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 Article publié le 14 novembre 2009.

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À la fin de mon volume d’essais Bornoyages du champ poétique [qu’à la poésie il ne saurait être question de cantonner] (Le Chasseur abstrait, 2008), j’offrais ex abrupto quelques maximes qui devraient être, comme leur qualificatif latin l’indique, porteuses de fécondité et susceptibles de fertiliser la réflexion. Comme elles ne vont pas tout à fait de soi et qu’elles résistent même quelque peu à l’entendement, il m’a semblé nécessaire de les déployer chacune en méditation afin d’en faire éclore le meilleur comme le pire, car j’y ai d’emblée décelé mystère, merveille et désastre.

Pour mémoire, les voici :

 

1. Comprendre c’est filier.

2. Ne se connecte que ce qui a été déconnecté.

3. La vie n’a pas de sens, elle est sens.

4. Le présent soit notre fin.

5. Le sacré existe sans figure, ni le divin, ni le démoniaque.

6. Il n’y a de théologie, comme de dialectique, que négative.

7. Rien n’est assez singulier, d’où l’exigeante instance du verbe.

 

Et maintenant la méditation première, celle que peut inspirer la première maxime !

 

MÉDITATION PREMIÈRE

« Comprendre c’est filier »

 

Comprendre n’est pas expliquer. L’opposition entre ces deux procès de l’esprit est classique depuis que l’herméneutique est entrée en philosophie, c’est-à-dire depuis qu’une science de l’interprétation s’avère la meilleure garante possible pour la production du sujet comme « soi ». Revenons-y un instant. Explicare (lat.) veut dire « déplier, déployer, développer » avec l’acception quasi sensible de faire apparaître « la chose » au jour, partie par partie, et en exposant les liens de concaténation entre les divers aspects ou moments qu’elle est susceptible de présenter simultanément ou successivement. Il y a un principe analytique dans l’explication qui objective tout en détaillant voire en morcelant l’objet. La clarté tend à être totale, c’est-à-dire sans reste, mais elle se pose d’emblée comme extérieure à la visée qui l’appelle : elle se fige dans l’ordre d’un tableau objectif et neutre, ordonné selon des relations hiérarchiques univoques, temporelles et causales. Comprehendere (lat.) veut dire « saisir ensemble » c’est-à-dire « saisir et tenir dans son ensemble ». L’appréhension est d’emblée synthétique et maintient le plus résolument possible l’objet saisi comme un tout, mais cette totalité pressentie et même proposée, c’est-à-dire mise en avant, se sépare mal de l’acte intellectuel qui l’envisage et la produit. Cette façon de « prendre avec » compromet celui qui s’engage dans une telle intellection et colore toujours-déjà l’acte de comprendre d’une manière de « se comprendre » (au sens aussi de « se prendre avec »). Ces deux modes d’approche intellectuelle ont été clairement distingués au moment où l’on s’avisa de séparer « sciences de la nature » et « sciences de l’esprit » (ce fut le premier nom réservé à ce que l’on appellera par la suite « sciences humaines »). Les premières relevant d’une logique classificatoire et d’une causalité linéaire, le but étant une vision tabulaire monovalente, les secondes d’une série non arrêtée d’interprétations, tributaires de visions du monde variables, engendrant des horizons d’attente divers bien que descriptibles et situables. Il en est résulté l’exigence d’une science de l’interprétation qui soit un « art du comprendre » dont les règles s’appliquent aussi bien à la lecture des textes et des œuvres d’art qu’aux événements de la vie humaine, ouvrés de main d’homme. Ces règles sont surtout des principes qui canalisent le processus de traduction et de retraduction qu’impose une interprétation au long cours.

