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 Article publié le 14 décembre 2009.

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Le mépris, la méprise…

Ecrire au mépris de la vérité, soit écrire quelque chose de faux ou de mensonger en relatant ce qui n’est pas conforme à la vérité… Un « discours conforme à la vérité » implique au moins la capacité du sens commun à constater des faits sans les interpréter de prime abord, c’est-à-dire au moment où ils sont perçus, et suppose aussi la probité intellectuelle la plus grande qui consiste en l’occurrence à vouloir s’en tenir aux faits.

Pourquoi cette volonté de s’en tenir aux faits ?

S’en tenir aux faits en les narrant scrupuleusement, c’est déjà estimer, sans l’avouer, que les faits ne parlent pas d’eux-mêmes, qu’il est donc nécessaire de les relater pour qu’ils existent vraiment, c’est-à-dire pour qu’ils soient connus de ceux dont on estime qu’ils doivent les connaître.

Témoigner répond à la volonté explicite de porter à la connaissance d’au moins quelques-uns, voire du grand nombre, des faits que l’on juge importants et significatifs, soit qu’on les réprouve (le témoignage est le plus souvent une prise de parole récriminatrice, mais pas toujours) soit qu’on les juge utile à une prise de position ou à une clarification en vue d’une prise de décision : en ce cas, le témoignage prend la forme d’un compte-rendu, d’un rapport qui met en rapport des faits : « Voilà ce que j’ai constaté. Les solutions que je préconise sont les suivantes. » Constats, diagnostic, remédiation ou bien récrimination, déclarations à charge : le témoin dit ce qu’il a constaté fortuitement et parfois furtivement ou bien longuement étudié avec des moyens d’observation et des outils d’analyse sophistiqués élaborés par les sciences dites humaines (sociologie, psychosociologie, anthropologie, ethnologie…)

Il y a mépris des faits quand, manifestement, « ça s’est passé » autrement aux yeux de beaucoup de témoins. Il y a méprise quand quelqu’un, visiblement, s’est trompé sans intention de tromper qui que ce soit en relatant un fait (une série de faits).

Se tromper ou bien tromper aboutit au même résultat : déformer les faits, les propos ou les déclarations de quelqu’un.

La citation hors contexte est un moyen subtil de déformer un propos, une déclaration ou un écrit ; isoler une ou quelques phrases, c’est ne vouloir retenir que quelques formules jugées choquantes ou révélatrices d’un mode de pensée que l’on réprouve. Cette réprobation tient à la fois de la critique malveillante et de la censure par effacement du contexte. Par contexte, il faut entendre ici à la fois les circonstances dans lesquelles quelque chose a été dit ou écrit (les circonstances historiques avec leurs enjeux de pouvoir, c’est-à-dire les rapports de force en présence) et l’ensemble du discours (écrit ou parlé, par exemple une interview, une déclaration à la presse, un article de presse, un livre, voire une conversation à bâton rompu).

« Vous vous trompez, je n’ai jamais dit ça ! » ou bien « Vous trompez votre monde, ça ne s’est pas passé comme ça. » Voilà les deux réactions possibles à l’erreur ou à la tromperie. 

Est-il possible de ne s’en tenir qu’aux faits ? Ne s’en tenir qu’aux faits, c’est estimer implicitement qu’ils parlent d’eux-mêmes. Nous sommes dans une contradiction performative, car si les faits parlent d’eux-mêmes, pourquoi les relater ? Personne ne désire s’en tenir aux faits. Même bruts, ils font déjà l’objet d’un discours, c’est-à-dire d’une évaluation.

