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Autres chroniques - Prix Carbet - Frankétienne - Bernard Mazo.
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 Article publié le 14 septembre 2009.

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Quelques chroniques dans les jours qui viennent à propos de Jean Orizet, Bernard Mazo, Gaston Massat, etc.

Plongée dans l’Histoire et l’actualité. Le Prix Carbet de la Caraïbe élargit son influence. Alain Plénel, à qui est décerné le prix 2009, est "un homme d’engagement ancien haut fonctionnaire de l’Education nationale en Martinique dans les années 50 qui a été révoqué de son administration après ses prises de position publiques lors des émeutes de la Martinique de décembre 1959."

Le vice-recteur en poste à la Martinique du 9 mai 1955 au 30 janvier 1959. Il fut un bâtisseur. Que l’on en juge : 55 écoles construites en moins de 10 ans. Un bon fonctionnaire donc, comme on souhaiterait en avoir à la tête des services publics. Mais plus que cela, Alain Plénel était un aiguillon. Cet historien de formation avait mis sa science au service de la population assoiffée de savoir. Dans un contexte où certes " Nos ancêtres les Gaulois" n’était plus enseigné aux petits Gros-Mornais, mais la gloire et la grandeur de la Mère Patrie leur étaient vantées à tout vent. Les week-ends, le vice-recteur devenait conférencier. Il fut le premier à parler de l’œuvre de Joseph Zobel dans toutes les communes de la Martinique. A période régulière, il traitait des thèmes variés sur la musique, les hommes célèbres et les faits voilés par l’histoire officielle. Mais de tous les sujets qu’il avait abordés, celui sur la perception que le système colonial avait du folklore en Bretagne et en Martinique, était le plus significatif. Car derrière la vision du bigouden breton et le foulard martiniquais, il y a tous des préjugés tenaces.

Il avait félicité Christian Marajo quelques semaines plus tôt...

C’est dans ce contexte de confusion générale et de rendez-vous manqué avec l’assimilation que les événements de Décembre 59 sont survenus. Ainsi, Alain Plénel qui était " pisté" depuis 1956, par le système policier de la IVe République finissante, devenait la victime toute désignée. Sa faute ? Avoir dénoncé la mort de Christian Marajo, Edmond Véronique dit "Rosil " et Julien Betzi. Il avait félicité Christian Marajo quelques semaines plus tôt pour ses bons résultats scolaires. Le 27 décembre 1959 à 16 heures, lors de l’inauguration d’un groupe scolaire au Morne-Rouge, le vice-recteur demande que le nom de Marajo soit donné à cet établissement. Quelques jours plutôt le 22 décembre, il fait l’éloge funèbre de Marajo lors de ses obsèques au Robert. Il n’en fallait pas plus pour qu’Alain Plénel tombe sous le coup du bannissement total. Le 30 janvier 1960 à 17 h 20, il quitte la Martinique devant un public estimé entre 400 et 500 personnes. Parmi elles, Aimé Césaire, Georges Gratiant et tous les parlementaires de Martinique. C’est cette conscience éveillée qui a été honorée par le Prix Carbet.
- franceantilles.fr.

Une découverte pour la métropole, surtout dans le contexte des grèves qui ont marqué les départements français d’outre-mer. Une invitation à l’engagement des écrivains caribéens dans le "tout-monde". 

Désormais, nous allons décerner ce prix non pas à un livre ou à une oeuvre mais à l’ensemble de l’oeuvre d’un homme ou d’une femme. Une oeuvre qui peut être une oeuvre de l’esprit, a déclaré Édouard Glissant lors de la remise du prix.