Filier est un néologisme, que j’emprunte à Georges Charbonneau[1], et qui désigne l’acte d’assumer comme d’établir une filiation, de nouer les liens temporels et signifiants d’une lignée. Il peut s’agir, pour l’héritier, d’accepter le legs en reconnaissant le lien et en entérinant des valeurs transmises, de prolonger ainsi une tradition qu’il souhaite maintenir et dont il fait une part essentielle de son identité affirmée et affichée. (Il est possible aussi que l’héritier présomptif rejette l’héritage à lui destiné et se place en rupture avec la tradition dominante : c’est encore façon de filier  !) Il s’agit d’abord pour le « géniteur » d’offrir et de perpétuer, dans un acte de vie qui est de part en part éducatif, ce qu’il estime le propre de son « bien » : ses valeurs conscientes ou non, certains de ses savoirs, savoir-faire et savoir-vivre, certaines de ses manières d’être, tempérament et caractère… Rien de tout cela n’échappe ni à l’interprétation ni à la traduction — à la « translation » pour reprendre le terme ancien valant pour « traduction ». Car il est bien question de transmission. En direction de la génération nouvelle d’abord, l’échange est éducation, dévouement et don, mais il y a effet de retour et de contre-don : l’aîné, parent et éducateur, se trouve redéfini en son rôle et en sa personnalité même par le regard et l’action de l’éduqué, ou du « fils », qui, soudain, le situent et nomment à une place nouvelle. Par exemple, à Madagascar, à la naissance de leur premier-né, les deux parents perdent leur nom personnel — traditionnellement le nom de chacun y est singulier, proprement « unique », l’introduction de noms de famille fut le seul fait de l’état-civil colonial — : ils deviennent père et mère de… Comment mieux souligner la filiation en tant que telle et ce qu’elle implique pour les parents dont elle métamorphose et réinterprète le destin ? Les parents se doivent ainsi de retraduire ce qu’il leur incombe et de se traduire eux-mêmes dans leur nouveau rôle, tout autant que les enfants qui se trouvent immédiatement projetés dans une existence orientée, tenue par le fil rouge d’une lignée susceptible de donner sens au temps et de faire histoire.

Toutefois, pourquoi nouer si brutalement un fait qui semble relever surtout de l’existentiel pur et un processus qui reste tout de même d’abord intellectuel ? C’est que la vie, dans sa vitalité propre, dans son appétence reproductive par exemple, dans et par l’instinct de survie que l’on attribue à l’espèce comme à la tribu, ne s’apparaît jamais à elle-même en tant que telle. Et elle risquerait de demeurer opaque si elle ne se déposait pas « dans des formes qui sont autant formes de vie que formes de la culture » (ici : liens de parenté, règles de la reproduction normée et du mariage, principes d’éducation des enfants, rapports entre les générations…). Mais ces « formes », prises comme types ou symboles ou linéaments d’une vision du monde, qui sont proprement des traces inscrites dans le vif, ne peuvent s’appréhender qu’en totalité et dans une totalité : elles relèvent non d’un « expliquer empirique » mais d’un « comprendre qui se rapporte spécifiquement à de la vie déposée ». Dans un tel « comprendre », « la vie elle-même se porte à s’expliciter » et « le mouvement de la vie va vers la vie ». Ainsi la vie travaille tout le vivant et le monde, elle n’en finit pas de traduire et de mettre au jour « pour se mettre en continuité avec elle-même ». La vie la plus vivante, tournée vers la fécondité, la survie et la transmission, est « translation », productrice de sens, de lien et de passage. D’autre part, l’acte du comprendre ne saurait se séparer de l’exister et « l’intelligence des choses naît de l’expérience contenue dans le vécu et la culture »[2]. Le sujet connaissant de la sorte n’est pas désincarné et placé au-dessus d’un monde dont il pourrait s’abstraire. Au contraire, comprendre s’accomplit toujours devant le monde ou même plutôt dans le monde, dans sa chair vive et, nous l’avons suggéré dès l’étymologie du verbe, « comprendre » ne se sépare pas d’un « se comprendre » qui implique un sujet engagé dans les choses. Ce sujet traduit à sa manière les formes de vie et de culture où la vie s’est inscrite et le travail d’éclaircissement et d’orientation, de prise de sens, est à sa charge. L’existence vivante et toujours en marche est le champ commun de la filiation charnelle et de la compréhension en esprit des « formes » de cette filiation comme de toutes les autres « formes » où se dépose la vie.