Pour relater des faits, au minimum, il faut être témoin de « la scène ». Tout témoignage propose une version des faits dans le choix des mots et des expressions opérés par le témoin pour relater ces mêmes faits. A la lecture ou à l’audition d’un témoignage, on rencontre donc le problème de l’adéquation des mots aux faits. « Qu’avez-vous vu ? J’ai vu ceci et cela… » Or, il n’y a pas de témoin absolu qui puisse se targuer d’avoir « tout » vu, tout entendu, tout compris. On ne peut dire que ce que l’on a vu et entendu soi-même ; un témoignage n’engage que soi. Dire tout ce que l’on a vu et entendu, et comment on l’a vu et entendu, est possible si l’on maîtrise bien le langage qui est appelé à articuler les faits perçus. Cette maîtrise n’est pas à la portée de tout le monde… La position du témoin au moment des faits, les conditions de perception visuelle et auditive, ainsi que l’aptitude à rendre compte d’une série de faits par le biais du langage sont infiniment variables. La relativité de tout témoignage en fait une donnée de fait sujette à caution. Tout témoignage est partiel, et par conséquent, partial. La partialité inhérente à tout témoignage de bonne foi n’empêche ni la sincérité ni la probité de la personne qui l’émet. Inversement, sincérité et probité ne garantissent nullement la fiabilité d’un témoignage. Un témoignage sera jugé plus ou moins fiable en fonction de la situation du témoin au moment des faits (conditions plus ou moins bonnes de visibilité, d’audibilité), selon la plausibilité du discours plus ou moins précis, plus ou moins confus, tenu par le témoin qui peut se contredire dans un seul et même récit ou contredire son premier témoignage lors de l’établissement d’une seconde version, suivant aussi la plus ou moins grande crédibilité du témoin (elle-même fonction de sa position sociale, de son passé judiciaire, de ses intentions avouées ou présumées de nuire ou de venir en aide en produisant un témoignage à charge ou à décharge).

Il ressort de cette analyse que la fiabilité d’un témoignage sera évaluée en fonction de sa plausibilité et selon la crédibilité du témoin. Plausibilité et crédibilité : est plausible un témoignage non contradictoire, est crédible une personne dont il n’y a pas lieu à ce jour de mettre en doute l’honnêteté et la probité intellectuelle. Est honnête un témoignage qui s’en tient aux faits sans les interpréter. Cette vision des choses est parfaitement illusoire. Les faits, quels qu’ils soient, sont toujours des faits perçus par un sujet parlant. Aussitôt fait, aussitôt dit… Getan, gesagt ! Toute mise en forme d’un évènement engage celui qui l’entreprend sur la voie d’une fiction plus ou moins habile. Cette fiction peut prendre la forme sèche d’un procès-verbal de police qui se veut purement descriptif et impersonnel : on rend compte de ce qui s’est passé sur la base d’un ou plusieurs témoignages. Où sont les faits ? Evaporés ! Ils ne perdurent que dans des mots mis bout à bout, des phrases qui donnent lieu à d’autres phrases. Un compte-rendu d’audition est la mise en forme secondaire d’une déclaration que le témoin ou le prévenu signe pour l’authentifier. « J’ai là votre déclaration du …. Vous avez déclaré, je cite : « Je…….. ». ». Le juge d’instruction s’appuie sur les déclarations du prévenu et des témoignages de personnes impliquées dans une affaire de près ou de loin, ayant ou non des liens avec la victime et le prévenu. L’instruction consistera à confronter les témoins et à comparer à froid les témoignages qui seront mis en relation avec les déclarations du prévenu. La fiabilité des témoignages sera établie par comparaison entre les témoignages : tout écart sera jugé suspect, contradictoire et demandera des éclaircissements, c’est-à-dire de nouvelles précisions que le ou les témoins seront invités à fournir à la justice. Dans tout ce travail, on travaille sur des déclarations, c’est-à-dire des mises en forme langagières de faits. Les faits en eux-mêmes n’existent que par le biais du langage. A la fin, c’est le juge d’instruction qui a le dernier mot et qui fait part de ses conclusions : il a reconstruit les faits, élaboré une version plausible sur la base de laquelle un jugement pourra être prononcé ultérieurement, lors du procès, qui examinera à nouveau tous les faits incriminés (leur déroulement, leur enchaînement) par l’examen minutieux des témoignages qui seront réitérés à la barre. On voit là à l’œuvre une démarche circulaire où le réexamen des déclarations joue un rôle clef dans la recherche de la vérité. A défaut d’aveu ou de preuve(s), on s’en tiendra à un faisceau de présomptions élaboré à partir des déclarations des uns et des autres. Toutes les personnes impliquées étant juges et partie ; la justice s’emploiera constamment à faire taire chez tout témoin la velléité partisane et à interdire tout jugement de valeur, toute interprétation, au bénéfice exclusif d’une parole qui s’en tient aux faits. Les faits, il faut le redire, ne seront établis par l’autorité judiciaire que sur la base de déclarations faites devant des officiers de police, réitérées devant un juge d’instruction et répétés devant le tribunal. Tout ce maquis de mots buissonnant autour des faits est censé mettre en lumière les faits, tous les faits, rien que les faits ! Qui ne voit que la manifestation de la vérité n’est possible qu’à travers le langage, seul apte à relater ce qu a été perçu, puis à donner un sens à ce qui a été perçu. La perception est d’emblée une interprétation, elle est partielle et partiale ; outre cela, elle passe par le filtre du langage qui se surimpose aux faits : le choix des mots est crucial, c’est le moment second de l’interprétation des faits déjà interprétés par la perception. Intervient ensuite tout un travail d’observation et d’analyse des données, conduit sous la garde du principe de non-contradiction. Les déclarations contradictoires seront jugées suspectes ; elles serviront de levier à la manifestation de la vérité. L’aveu ou la preuve matérielle est ce qui met fin à tout ce travail de mise en rapports des déclarations des uns et des autres. La mise en rapport des indices matériels qui sont les traces laissées par un évènement fournit une base de données plus fiable, plus solide que les témoignages. En l’absence d’indices matériels, on ne peut que s’en remettre à la mise en rapport des faits opérée par les témoignages. Témoignages et indices matériels, dans le meilleur des cas, convergent : la preuve est faite et les faits dont on apporte la preuve sont corroborés par les déclarations de la victime et aussi du prévenu s’il est passé aux aveux. 

