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Nº 58 - Camus... j’aurais aimé la France...
© Article publié le 14 janvier 2010.

 

 

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Camus

 

— J’aurais aimé la France si le mur de la rue du Commerce, [1]

À Hendaye, n’avait pas été aussi haut. Les balles ricochaient

 

Dans la pierre grise et mes mains saignaient. Je n’avais plus

Honte. Ils m’ont remis à la Garde civile sous le regard

Triste des cheminots qui avaient l’air d’Allemands

 

Ou de Polonais. L’un d’eux m’a appelé « Loup »

Et je suis resté ce loup qu’on ramène au bercail pour

Montrer à quel point le bonheur allemand est nécessaire

 

Au destin de l’Espagne. — Nous aurons un jour droit au

Bonheur européen, tu verras. En attendant, voici la bête.

Fornique jusqu’à fonder le premier troupeau. Tu seras

 

Riche le jour où la démocratie proposera les mânes

Communautaires. Tu seras « Axuria », l’agneau fidèle

Des montagnes dont tu as hérité à la place de mes terrains

 

Prometteurs. Axuria ! Si aucune fille n’emporte ta raison

Sérieusement ébranlée par les balles et la trace d’urine

Sur le mur, tu seras un jour mon homme et je t’aimerai

 

Comme une femme, moi la femme et toi l’homme, nous

Aux extrêmes de cette existence qui n’est que la rencontre

De l’Arabe et du Barbare. Belle occasion pour te taire

 

Et oublier les Basques qui ont eu pitié de toi sur le quai

De la gare à Hendaye. Axuria, je crois en toi comme en

Dieu ! Agneau de sang et de lait, gorge printanière et pattes

 

De l’été, petit agneau léger de mon enfance de privilégié,

Je ne joue plus avec l’État ni avec cette terre exsangue avant

Même de commencer à la cultiver. Je veux être l’amant

 

Impeccable des sans nom, des sans-papiers, des sans domicile

Imaginaire, des plus-values immobilières et de la spéculation

Bancaire. Je te redonnerai le sens de la honte qu’il faut

 

À tout prix se reprocher face à son image d’homme. L’urine

Ne t’a pas enseigné l’agneau. Elle t’a inspiré le loup

Et le terrorisme. Le mur infranchissable en face du bureau

 

Minable du topo, tramway des pauvres qui traverse la saleté

Des villes repeuplées avec de la viande andalouse, ce mur

Qu’en effet tu n’as pas franchi comme tu l’espérais de la

 

France, ce mur, Axuria, je le vois comme si j’y étais, honteux

Dans la file qui attend la pilule anticholéra, les pieds dans

L’eau javellisée, comme un agneau aux ongles sales, comme

 

Toutes les bêtes que nous avons mangées sans jamais penser

À leur existence de chair et d’os, tellement nous communions

Avec l’esprit qui nous distingue de la race et de la mécréance.

 

Axuria, si tu n’as pas violé cette fille comme le prétend

Sa mère et s’il faut maintenant interroger ce comte de Vermort [2]

Que ma propre soeur a vu enterrer le fruit de son inconstance

 

Sexuelle, pourquoi ne pas coucher dans mon lit, pourquoi

Ne pas céder à la tentation de l’Homme, pourquoi laisser

Parler les enfants et poindre ta petite queue excitée par

 

La fraîcheur inévitable de leur regard ? Ils parlaient

Eux aussi, de la queue, de la caresse, de la semence,

De Dieu ! Ils parlaient pour sauver le père de la honte,

 

Comprends-tu, Axuria ? J’écrirai ta chanson si tu le veux.

Mais il faut que tu me souhaites le bonheur et l’extase.

Petit agneau de ma terre, jadis loup et plus loin encore

 

Homme. C’est le Dieu que je cherche en toi. Ma soeur

Te trouve et je te cueille, nous n’avons jamais procédé

Autrement, elle et moi, elle la veuve par le taureau,

 

Moi l’eunuque par le même combat. Oublie Hendaye,

L’Allemagne, Norda, Wastels, Paris la brune et Toulouse

La rose qui sentait la violette et le vert de son canal.

 

Ici, la terre est acier, oxyde et promesse d’agneau.

Ta maison n’a plus de père malgré la pluie d’été.

Ton chien pourrait être un homme avec un peu

 

D’imagination. On pourrait même en inventer la femme

Pour sauver les apparences. Pas difficile de créer l’enfance

De toutes pièces avec les moyens de la poésie dont tu me sais

 

Maîtresse, Axuria, maîtresse et profiteuse, profiteuse

Et conquérante. Nous n’avons plus le casque d’acier

Ni les chevaux de feu, ni les forêts englouties par la mer

 

Suite à un malheureux combat contre la liberté et le fric.

Il nous reste l’agneau, et l’agneau se prend pour un loup

Depuis que les cheminots hendayais ont eu ce regard,

 

Ce simple regard qui a manqué, devant l’Histoire, aux

Allemands et aux Polonais. Sur le pont Santiago, à cent

Mètres et plus du gué de Priorenia, on s’est battu pour toi,

 

Perdant un oeil dans le combat, ou n’hurlant que la douleur

De deux jambes brisées, et ton feulement courait rapide

Et vivace sur ma terre, cri d’agneau qui rêve encore

 

À ces regards portés sur la misère de l’Europe, en

Attendant que les Africains prennent le relais, et que

L’oubli soit enfin le fruit du silence offert à l’enfance

 

Qui croît à la hauteur de nos ambitions politiques.

Axuria, je ne veux pas te jeter en prison ni te livrer

À la poigne de fer de Ramirez [3]. Tu as fui vers les montagnes

 

Alors que la mer était favorable à la noyade ou, qui sait ?

À l’Arabie qui illumine nos palais. D’un côté, les femmes

Qui t’adorent comme le Christ, et de l’autre les hommes

 

Au couteau facile. Je ne veux pas de cette tragédie

D’un autre temps. Ne joue pas avec les actes, Ochoa ! [4]

Ne joue pas avec mes personnages. Il n’y a pas

 

De loup assez loup pour résister à cette douleur.

Agneau, tu périrais dans mon plaisir qui est roi au

Royaume du sens à donner à toute cette agitation.

 

 

[1Extrait de La chanson d’Ochoa de Patrick Cintas - chez Le chasseur abstrait ou ici.

[2Personage.

[3Personnage. Garde civil.

[4Loup.

 

© Article publié le 14 janvier 2010.

 

 

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