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Philippe Barnier Peindre, ou faire et défaire
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 Article publié le 14 juillet 2009.

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Mon choix

À l’adolescence, vers 15 ans. De manière précise, c’est au cours de dessin, en Seconde, qu’un élève s’est placé sur l’estrade pour être dessiné.
Je m’en suis bien sorti.
Avant, j’avais visité des musées. Mais la peinture, il me semble, ne me concernait pas.
L’année suivante, j’étais seul à fréquenter le cours de dessin facultatif.
Et chez moi, je me suis mis à peindre.
J’ai fait une série où j’écrasais de la peinture entre deux feuilles. À partir de ce qui apparaissait, je dessinais des formes.
J’ai le souvenir de visages avec des yeux partout.
J’ai exécuté aussi des natures mortes très classiques.
Vers 20 ans, j’ai travaillé à partir de photos, dans le style hyperréaliste, avec l’idée d’acquérir une technique. Et le principe de la série s’est mis en place.
Vers 23 ans, quand je suis arrivé à Paris, j’ai travaillé sur des figures de mode, sans visages. Des fragments.
Ensuite, il y a eu la série des " Citations " où je reprenais des éléments de la peinture classique, italienne principalement : Michel-Ange, Mantegna... mais aussi Le Bain turc d’Ingres. Je mettais en évidence les structures qui lient les éléments entre eux. Par exemple, dans le Saint Sébastien de Mantegna, j’isolais le pagne, le corps, les liens, le décor et la trace des flèches - autant de rayons lumineux matérialisant les regards. Car si on peint, c’est sans doute pour être regardé.
L’autoportrait ? J’en ai fait quelques-uns mais peu. Je parle assez peu de moi, et travaille sur des sujets neutres. Emblématiques. Juste des présences. Présences sans narration, dans un temps suspendu, dans le silence aussi.

Esquisse d’une chronologie des séries :

- Chaises et fauteuils vides, jouant sur présence / absence.

-  Jarres, avec à l’intérieur des corps, en rapport avec la crémation, la mort due au sida. Brève série, reprise ensuite. De ces pots, quelque chose poussait comme sur des cendres.

-  Fruits de très grande dimension (pommes, citrons). Prétexte pour travailler la matière et la couleur, le rapport de l’objet et du fond. Série sensuelle par le traitement : matière / couleur. Elle s’est poursuivie assez longtemps, sur des formats de différentes tailles et des panneaux de bois assemblés. A débuté une composition sans structure, un " all over " aux objets disséminés dans un espace qui se prolonge hors de la toile.
Je me souviens d’une exposition rue de Lappe, avec des fruits aussi, plus abstraits. Je pense que ça a été un déclic pour ce travail sur la couleur. Mes fruits étaient plus réalistes que je le voulais au départ, mais j’ai du mal à me détacher de la figure.

" Dieux & Nounours "

En 2002, j’ai travaillé sur les " Nounours ". Utilisant le principe de taches symétriques, apposées successivement sur le support, jusqu’à obtenir une figure familière et étrange. Il y a dans ces " Nounours " un lien avec l’enfance mais aussi quelque chose de monstrueux, comme une radiographie.
Pour que la série fonctionne, il fallait ajouter un élément plus grinçant. Je l’ai prolongée, des années après, avec les "Dieux". Figures complexes, jouant davantage sur la couleur et la diversité des formes.
 L’homme navigue entre Nounours et Dieux. A chaque âge ses fétiches, ses objets transitionnels.

Les " Bébés "

Une figure primitive dans son traitement : mi-bébé, mi-homme, avec une bouée. Répétée et superposée sur la toile, crée une foule qui envahit la surface.
Cette série est née d’un rêve, transformé sur la toile. Elle joue sur la figure emblématique de l’adulte enfant, sur son errance et son besoin de protection.
Autre série, à peu près à la même période (1999-2000), celle des " Miroirs ". Liée au regard, bien sûr, jouant sur la symétrie des figures inversées et superposées. Sur la manière de faire du différent avec du même. Et dans la superposition, d’autres figures inquiétantes se révèlent.

Les " Nus "

Travail plus intime. Part d’une série de croquis d’après modèle, à l’atelier.
Mon apprentissage s’est fait par le dessin, dans les musées et j’ai suivi des cours de la Mairie de Paris. Le modèle vivant est un vrai plaisir. L’été surtout.
Série de croquis au fusain, parfois de grand format, peints ensuite. Certains séparent le dessin et la couleur : le papier de soie, qui supporte le dessin, écrase la peinture disposée sur le support. Indépendante du tracé, la couleur vit sa vie.
Série des " Hommes assis " aux poses très archaïques. Nus non individualisés, présences minérales.
" Hommes debout ". Le corps exprime la seule présence. De l’ordre du sacré. A partir de rien, créer un monde. Rajouter au monde un objet, doublé d’une présence. Par exemple, à la suite du décès d’un ami, j’ai réalisé l’un de mes nus assis. Un travail sur l’entre-deux, de l’ordre du passage... Le personnage assis porte une blessure rouge et tient un linge à la main. La douleur est apaisée.
Parfois, le travail se fait dans l’ignorance. Le geste, la main, sont féconds autrement que la raison.
Les croquis de nus d’après modèle sont plus individualisés, de l’ordre de la rencontre. Je recrute sur Internet. Certains n’ont jamais posé. D’où un comportement moins neutre que celui d’un modèle classique. Une expérience particulière du regard de celui, en face, qui dessine.
C’est le seul moment, avec les natures mortes, où je travaille sur un objet extérieur. Même la série des arbres se passe de modèles.