Si « la vie est un mouvement » continu et continué « qui se porte lui-même à l’explicitation dans des formes de la présence »[3] au monde, cette explicitation, qui est d’abord translation et transmission, est le fait d’un « soi » qui comprend le monde qui l’entoure et qui, en le comprenant, se comprend lui-même. De la sorte, celui qui comprend et se comprend, grâce à ces formes qu’il met au jour et ordonne en les transmettant, est en position de filiation par rapport à la tribu — ethnique et humaine — autant que par rapport à soi-même. L’interprétant, traducteur pour lui comme pour les autres, transmetteur de sens, est le père mais aussi le fils de ses actes, de ses œuvres. Il a l’initiative du sens — d’un sens — qu’il projette à partir de sa propre visée existentielle et met en lignée, soucieux de cohérence, de fidélité dans le suivi et de justesse. En retour, il se trouve mis en lignée et, lui-même, réinterprété « à partir de ce qui s’est déjà manifesté » grâce en partie à sa propre action, donc à partir de ses « descendants » comme des « conséquences heureuses ou malheureuses de ses actes ». Il y a ainsi un lieu et un lien a posteriori qui reviennent rétrospectivement sur le mouvement initiateur et en redisposent l’orientation voire l’intention. L’interprétation, naissant du comprendre, est soumise à une manière de boucle temporelle signifiante où ce qui suit finit par redéterminer ce qui précède mais dans un temps a posteriori qui n’annule pas le processus antérieur ni les valeurs engagées par celui-ci mais « transvalue » le tout en les faisant migrer plus avant. (Variante temporelle, et temporalisatrice, du fameux cercle herméneutique, puisqu’il y est moins question de la « présupposition » d’une visée globale, le plus souvent nuancée ensuite par des aperçus individuels et partiels, que d’une « reprise à rebours » qui inverse un instant le sens même du temps…)

Je voudrais en prendre quelques exemples. En allant d’abord au plus général et au plus englobant, au plus surplombant, celui de la Révolution française et des « immortels » principes de 1789 que l’on regarde couramment comme le nerf de ce que l’on veut appeler notre « identité nationale ». Puis en focalisant sur l’individu dans son rapport à la lignée familiale comme à celle que, par lui-même et en lui-même, il est capable d’instituer, avec l’exemple des diverses psychanalyses. Enfin, en questionnant un curieux passage du Banquet de Platon (207d-208b)[4], qui met en œuvre une filiation charnelle interne et intime du corps en lui-même évoluant, inséparable d’une « autofiliation » des facultés morales et intellectuelles. La Révolution française et sa perpétuelle réinterprétation ont été, tout au long des XIXe et XXe siècles, l’un des principaux cribles de la mémoire nationale et, de ce travail de compréhension, n’a cessé de découler non seulement des postures d’orateurs mais aussi des actions politiques effectives qui ont fait évoluer le cours des choses. Il s’agit en effet d’un « comprendre » historique censé s’entourer des précautions propres à l’historien, mais très vite emporté dans une vision du monde qui reformule la raison des événements passés par sa manière de projeter en lignée, en horizon d’attente, ceux que l’on souhaite voir advenir. Ainsi les différents interprètes de l’événement tenu pour fondateur se trouvent désormais jugés et définis à rebours par leur position particulière envers ce qu’ils se sont efforcés de traduire en l’orientant. Les premières générations d’interprètes pouvaient partir de souvenirs personnels et familiaux encore proches et elles furent astreintes à une traduction qui les mit en cause et leur fit reformuler de fond en comble leur destin de classe : des aristocrates de souche comme Chateaubriand et Tocqueville finirent par se rallier à la République. Puis, il s’est agi de fonder le régime républicain sur des principes à la fois universels et susceptibles de s’incarner dans des institutions efficaces : la laïcité proclamée et mise en œuvre par l’école publique réalisa au mieux l’égalité civique qui n’est pas exclusive d’une pratique privée de la religion et le Vatican, lui-même, incita les catholiques français à accepter la République (encyclique : Au milieu des sollicitudes de Léon XIII, 1892). Enfin, plus près de nous, l’approche historique des mêmes faits suscita des prises de position opposées et parfois militantes : l’antagonisme par exemple entre l’idée d’une révolution populaire confisquée par la bourgeoisie conquérante (A. Soboul) et celle d’une révolution des élites, un temps perturbée et peut-être dénaturée par des mouvements populaires violents (F. Furet). Le second interprète usa d’ailleurs librement de l’intelligence des événements, acquise dans et par son travail d’historien, pour repenser aussi de façon critique son propre engagement politique : à la lumière de deux époques, si différentes pourtant, il se fit son interprétation personnelle et sa filiation politico-philosophique fut une retraduction des faits comme des valeurs hérités en une nouvelle lignée. Ainsi, l’on n’en a jamais fini avec le jeu des valeurs et des évaluations, jamais fini avec la translation et la transmission qui caractérisent le filier : l’on ne transmet pas des principes figés, gravés dans le marbre d’une table des commandements, mais des perceptions toujours variées de rapports en mouvement. Si l’on veut à toute force faire de la Révolution française et des droits définis en 1789 le bréviaire de notre identité nationale, il ne faut pas oublier que les principes ne vivent qu’en contexte et sont par lui sans cesse appelés à une reprise qui est retraduction et transvaluation.