Le jury a toutefois attiré l’attention du lecteur sur un certain nombre d’ouvrages qui marquent leur époque par leur qualité et leur pertinence :

ROMANS, NOUVELLES, RECITS

Louis BOUTRIN, (Martinique), La coulée de la rivière blanche, Edº Edilivre, 2009.
José LE MOIGNE, (Martinique), Joseph ZOBEL, Le cœur en Martinique et les pieds en Cévennes, Ibis Rouge Editions, 2009.
Robert VERGER, (Guadeloupe), Autopsie d´un guadeloupéen, 2009
Lyonel TROUILLOT (Haïti), Yanvalou pour Charlie. Arles : Actes Sud, 2009.
Neil BISSOONDATH, (Trinidad), Cartes postales de l’enfer, éditions Phébus 2009
Wendy GUERRA (Cuba), Mère Cuba, éditions Stock, 2009.
Louis Philippe DALEMBERT (Haïti), Le roman de Cuba, éditions du Rocher, 2009.

ESSAIS, DICTIONNAIRE 

Hector POULET, Sylviane TELCHID, Frédéric ANCIAUX (Guadeloupe), Le Déterville, Français-Créole, PLB Editions, 2009.
Jean-Georges CHALI, (Martinique), Vincent PLACOLY, Un créole américain, Editions Desnel, 2009
Stéphanie BÉRARD, Théâtre des Antilles, L´Harmattan, 2009
Joël DES ROSIERS, (Haïti), Lettres à l´indigène, éd. Triptyque 2009.
Joël DES ROSIERS, (essai), Théories caraïbes, poétique du déracinement, 1996, réédition revue et augmentée 2009, Prix de la Société des écrivains canadiens ; éd. Triptyque, 2009.
Alain RENAUT (France), Un humanisme de la diversité, essai sur la décolonisation de l´identité, Flammarion, 2009.
Alain FOIX, (Martinique), Noir, de Toussaint Louverture à Barack Obama, Galaade, 2009.

POESIE

James NOEL (Haïti), Le sang visible du vitrier, éd. Vent d´ailleurs, 2009.
James NOEL, (Haïti), Poèmes à double tranchant, seul le baiser pour muselière, Le chasseur abstrait éditeur, 2009. Préfaces de Frankétienne et de Patrick Cintas.
Paul Harry LAURENT (Haïti), Le vin d´une prose d´un écolier, Le chasseur abstrait éditeur, 2009.
José Le MOIGNE (Martinique), Poèmes du sel et de la terre, éd. L´arbre à parole 2009.

THEATRE 

Gerty DAMBURY (Guadeloupe), Trames, Les éditions du manguier, septembre 2009.
Frantz SUCCAB, (Guadeloupe), Conte à mourir debout, Lansman, 2009.

LES LAUREATS depuis 1990

1990 Patrick CHAMOISEAUAntan d’enfance, Gallimard.
1991 Dany LAFERRIEREUne odeur de café, 1991 aux éditions VLB à Montréal.
1992 Daniel BOUKMANPour l’ensemble de son œuvre.
1993 Gisèle PINEAULa Grande drive des Esprits, Le serpent à plumes.
1994 Raphaël CONFIANTL’allée des soupirs, Stock.
1995 Emile OLLIVIERLes urnes scellées, Albin Michel.
1996 Félix MORISSEAU-LEROYPour l’ensemble de son œuvre.
1997 Maryse CONDEDésirada,Robert Laffont.
1998 René DEPESTREPour l’ensemble de son œuvre.
1999 Edwige DANTICATLa récolte douce des larmes (The Farming of Bones). Jacques Chabert, trad. Paris : Grasset.
2000 Jacqueline PICARDO fugitif, Caret.
2001 Serge PATIENTLe nègre du gouverneur, Ibis Rouge.
2002 FRANKETIENNEH’Eros-CHimères, Spirale.
2003 MONCHOACHIL’espère-gestes, Obsidiane.
2004 Jamaïca KINCAIDM. Potter, Editions de l’Olivier.
2005 Henri CORBINSinonl’enfance, Ibis Rouge.
2006 Georges CASTERALe trou du souffleur, et L’encre est ma demeure, Caractères, 2006 et Actes Sud, 2006.
2007 Miguel DUPLANL’Acier, l’Harmattan.
2008 Simone SCHWARTZ-BART et André SCHWARTZ-BART à titre posthume pour l’ensemble de leur œuvre.
2009 Alain PLÉNÉL - l’homme engagé dans son époque et sa terre.

