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Bornoyages du champ poétique - chez Le chasseur abstrait
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 Article publié le 14 septembre 2009.

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La rentrée
en poésie

 

Bornoyages du champ poétique

[qu’à la poésie il saurait être question de cantonner]

de Serge Meitinger

Bornoyer : 1. Regarder d’un œil en fermant l’autre, pour vérifier un alignement, pour juger si une règle est droite, une surface plane. 2. Placer des jalons de distance en distance pour tracer la ligne des fondations d’un mur, ou d’une rangée d’arbres. (Littré) Le terme voisine avec « borne » et avec « borgne » : il s’agit de faire l’épreuve de la limite et de l’ordre à assigner, en toute rectitude, par un jeu corporel précis qui rend, un instant, borgne mais pour donner plus d’acuité au regard. Bornoyages est un néologisme formé avec le suffixe « –age » qui permet de former des noms décrivant une action et/ou le résultat de cette action.

MA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE

Aucun de nous/ ne tient seul./ Il lui faut outre les os/ une parole /fût-elle économe./ Alors le jour contemporain s´éclaire/ un peu. - Michel Dugué - Le Jour contemporain, 1998

Ma bibliothèque idéale se niche toute dans ma bibliothèque réelle : c’est clair désormais, j’ai plus de livres autour de moi que je ne pourrai en lire en ce qu’il me reste de vie ! Cette prise de conscience incite à la sagesse et induit la circonspection envers la « nouvelleté », encore qu’il faille rester ouvert à la belle surprise, au chef-d’œuvre inconnu qui existe bien quelque part, et qui attend n’attendant pas…

Je commencerai par « le premier cercle », celui des poètes-frères (et sœurs) dont l’œuvre et la personne me sont si proches que leurs textes me parlent tout de suite au cœur, poèmes, récits ou essais que j’aimerais souvent contresigner tant ils me disent (dans les deux sens de la formule). Je les citerai dans l’ordre de leur entrée dans ma vie et avec leur dernier titre pour moi marquant. Ce fut Michel Dugué qui prit contact avec moi et nous nous rencontrâmes à Rennes (alors que j’habitais du côté de Malestroit dans le Morbihan où j’enseignais). Nous avons pu constater, bien que ne nous voyant plus que de loin en loin désormais (je vis à La Réunion), que nous sommes toujours sur la même longueur d’onde. Je tiens Le jour contemporain (Folle Avoine, Romillé, 1998) et Éléments, formes, nuages (Dana, Rennes, 2000) pour des lieux ouverts (plus que pour des textes au sens strict) où s’élève et s’arase en même temps une lumière à forme d’homme. Je rencontrai Nicole et Georges Drano dans les marais salants du pays de Guérande (pas si éloignés de Malestroit) avant qu’ils n’aillent s’installer du côté de Montpellier. L’employée de la poésie (Rougerie, Mortemart, 2000) de Nicole Drano-Stamberg situe le royaume de poésie dans un vieux café de province où un large coup de torchon essuie une table desservie encore tachée de vin et c’est bien là que ça peut (re)commencer ! Pour Georges, il reste nécessaire de Tenir (Rougerie, 2003), sans rien posséder et par les mots, le peu qui fait chemin, jardin et visage. L’occasion d’un colloque à l’E. N. S. de la rue d’Ulm me permit de découvrir en Michel Collot plus et mieux qu’un universitaire c’est-à-dire un poète et un ami. Pour lui, la phénoménologie qui inspire souvent ses analyses n’est pas seulement une théorie mais le mode même du sentir : Immuable mobile (La Lettre volée, Bruxelles, 2002) étage les plans d’un regard qui s’inscrit en corps dans le paysage.

Le « second cercle » est celui des aînés côtoyés dans l’estime et longuement questionnés sur l’essentiel, en leurs lieux. Lorand Gaspar découvert par moi à Tunis qui me reçut souvent dans sa maison de Sidi-Bou-Saïd en vigie sur la mer comme sa poésie l’est sur le monde : Patmos et autres poèmes (Gallimard, 2001). Pierre Oster dans son petit bureau de lecteur aux éditions du Seuil : Paysage du Tout (Poésie-Gallimard, 2000). Pierre Torreilles dans son bureau de directeur au sommet de la pyramide formée par la librairie Sauramps, place du Triangle à Montpellier : Où se dressait le cyprès blanc (Gallimard, 1992). Claude Vigée en un château de Cerisy rendu humide par une fin de saison pluvieuse en 1988 : Aux portes du labyrinthe (Flammarion, 1996) et Le passage du vivant (Parole et Silence, 2001). Boris Gamaleya dans sa maison de la Plaine des Palmistes, sous les remparts abrupts des monts volcaniques qui fortifient le ciel et caparaçonnent le soleil : L’Arche du comte Orphée (Azalées, Sainte-Marie, 2004). Plus que de livres isolés, il s’agit ici, dans le premier comme dans le second cercle, de suivre-vivre une œuvre dans la possible proximité d’une personne…

Courant maintenant à l’horizon de tout (mais finalement il est proche et on le touche tout de suite de la main… sans l’atteindre ! –ô mystère !), il faut y poster les grandes vigies qui permettent d’ouvrir et de sans cesse rouvrir l’élan de l’être : les philosophes taoïstes et la poésie chinoise millénaire qui se nourrit de ce rapport au monde (avec François Cheng pour éclaireur) ; le « logos » selon les présocratiques ; Platon le mythique et Plotin le chantre de l’Un ; la mystique rhénane de Maître Eckhart (que j’ai toujours trouvé très proche d’Ibn’Arabi et d’une certaine spiritualité chîite tels que présentés par Henry Corbin), mais aussi Raymond Lulle, Dante et Pétrarque.

Sur ce fond, mais sans complet dépaysement, il est possible de travailler la matière de notre présence au monde avec les divers maîtres de la phénoménologie qui poussent chacun de leur côté des lignes d’erre, de fuite et d’horizon : Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty, Henri Maldiney, Emmanuel Lévinas, Jacques Garelli (qui compte beaucoup pour moi et que je pourrais placer tout aussi bien dans mon « second cercle »).

Plus près encore, dans la pâte même de notre monde, dans la chair des choses prise dans la chair des mots, –présence absente saisie par le verbe qu’elle transit (=traverse)–, quelques romanciers me parlent aussi de l’essentiel : Pierre Michon, Richard Millet, Jean-Loup Trassard ; Peter Handke, Antonio Lobo Antunes et Bohumil Hrabal ; et, avec deux styles tout autres encore, Jean Échenoz et Michel Rio.

N’oublions pas, pour finir ou pour (re)démarrer, les nécessaires décapants et antidotes, produits de régime pour l’intellect, dégraissants de toute inflation verbolâtre, ces œuvres qui ne laissent rien en place et démolissent tout, tout le temps, pour sauver la santé de l’esprit et même celle du corps : le monumental Zibaldone de Leopardi (Allia, 2004), qui est l’anti-Bible par excellence si l’on veut faire de la Bible un pavé dogmatique ; La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme de Sterne (nouvelle traduction française en 2004, éditions Tristram of course…) ; et toute l’œuvre, intensément roborative, de cet immense vivant que fut Samuel Beckett qu’il m’a plu d’entendre réciter par cœur par quelques-uns de nos jeunes écrivains les plus prometteurs.

Serge Meitinger

Extrait de « Bornoyages du champ poétique » - chez Le chasseur abstrait.

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