Dans la perspective d’un « soi » à promouvoir par interprétation à partir d’un héritage complexe et incarné de pensées, de valeurs, de désirs et d’affects, qui ne voit que les diverses psychanalyses, offertes aux patients comme aux amateurs, sont parmi les plus belles machines à comprendre et à filier de notre temps ? Restaurant la notion d’« âme », la psychologie jungienne des profondeurs est, par le biais des archétypes et de l’inconscient collectif, un « comprendre » qui inscrit à sa date le sujet conscient et connaissant dans une lignée plus ou moins longue. Le « soi » susceptible de se prendre en main comme tel est le produit d’une histoire et d’une mythologie à la fois « ethniques » et familiales qu’il réinterprète tout autant qu’elles lui fournissent les lignes majeures de son « rôle ». Chez Freud, le patient est nettement plus centré sur le triangle familial, mais l’Œdipe sait aussi remonter et descendre les lignées. La cure de parole, telle que l’a conçue le fondateur de la psychanalyse, assume pleinement la boucle temporelle, ci-dessus évoquée. En effet, au cours de l’analyse, avec ses effets de transfert, ses latences et ses intermittences, la réinterprétation est la règle et même la clef de toute évolution possible : il faut au patient revenir sur la visée initiale de son discours pour la reprendre et, ce faisant, se reprendre sur d’autres bases et avec d’autres implications. L’histoire déployée ne cesse de changer et de se refaire : la reformulation de ses souvenirs d’enfance par exemple, partagés de nouvelle façon entre conscient et inconscient, avec des rôles redistribués et réorientés, est une sorte de modèle idéal pour une thérapeutique efficace. Mais, on le sait, l’analyse est, en droit, interminable et l’on ne saurait ainsi jamais cesser de « comprendre » c’est-à-dire de filier… Une autre variante méthodologique de l’analyse, celle que propose Nicolas Abraham, s’efforce, elle, de décentrer l’approche en la détachant plus nettement du triangle freudien, mais c’est pour mieux sonder, avec des concepts nouveaux comme ceux de la « crypte » et du « fantôme », les voies mystérieuses d’une transmission tout à fait inconsciente mais avérée par les faits et qui continue à relever de la filiation… Nous n’aboutissons donc pas à un « soi », en lui-même arrêté comme une essence et jouissant de son « bien » en légitime héritier et propriétaire, mais à un « soi » en perpétuel procès et progrès, lié aux turbulences potentielles d’une interprétation susceptible de décroissance autant que de croissance, d’oubli autant que de ressouvenir, de déni et de détour autant que de reconnaissance et d’adhésion voire d’allégeance.