 

 

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Le chasseur abstrait se réjouit de voir deux de ses livres sélectionnés par le jury du Prix Carbet. Il s’agit de « Poèmes à double tranchant », de James Noël, préfacé par l’immense Frankétienne (qui fut récompensé par le Prix Carbet), et de « Le vin d’une prose d’écolier », de l’étonnant Paul Harry Laurent, préfacé par James Noël et d’ailleurs proposé par ce dernier. Rappelons que James Noël est, avec Fred Edson Lafortune et Valérie Constantin, sans oublier l’action bienveillante de Thomas Spear, l’artisan de notre « Anthologie haïtienne ». J’ai moi-même mis en place une collection consacrée aux vents d’ailleurs (petit clin d’œil), « LettresTerres » qui tend actuellement à étendre sa pertinence à toute la Caraïbe, notamment pour l’excellence de sa littérature en langue française.

Parlant de Vents d’ailleurs, soulignons d’abord que « Le sang du vitrier », de James Noël, publié par cet éditeur, a aussi été retenu par le jury du Prix Carbet.

Vents d’ailleurs est aussi l’éditeur des « Métamorphoses de l’oiseau schizophone » de Frankétienne. Quatre des huit volumes de cette œuvre primordiale ont déjà été publiés.

J’ai lu ces dernières années quelques œuvres éblouissantes de travail littéraire, comme celle d’Onuma Némon dont nous avons proposé ici même quelques extraits. Frankétienne est aussi de ces écrivains que rien n’arrête et dont le puissant déferlement s’épanche dans tous les arts, graphiques, musicaux, théâtraux, etc.

Pour mesurer cette rare et vraie ampleur, il faut lire l’« Anthologie secrète » publiée par Mémoire d’encrier sous la houlette de Rodney Saint-Éloy qui signe d’ailleurs la préface des « Métamorphoses de l’oiseau schizophone ». L’« Anthologie secrète » est une collection particulièrement proche et efficace. Ici, Frankétienne livre toute sa hargne de créateur qui arrive au bout de son périple sans jamais renoncer à repousser les limites de la littérature. Tout y est : la longue existence bornée d’œuvres exigeantes depuis cet « Ultravocal » qui laissa, en son temps, toute la littérature sur le chemin de l’attente, le seul lieu authentique des poètes et des plus que poètes.

« Moi, mon propre père », y proclame Frankétienne. Il écrit aussi, et c’est terriblement sincère : « J’ai produit une quarantaine d’œuvres qui parlent mieux que mes blablablas répétitifs. Je suis un jeune vieillard en fin de carrière littéraire. Tu (Rodney Saint-Éloi) est peut-être le dernier à qui j’accorde mes paroles, mes confidences et mes aveux. Par fraternelle amitié et par amour. Et puis BASTA ! »

« Je souhaiterais que mes lecteurs aillent lire mes livres et tenter le voyage mouvementé à travers le labyrinthe de mes textes. »

On lit rarement ce genre de « secrets » et l’éditeur y invente aussi la littérature de son temps. Livre exceptionnel.

Les « Métamorphoses de l’oiseau schizophone » font partie du labyrinthe et en occupe sans doute une place fondamentale. Texte à lire de point à point, traversant des ironies narratives parfaitement pesées aussi bien que la poésie qui en forme le flot incessant, mais aussi « en diagonale » et dans tous les sens. C’est tellement bien fait que l’esprit s’y accroche comme on plante ses griffes dans la vie et ses corps dérivants, mais captés avec la plus grande force sexuelle. Et c’est d’une telle richesse, mais dans la langue, celle qu’on pratique tous pour extraire du sens et des passions. Livre organique qu’on peut ouvrir comme ça arrive, dépendant de l’humeur du moment et des circonstances qui l’alimentent pour transmettre l’angoissant effort de survie et la « joie rouge » (dirait Gilbert Bourson) qui se transforme en salive séchée aux coins des lèvres.