 

 

 « Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ! » : cette injonction solennelle du juge contraint le témoin qui va déposer à la barre à s’en tenir aux faits, interdiction lui est faite de les interpréter, de donner son avis. Les juges et le jury se réservent le droit de conclure à la culpabilité ou à l’innocence d’un prévenu sur la base d’un ensemble de témoignages objectifs. A défaut de preuves matérielles, ce sera la parole des uns contre celles des autres. Des preuves matérielles, inversement, peuvent contredire un ou plusieurs témoignages et faire pencher la balance dans le sens opposé au témoignage. Un faux témoignage peut être mis en évidence en l’absence de preuves matérielles par recoupement des déclarations (toujours plurielles, c’est-à-dire réitérées) opéré par un juge d’instruction habile à débusquer les contradictions et à conduire un témoin ou le prévenu à s’enferrer dans des contradictions dont il devra s’expliquer.

De cette analyse, il ressort un constat d’indigence : quand on prétend s’en tenir aux faits, le propos est peut-être clair, mais il est pauvre. En définitive, la critique reste superficielle, comme est superficiel le travail de la machine judiciaire dans son élaboration des faits à des fins de justice. Une sorte de mimétisme est à l’œuvre pour qui cherche à rendre compte d’un mécanisme en le décrivant point par point. L’analyse ne mène pas loin, j’entends par là qu’elle corrobore une pratique plus qu’elle ne la critique.

Il nous faut déconstruire la notion flottante de témoignage pour en saisir toute la portée et aussi toutes les limites, et montrer, entre autres, l’indigence de la justice comme prétendue manifestation de la vérité, comparable en tous points à celle qui s’étale dans les journaux, les magazines télévisuels et tous les lieux où le témoignages fleurit.

Nous sommes pris actuellement dans un gigantesque réseau de paroles où chacun est invité à parler de ce qu’ont dit et fait les autres. Tout le monde, en quelque sorte, est invité, à des fins commerciales et de distraction (la distraction étant un commerce on ne peut plus lucratif) à parler de soi et des autres. La mise en valeur de sa personne passe par la comparaison avec d’autres personnes jugées moins aptes, moins performantes, moins ceci, moins cela. C’est la recherche de la différence positive. Une différence ne peut faire l’objet d’un énoncé qu’en faisant la différence. Affirmer sa différence, c’est se référer à une différence adverse. On ne sort pas de ce cercle.