Le travail d’une série

Il commence par l’idée de l’objet, toujours problématique. Se pose toujours la question : quoi ?
Travailler longtemps l’objet permet d’être à l’aise, d’épuiser le sujet. Alors la peinture elle-même parle. C’est-à-dire le langage pictural : couleur, matière et composition. Ou encore le comment ? Et l’objet passe au second plan, devient prétexte. Le principe de la répétition l’affaiblit. Dans cette déclinaison, j’explore différentes matières, joue sur les couleurs. Par exemple pour les " Pommes ", il y a une triple répétition : du fruit à l’intérieur de la toile, des toiles assemblées en panneau, et dans la durée.
Après les " Pommes ", les " Pots " . Traités de la même manière : la répétition et le rapport de l’objet avec le fond. Dans le pot, il y a un universel intemporel. Il est proche de la jarre. Contient une mémoire profonde, un plein et un vide. Toujours visible, l’orifice.
J’ai fait aussi une série de natures mortes classiques, horizontales, représentant, des pots de peinture, des pots et des cornes. Une série aussi avec des têtes de mouton. Des " Vanités ".
Les séries s’arrêtent et reprennent jusqu’à épuisement, quand la sincérité disparaît.
Quand commence une série, je l’ignore. Une piste peut aboutir à une impasse.

Les " Fleurs "

De grands espaces plantés de manière irrégulière, sans composition, rapidement. Série née après la commande d’une mosaïque pour la façade d’un hôpital à Beyrouth. Avec la médecine pour thème et une partie sur la médecine par les plantes.
Dans la série des " Fleurs ", certaines privilégient le dessin, d’autres - plus picturales - la matière et la couleur. Sujet un peu dévalorisé dans l’art contemporain, il était intéressant de voir qu’en faire.
Chaque fois, je choisis des noms génériques. Les " Champs ", " Topos " de formats carrés.
En prévision de ma prochaine exposition, je reviens aux " Fleurs ". Affirme le côté décoratif du papier peint et en même temps, c’est très pictural. Je joue sur le rapport de la matière de la peinture avec le fond uni. Le décoratif devient le sujet.
Quelques antécédents ? Dans les années 80, des papiers de grand format représentant des corps dans leur chute. Le motif se répète à droite, à gauche, en haut et en bas. C’est le départ virtuel d’un envahissement de l’espace pictural composé mais pouvant se répéter. Comme un papier peint déjà .
Parallèlement à ma Peinture, j’ai ouvert un cabinet de création de motifs textiles et de papiers peints : " VANITÉS ". Je pars de mes toiles, retravaillées longuement avec photoshop. Quelques motifs doivent êtres édités prochainement.

Couleurs

Longtemps, j’ai utilisé l’huile et le pinceau. Puis l’acrylique, avec des raclettes métalliques permettant des glacis de couches successives qui font vibrer la couleur.
La couleur me vient assez naturellement, je la travaille longuement jusqu’à ce qu’elle existe en soi, dans sa matière aussi. Souvent je fais un fond sur lequel se poseront les objets ou le dessin. Il faut que ce fond de couleur soit aussi présent que les motifs, qu’il y ait un dialogue entre les deux.
La couleur écrasée par la raclette combine maîtrise et hasard, me donne une matière que je retravaille. Il y a donc deux temps : le hasard - brut - et l’élaboration - minutieuse.

Le temps

Le temps n’intervient pas de façon vraiment linéaire. Je peux interrompre une série et la reprendre, gardant le même principe ou le variant. Ainsi pour les pots, j’ai repris le motif et ajouté la transparence.
Des thèmes parfois mettent longtemps à éclore. J’avais en tête des forêts de bouleaux, avec des troncs nus, dégagés : souvenir d’une promenade en Suède. Puis beaucoup plus tard, une scène dans le film Indigènes où je retrouve cette vision de futaie et une toile de Klimt qui reprend ce motif déclenchent la série. Motif qui joue sur le contraste du sol avec la belle matière régulière et verticale des troncs.
Comme les " Chaises ", ce sont des motifs emblématiques, collectifs, qui parlent à tout le monde et symbolisent une présence. Il y a un lien entre l’arbre et l’humain. Entre racine et ciel, bas et haut. Les Dieux seraient à la cime et les Nounours au pied !!!
Je privilégie les formats verticaux, signe de la présence pure. L’horizontal inscrit plutôt une durée et un espace.

Être peintre

L’artiste est celui qui donne à voir, qui met les choses à plat, qui oblige le regard et la pensée à s’arrêter un instant. Mais il se confronte dans la création à l’impuissance.
Je suis un peintre laborieux qui reste longtemps sur chaque toile. Je mets, j’accumule, j’enlève, je décante. Quand la peinture est en gestation, c’est très vilain. Naît toujours l’inquiétude de ne pas y arriver. Le repentir est d’ailleurs un terme de peinture. Chaque toile est toujours la première. Mais parfois, quand même, la satisfaction et la surprise de découvrir quelque chose que l’on croyait ignorer.
Faire naître quelque chose de rien - le blanc de la toile. Cet orgueil - pourtant souvent déçu - m’intéresse.

Propos recueillis par Marie Sagaie-Douve.

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