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Pourquoi devient-on poète ?
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 Article publié le 19 septembre 2009.

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Lors de la première séance d’un séminaire mensuel, consacré à l’expérience poétique, au petit Palais de Paris, en janvier 2009, Jean-Michel Maulpoix, poète et universitaire, posait la question : « la poésie pourquoi faire ? », question cavalière, certes, mais qu’il emploie volontairement, avant de s’engager dans une remarquable analyse de la poésie. Plus simplement, je me pose la question : pourquoi devient-on poète ? Je pense personnellement que l’hypersensibilité du poète, reçue en héritage à sa naissance, provoque, peut-être, cette rencontre entre l’être qu’il est, et la poésie, une forme littéraire particulière.

L’écrivain américain, William Faulkner, au moment où il décide d’abandonner la poésie, pour devenir romancier, parce qu’il pensait que le xxième siècle n’était pas fait pour la poésie, écrivait dans son premier roman à propos de celle-ci : « c’est la semaine sainte du cœur » ; il dira aussi que la poésie est cet instant, « moteur de passion ardente dans la condition humaine, duquel on a extrait l’essence pure ». Du reste, il ne l’abandonnera jamais vraiment, et inscrira dans ses romans, ces instants privilégiés où la poésie prend le poète dans ses rets, à tel point qu’il finit par s’identifier à elle. René Char a lui aussi noté ce moment extraordinaire où le poète « devient le poème lui-même. »

Là commence le questionnement, car la poésie n’existe pas seulement par je, mais elle exprime aussi vous ou tu. Elle ne peut vivre que s’il y a échange entre le poète et le lecteur. L’angoisse saisit alors le poète dans la mesure où écrire veut dire communiquer. Parce qu’il souhaite être entendu, le poète devra faire un choix. Comment communiquer, comment choisir un mode d’expression, dans un siècle dominé par le roman, le sang qui coule et vient, à défaut de pluie, arroser la planète, ce siècle révolu, que Camus appelait « sec », et qui semble vouloir inscrire la perversion de son matérialisme et de son fanatisme dans le suivant.

Des milliers de définitions sont venues enrichir, au cours des siècles, l’image que les poètes se faisaient de la poésie, à chacun de retenir celle qui lui convient. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la poésie reste florissante, alors que le public, lui, s’est détaché, au cours des dernières décennies, de cet art si largement apprécié précédemment. La position du poète est devenue inconfortable, car le roman l’a fait tomber de son piédestal, et cela pour une raison toute simple : la poésie ne conte pas une histoire, elle évoque des instants et le fait de façon si concise, qu’elle ôte du même coup le suspense provoqué par une histoire contée. Elle ne propose pas la solution d’une énigme, elle se contente d’émouvoir, de questionner, de suggérer et d’obliger à la réflexion, celui ou celle qui se laisse prendre dans ses filets. Par ailleurs, elle ne peut pas non plus rivaliser avec l’art de la photographie, si puissant de nos jours, et la toute-puissance de l’image envahissante qui nous cerne de toutes parts ; son rythme sourd et délicat se heurte également à la révolution musicale qui a explosé au siècle dernier, si bien que le poète se sent désemparé. S’il dessine à travers ses vers, c’est en traits bien légers, s’il conte, ses suggestions n’empruntent que peu de choses à l’art du récit, et la petite musique de ses vers se fait bien frêle, face au rythme de la chanson, dans l’imaginaire populaire.

Malgré tout j’ai voulu être poète. Que les grammairiens me pardonnent si je renonce volontairement au féminin, si laid, de ce mot. Après tout, n’a-t-on pas le droit de rêver que le jour viendra, enfin, où sera éradiqué la différence entre masculin et féminin.

Saisie très jeune par cet amour de la poésie, j’ai gardé longtemps, en attente, ce désir de m’exprimer à travers elle. Plus tard, j’ai recherché ce qui m’avait fait et me faisait encore vibrer, au hasard de mes découvertes, de mes communions, de mes révoltes, au gré de cet imaginaire, invisible et présent à la fois, qui me hante, face à la réalité journalière. Face à ce qui est en deçà, j’ai laissé la poésie me dicter sa loi, m’ouvrir des chemins sur lesquels je l’ai suivie, gardant le secret espoir, que la forme d’expression que j’ai choisie pourrait être acceptée par les lecteurs de notre époque.

Christiane Prioult

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