Les jugements de valeur fleurissent dans tous les témoignages d’existence. L’essentiel paraît être d’avoir un temps de parole, soit un moment de gloire en passant à la télévision, en faisant l’objet d’un article de presse. Faire des gorges chaudes en devenant célèbre ou au moins, avoir son quart d’heure de gloire, voilà ce qui anime une partie de la population. Certains préfèrent s’effacer en ne parlant ni d’eux-mêmes ni des autres. Ils paraissent suspects, on estime qu’ils ont quelque chose à cacher. L’époque est à l’étalage de soi et à la comparaison avec d’autres où l’on fait comparaître devant le tribunal du relativisme les modes de vie et de pensée de telle ou telle catégorie de citoyens. La mise en catégories, les jugements de valeur, l’opprobre ou la recherche de l’approbation la plus large sont autant de symptômes d’un nihilisme à l’œuvre dans le champ des relations humaines. Plus généralement, c’est le problème de la véracité qui se pose à nous, problème qui engage l’examen des notions de vraisemblance, de plausibilité, de fiabilité, de sincérité, toutes notions dont sont friands les tenants d’une parole vraie, c’est-à-dire essentiellement d’une parole vive portée par un témoin.

 

On repère un logocentrisme propre à toute valorisation de la parole vive au détriment de la parole écrite réputée trafiquée, mensongère, surtout quand elle est elliptique, quand elle procède par bonds en jouant sur la multiplicité de sens d’un seul et même vocable. La rhétorique de manière générale, la métaphore, la métonymie et la périssologie sont récusées comme fallacieuses. On ne veut pas de littérature ou bien on n’admet qu’un seul type de littérature : la littérature auto ou allobiographique, le témoignage ou la littérature réaliste de terroir… On veut du vrai, le vrai n’étant que le vécu. Il faut que ça fasse vrai, au minimum. Vie et vérité doivent tendre à se confondre, à échanger leurs signes. La vie doit être parlante, la parole (écrite) se doit d’être vivante, c’est-à-dire venir d’un vivant qui évoque sa vie ou celle des autres par le roman historique, la biographie, le témoignage. Une vie qui n’a rien à dire d’elle-même est réputée sans intérêt. S’inscrire dans l’être, exister aux yeux de tous, c’est là l’enjeu majeur de ce jeu malsain auxquels se livrent tous ceux et toutes celles qui disent : « Et tout le reste n’est que littérature ! »

— Il y a des choses qu’on ne dit pas ici.

— Votre bureau est donc un espace sacré où l’on ne peut s’exprimer librement, fût-ce respectueusement ? Un peu comme le chêne où un roi rendait la justice : au moins était-ce à l’air libre.

— N’oubliez pas que pour de telles paroles je puis vous faire mettre en prison.

— Je ne demande que cela.

Ce dialogue est extrait du petit livre de Maurice Blanchot qu’il a intitulé « Pour l’amitié  ». Il reproduit les propos tenus par lui et le juge d’instruction auquel il avait dû faire face à l’issue de la publication collective du Manifeste des 121 en pleine guerre d’Algérie… Le procès politique ne devait pas avoir lieu ; l’affaire fut classée sans suite devant l’impossibilité où se trouvait le pouvoir politique en place alors de sévir brutalement par justice interposée. Un autre point de désaccord opposait Blanchot au juge d’instruction : Blanchot refusait de signer la déposition qu’il jugeait ne pas être la sienne, ses déclarations ayant été reformulées par le juge d’instruction : « Ah non, lui dis-je, vous ne substituerez pas vos paroles aux miennes. Je ne mets pas en doute votre bonne foi, mais vous avez une manière de dire que je ne puis accepter. » Finalement, le juge céda et laissa Blanchot « redire strictement les mots qu’il avait prononcés. » Blanchot avait vécu les manières de procéder habituelles : il avait assisté à la reformulation, à la réécriture de ses déclarations. Il pointe dans son livre, pour la stigmatiser, cette tendance propre aux gens de justice et à la police de modifier les propos d’un prévenu pour en faire un texte disons acceptable, ordonné selon une manière de dire propre à l’institution judiciaire. Blanchot avait été confronté à un faux en écriture élaboré en sa présence, d’où sa colère. 

 

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