Voici une page en mille :

D’une naissance nocturne qui déclenche tant d’interrogations au lever du soleil, j’avalise le silence du poète. Et j’avale mes réponses avec un grain de sel, de la diction divine à la bénédiction.

En ce dimanche de Pâques, les provinces rebelles du plateau Central rustignaient dans un étrange calme provisoire. Une paix fragile. Un rêve en suspens. Les canons s’étaient tus.

La nature s’emparousait de fleurs et de fruits en éclosion. Pourtant, les guérilleros avaient bien raison d’être inquiets malgré la trêve. Les forces gouvernementales, supérieures en effectifs et en équipements, avaient deux jours auparavant saccagé un village voisin après avoir fouillé les maisons de fond en comble et fusillé sommairement plus d’une vingtaine de paysans soupçonnés d’être de connivence avec les mercenaires zinoglains et les contrebandiers mortifieux.

La succession des coups d’État macoutes. Cycle tragique de l’Histoire. Les paysages en ruine s’étaient durcis sous le silence et les sombres reflets des étoiles. Corps profanés écrasés de cris.

Dictature sans visage.

Passé minuit, on entendit gémir les pierres spumurées de solitude dans la ténébreuse enflure des ombres.

Et cette autre :

Cas par quoi accaparer l’espace de solitude, déchirure effroyable des verbes articulaires. L’horizon me frapperait d’une approche éclatée. Ne pas bouger ma forme escalière de l’angoisse. Ni pourquoi ni comment ma surprise quotidienne.

Bouche encombrée de douleurs tues, la terreur s’épaissit derrière ma voix voilée où violemment s’entassent tant de voyelles amères en ma langue saturée de coutures inédites.

Milouna respirait bruyamment, haletait, dégargouillait, déglouglottait, délirait en proie aux spasmes d’une jouissance clairismée de feu. Et la fumée vertigineuse du plaisir lui traversait tout le corps pour sortir par les oreilles, les narines et la bouche, sous forme de vrilles sonores et de fleurs strimugueuses. Quand elle se réveilla en saute-gril de ce maloufreux cauchemar, un filet de sang coulait de son nombril ; et la viloriane sirupeuse dégoulinait de sa belle fente illuminée d’or et de fluorine.

Impalpables moissons de la nuit nue, les seins debout au hasard de ma langue. La culpabilité. La purification. Secret sacré aux noeuds des croix. Le sacrifice et l’expiation.

Les nourritures des dieux pourrissent dans le silence des mains coupées. J’ai déployé mes cris et ma folie d’oiseau à travers le savoir des vieux vents oniriques.

Comment creuser le sexe au silex du silence ?

 

« Anthologie secrète » - chez Mémoire d’encrier.
« Métamorphoses de l’oiseau schizophone » - chez Vents d’ailleurs.
« Le sang du vitrier » - chez Vents d’ailleurs.
« Poèmes à double tranchant » - chez Le chasseur abstrait.
« Le vin d’une prose d’écolier » - chez Le chasseur abstrait.
« Anthologie haïtienne » - chez Le chasseur abstrait (Cahiers de la RAL,M nº 8).

Cliquez pour visiter le site de Frankétienne


franketienne.com/

 

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Luciano Mélis est éditeur à Nice. Il est particulièrement connu pour être l’éditeur de Jacques Mondoloni et de Paul Carta, tous deux excellents romanciers appréciés par un large public. Il n’y a qu’à feuilleter le catalogue des éditions Mélis[1] pour mesurer son emprise sur des lecteurs amateurs de polars, d’aventures, de fantasy et de science-fiction.

