ibid.

[37] p. 96

[38] p. 13

[39] p. 86

[40] p. 84

[41] p. 84

[42] p. 130

[43] ibid.

[44] p. 56

[45] p. 145

[46] ibid. p. 143

 

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