L’approche du désir d’immortalité chez les animaux comme chez les humains, telle que développée par Diotime dans Le Banquet, est, sur un point, hautement révélatrice du mystère que recèle la transmission de « soi » par soi. La sage-femme de Mantinée vient de faire admettre au jeune Socrate que la meilleure définition possible de la vraie nature d’Éros serait le désir « d’avoir à soi ce qui est bon, toujours » (206a). Mais le « toujours » finit quasiment par l’emporter sur la nature même du « bon » et il s’agit alors d’un pur désir d’immortalité. Les animaux, qui n’ont pour bon et pour « bien » que leur propre corps, tentent de répondre à cet impératif en se reproduisant « de façon à toujours laisser un être nouveau à la place d’un ancien » (207d). Pour les hommes, c’est plus compliqué, car ils ont toujours-déjà compris, à part soi, le leurre inclus en la filiation seulement charnelle : par delà la transmission des gènes, l’on ne peut qu’être déçu et trahi par ses « descendants » qui ne porteront sans doute pas bien loin la mémoire de vos plus intimes qualités ! Alors, il y a la ressource d’un « grand nom » qui traverse l’histoire de l’humanité : Achille, Périclès, Alexandre, Érostrate…, mais cela reste limité à un cercle fort restreint. L’on sait que Diotime prône un idéalisme du Beau qui consiste à s’élever jusqu’à la contemplation de la Beauté en soi et à y conduire qui on aime le mieux à condition d’en être capable et qu’il en soit capable… Mais, en un repli ou un détour sans apparente conséquence théorique de son discours, elle glisse une image saisissante de la nécessaire génération de « soi » par soi et en soi, qui est notre lot à la fois sur le plan charnel et sur le plan psychique. Reprenant la conception d’Héraclite, elle signale que « quand on dit de chaque être vivant qu’il vit et reste le même — par exemple, on dit qu’il reste le même de l’enfance à la vieillesse —, cet être en vérité n’a jamais en lui les mêmes choses » (207d). En effet, le corps ne cesse de se renouveler et d’évoluer selon le cours de la maturation puis du vieillissement : il est sans cesse comme le rejeton de lui-même, bien que ce soit selon une courbe de plus en plus nettement décroissante ! Ce qui est vrai du corps l’est aussi des « dispositions, caractères, opinions, désirs, plaisirs, chagrins, craintes » (207e) comme de la connaissance et des sciences qui sont de notre fait. Et s’instaure en nous, sous la contrainte d’un impératif de continuité et de perpétuation plus fort que nous, une dialectique de « l’oubli » et de la reconstruction qui prend ici le nom de « recherche » : « L’oubli réside dans le fait qu’une connaissance s’en va, alors que la recherche, en cherchant à produire un souvenir nouveau qui remplace celui qui s’en est allé, sauvegarde la connaissance en faisant qu’elle paraît rester la même. C’est en effet de cette façon que se trouve assurée la sauvegarde de tout ce qui est mortel ; non pas que cet être reste toujours exactement le même à l’instar de ce qui est divin, mais parce que ce qui s’en va et qui vieillit fait place à un être nouveau, qui ressemble à ce qu’il était. Voilà par quel moyen ce qui est mortel participe de l’immortalité, tant le corps que le reste » (208a). Ce qui est passionnant ici c’est la façon dont Diotime intègre au processus de compréhension et de filiation actif la puissance du négatif : oubli, déperdition et déclin se trouvent repris et dépassés en une recomposition qui est un « comprendre » sans cesse appliqué à ce qui se manifeste en nous comme devant être « nous-même ». Notre vie physique, psychologique, intellectuelle et morale se voit de la sorte rappelée à son identité et mise en lignée avec elle-même. « Avoir à soi ce qui est bon, toujours » équivaut alors à un travail de préservation inventif et créateur, visant à maintenir l’unité d’un ensemble vital qui se saisit lui-même et survit ainsi en tant que « lui-même », mais moins sous la forme d’une semblance identique qui ne serait qu’un leurre que sous celle d’une ipséité toujours à nouveau proclamée, recréée et sauvegardée. Telle serait la récompense d’une translation correcte et véridique. Telle est notre seule participation véritable à l’immortalité !

Ainsi le lien n’est jamais donné et filier n’est pas « automatique » ! De fait un « comprendre » en est le médium nécessaire. Cela est vrai tant au plan historico-social qu’au plan générationnel et intime et ce travail implique, pour être efficace, une exacte prise en compte du négatif à l’œuvre en toute œuvre humaine : qu’il s’agisse des opacités historiques liées à l’interférence, à la concurrence voire à la guerre des multiples forces et points de vue en jeu, de la censure comme du refoulement qui obèrent toute entreprise d’éclaircissement des profondeurs psychiques, de l’oubli qui caviarde notre mémoire intellectuelle et affective, du déclin qui affecte notre corps selon son strict programme génétique… Seule l’appréhension critique et active — créatrice — de la nature foncière propre à l’obstacle permet de reconstruire en projetant comme à neuf, de refonder et de réorienter a posteriori les intentions. Mais ce négatif — qui d’emblée défait, menace de défilier, obscurcit sans cesse l’intelligence des faits et des actes — ne faudrait-il pas, en bonne méthode, comme le veut Diotime, l’intégrer au processus même de compréhension-filiation ? C’est ce que met en avant notre seconde maxime.

28 octobre-2 novembre 2009



[1] Georges Charbonneau : « Comprendre comme filier, L’expérience du Comprendre et la continuité générationnelle », Le Cercle Herméneutique, n° 1, avril 2003, p. 108-116. Toutes les citations de ce paragraphe et des deux suivants, sauf indication contraire, proviennent de cet article.

[2] Nous suivons ici Philippe Forget : « Exister, cette œuvre entre le sens et l’épars », L’Art du comprendre, n° 1, mars 1994, p. 5-10.

[3] cf. Georges Charbonneau.

[4] L’édition suivie est Platon : Le Banquet, présentation et traduction de Luc Brisson, collection GF-Flammarion, 1998.

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