Mais à mes yeux, il est d’abord un éditeur de poésie. C’est André Verdet lui-même qui lui lui confia l’édition de quelques-uns de ses propres livres. Preuve qu’on a affaire ici à un éditeur de qualité, car André Verdet n’était pas homme à courbettes.

Ainsi, Béatrice Bonhomme, André Brincourt, Robert d’Argance, Pierre Delanoë, Daniel Gélin, Maurice Lethurgez, Jean Orizet, Victor Varjac, Robert Sabatier… la liste est longue.

Et certains de ces poètes sont aussi des essayistes. Deux livres doivent retenir l’attention pour leur importance dans la pensée du moment et pour les ouvertures qu’ils projettent dans un avenir où la poésie continuera sans doute de souffrir de la légèreté de l’être et des superstitions qui alimenteront encore le malheur ou la fragilité.

Dans « Mémoire et chemins vers le monde », Béatrice Bonhomme tend une main experte à ceux qui voudront constater que la poésie est d’abord contemporaine et inévitablement moderne. Le sommaire parle de lui-même :

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— Philippe Jaccottet ou la mémoire de l’oubli.— Entre notes, observations et autres inscriptions, les proses de Philippe Jaccottet ou le Journal d’une écriture.— Gérard de Nerval et Yves Bonnefoy : une poétique de la simplicité.— Le geste d’une offrande : rencontre entre Yves Bonnefoy et le peintre Nasser Assar.— Une poésie du retrait et de l’angularité, entre exil et communauté, à travers les oeuvres de Salah Stétié, Bernard Vargaftig et André du Bouchet.— Salah Stétié, lecteur de Rimbaud.— Désert mystique dans les oeuvres de Pierre Jean Jouve et Salah Stétié.— Salah Stétié, lecture d’une femme.— Antoine Emaz, lecteur de Verlaine.— Mémoire vivant : nature, sensualité et alchimie de l’écriture dans Le Temps de la transmutation de Jean-Claude Renard.— Jacques Réda, voyageur dans la ville : une lecture de La Liberté des rues.— Jude Stéfan ou l’invocation à la Parque.— James Sacré ou les mots-valises comme trésor d’enfance.— Une expérience du désert dans l’oeuvre de James Sacré.— Huit variations sur l’oeuvre de Bernard Noël.

Il en ressort une sensation de présence, des contours au fond familiers et comme une promesse où l’œuvre ne cessera pas d’être saisie de temps et de chemins.

Ce livre, écrit Béatrice Bonhonne, composé de plusieurs articles, est lié, pour moi, au rêve d’une sorte de panorama qui, très loin d’être exhaustif, permettrait pourtant d’embrasser un certain paysage poétique contemporain et ses différentes mouvances où se jouerait une liberté des rues poétiques, pour reprendre l’expression de Jacques Réda, écrit Béatrice Bonhomme en avant-propos. II est le fruit d’une passion pour la poésie vivante, cette poésie qui se fait autour de nous et qui s’incarne dans la présence et la voix de poètes qui nous parlent chaque jour.

« J’ai tenté de faire vivre une tension, un rythme, entre continuité et rupture, avec des études évoquant tout d’abord des héritages et des mémoires poétiques : l’héritage nervalien chez Yves Bonnefoy, l’empreinte jouvienne chez Salah Stétié ou encore la lecture de Rimbaud qu’opère ce poète, l’écho verlainien chez Antoine Émaz. Les premiers chapitres, qui s’ouvrent sur Philippe Jaccottet, s’élaborent ainsi dans la lignée d’Hôlderlin, Rilke, Baudelaire, Nerval, Rimbaud, Verlaine ou Jouve, avec des voix poétiques qui trouvent, à travers la lecture de leurs prédécesseurs, leur profonde originalité. Poésie d’ouverture qui sait aussi se tourner vers d’autres formes d’art comme la peinture avec, par exemple, Yves Bonnefoy dont le geste vers les peintres est celui de l’accueil et de l’offrande, ou encore André du Bouchet ou Bernard Vargaftig dont l’oeuvre est lutte exigeante, combat, à la manière de Kafka, contre la détresse.

D’autres chapitres s’articulent davantage autour de la rupture, la révolution pongienne et le cri d’Artaud, chocs que l’on entend encore dans la voix de Bernard Noël, frénésie mortelle qui s’empare de l’oeuvre de Jude Stéfan, épaisseur et complexité du livre comme dictionnaire dans les poèmes de James Sacré. Ainsi, tout, dans cette étude, est-il fondé, comme la poésie elle-même, sur un rythme oxymorique entre héritage et rupture, mémoire et oubli, ritournelle et invention, tradition et « transmutation », pour reprendre l’expression de Jean-Claude Renard. »

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Belle préface aussi celle de Bernard Mazo, un des poètes les plus méticuleux que ce monde connaît derrière les brouillards du divertissement et de la mode. « Sur les sentiers de la poésie » constitue d’emblée une « certaine idée de la poésie ». Trente-cinq poètes sont choisis évidemment pour ne pas les choisir tous. Il n’y a là aucun risque. Le « sentier » n’est pas jalonné comme ferait l’arpenteur trop enclin à croire ce que lui dit son théodolite. Là n’est pas la question et on ne se sentira pas « irrité » si l’on aime la poésie et surtout si on en connaît, pour se limiter à la langue française, la persistance des œuvres majeures qui la soutiennent plus qu’elles ne la fonde.

Voici le pic de cette proposition pourtant délicate et parfaitement documentée :

Pourtant, écrit Bernard Mazo, à l’image de la pythonisse en transes qui laissait malgré elle le discours sortir de ses lèvres ( selon Héraclite : « La sybille qui, de sa bouche délirante, prononce des paroles graves et sans fard, traverse de sa voix des milliers d’années, grâce au dieu qui l’anime ), le poète, bien que conscient de ses limites, ne se résout pas au silence ; il lui faut rendre au verbe sa fonction sacrée car le poème est « cette parole contagieuse qui advient à partir d’une origine magique et met en branle un temps qui lui est propre. Ainsi, certains poèmes nous rendent contemporains des origines sacrées du langage, et lorsque nous entrons dans le temps du poème, nous entrons dans l’espace du sacré, dans le domaine où, comme le déclare Héraclite l’homme habite dans la proximité du dieu ».

Mais cette revalorisation du langage, le « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » mallarméen, se fera chez tous les poètes retenus ici par un refus du verbalisme, de l’effusion lyrique car une langue bavarde, galvaudée ne saurait prétendre à la fonction que ceux-là assigne à la poésie, d’où une recherche commune de l’ellipse, de l’exigence de parole, de la vibration du silence entre les mots du poème, le refus d’enfermer celui-ci dans l’anecdotique. Tous ont fait leur la célèbre définition de René Char : « Le poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ».

Voici donc trois bons livres pour achever l’été : « Mémoire et chemins vers le monde », « Sur les sentiers de la poésie » et « Bornoyages du champ poétique ». Béatrice Bonhomme, Bernard Mazo et Serge Meitinger face aux détritus de la créativité et de la passion dont la chaîne du livre s’apprête à nourrir une imbécillité collective déjà fort éprouvante pour l’esprit.

Il faudra aussi ajouter « Le regard et l’énigme – œuvre poétique 1958-2008 » de Jean Orizet, chez Mélis, et « Les métamorphoses de l’oiseau schyzophone » du puissant et immortel Frankétienne dont les quatre premiers volumes sont publiés chez Vents d’ailleurs. À chroniquer prochainement.

Patrick Cintas.


[1] Sur le site Internet de la librairie Decitre à Lyon par exemple.

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