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Baisse tendancielle
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 Article publié le 12 janvier 2010.

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Baisse tendancielle
Serge Meitinger

Les jeunes blancs-becs, que nous étions juste après 1968, en hypokhâgne et en khâgne dites Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles (avec toutes les majuscules qu’il sied !), ne se lassaient jamais d’un jeu de mots un peu lourd, mais qui flattait en eux des désirs incertains, sur la fameuse « baisse tendancielle du taux de profit » qui, selon Marx, déterminerait le destin implosif (ou explosif) du capitalisme[1]. Nous répétions avec une délectation qui aurait pourtant dû, déjà, être consciente de sa potentielle morosité, la formule : « la baisse tendancielle du taux de jouissance ». Était-ce que notre désir, que nos désirs se sentaient déjà atteints dans ce qu’ils auraient dû manifester de jeune vigueur ? De fait, pour la plupart d’entre nous, ils étaient encore empêtrés voire entravés et avaient à assumer leur libre expression et à éprouver leur mise à l’œuvre dans des relations sexuelles et affectives réelles.

Récemment, cette formule m’est revenue et elle m’a servi à nommer, à part moi, la baisse sensible du désir comme du plaisir dans ma vie de jeune vieillard (cinquante-neuvième année). Il est vrai que je me sens de moins en moins capable de ressentir pleinement, que la jouissance que je me promets de ceci ou de cela s’avère presque toujours émoussée, assourdie ou carrément épointée, que je commence à connaître l’ennui. Je n’en fais toutefois pas un drame personnel et apprends à vivre en observateur et en analyste, jouissant désormais beaucoup plus dans et par la dimension méta (que j’espère mieux définir un jour) que sur le vif. Je comprends en même temps que, comme l’ont évoqué Montaigne et bien d’autres, la prétendue sagesse des gens d’âge est plus liée à un refroidissement des sens qu’à un surcroît raisonné de tempérance. Donc j’attribuais cet infléchissement à l’action du vieillissement sur mon corps et sur mon esprit déjà ralentis, surtout parce que je les sens beaucoup plus fatigables qu’auparavant et plus souvent fatigués. Mais la lecture de Bernard Stiegler, dont j’ai découvert, il y a peu, la pensée, me fait brusquement prendre conscience que cette tendance que notre jeune esprit khâgneux avait d’avance ramassée en une boutade qui se voulait seulement plaisante, était devenue le phénomène central et le désastreux moteur (fonctionnant à l’envers !) de notre civilisation même. Cette impression, échappant à l’arbitraire du trait d’esprit et se faisant trait vécu, et sans cesse revécu, ne serait donc pas seulement le fruit de l’usure du corps et des sens, mais un effet psycho-socio-culturel de l’usure du monde comme, de nos jours, il va.

Et notre boutade aurait ainsi démontré sa part de vérité historique. Pour tenter d’éviter ou de limiter financièrement « la baisse tendancielle du taux de profit », le capitalisme industriel se serait de plus en plus clairement et directement déclaré consumériste, balayant les valeurs conservatrices des détenteurs du Capital, sollicitant hardiment et sans vergogne tous les désirs de consommation et travaillant à en étendre sans cesse la puissance et la portée. Ce, jusqu’à produire un homme de part en part consommateur et comme réduit à cette fonction, dévouant à la quête pulsionnelle de sa satisfaction immédiate toute la disponibilité temporelle et potentielle de ses forces comme de son cerveau. Les média, en particulier la télévision, se faisant le cheval de Troie de cette conquête. Ces analyses révèlent avec force combien l’impératif de jouissance, omniprésent et omnipotent dans l’air de notre temps, est moins fallacieux que dangereux. Car, pour en faciliter l’universalisation c’est-à-dire ici la mondialisation, ce Désir est d’abord désinhibé c’est-à-dire qu’il n’y a plus de limites à la représentation et à la consommation de la violence comme de la pornographie sous toutes leurs formes. Le consommateur des divers produits qui dérivent de ces pulsions primaires (jeux-vidéos, films, images, compétitions et fêtes légales ou illégales, événements télévisés en télé-réalité ou non) est à la fois « désingularisé » et isolé. D’une part, il perd la capacité de construire son objet de désir selon ses potentialités propres car cet objet est produit pour lui par un système où il n’a pas son mot à dire et qui impose les valeurs ; d’autre part, il ne peut en jouir qu’en égoïste, qu’en individu enfermé dans un instant sans passé ni futur, dans « le temps réel » où ça se passe… Cette satisfaction s’épuise dans le présent de la monstration et de l’orgasme (métaphorique ou effectif) car plus rien ni personne ne projette rien à l’horizon que cet objet nu et lui-même isolé, dépouillé de singularité et de valeur autre que la jouissance qu’il est susceptible d’induire quasi mécaniquement : il ne s’agit plus d’une anticipation amplifiante et rémunératrice opérée par amour, par désir (ou même volonté) de savoir, par l’imagination programmant la venue de la beauté. L’objet ainsi possédé dans le fantasme ou la réalité doit être immédiatement remplacé, à l’infini…

Ce faisant, l’énergie libidinale nécessaire à l’entretien et à la dynamique du système désirant se délite et, objectivement, il s’accomplit bien une « baisse tendancielle du taux de jouissance » ! Le désir en tant que force projective et constructive, en tant que potentialité sublimatoire, a été dérivé et pulvérisé en une multitude d’assouvissements partiels et déliés de tout investissement individuel ou collectif dépassant l’illusion du moment. La pulsion sans cesse réitérée et en soi absolutisée détruit toute possibilité de jouissance qui survive à l’instant et fasse sens, à la fois orientation et signification. D’où démotivation générale et impossibilité concrète et théorique à la fois d’« individuer » comme de socialiser un sujet désormais en déshérence CQFD… C’est tout ce mouvement qu’analyse Bernard Stiegler et il en appelle à une prise de conscience qui deviendrait la possible responsabilisation du consommateur en même temps qu’un pari sur la sublimation, seule façon d’enrayer l’inéluctable baisse évoquée, liée au capitalisme pulsionnel.

Ce serait d’ailleurs une manière de réhabilitation pour cette dimension essentielle de « l’humanité », de l’humain en général qui n’a plus trop bonne réputation, car l’on y voit surtout le frein mis à la plénitude immédiate de la satisfaction voire la censure de la pulsion. La sublimation contraint à la conscience, à l’effort et au détour, au rehaussement des ambitions ; elle implique qu’une échelle de valeurs étage les potentialités de la réussite et incite l’homme producteur à se fixer un but toujours plus élevé sur cette échelle. En déplaçant et transportant l’objet de la jouissance, elle frustre parfois de toute possible immédiateté. Mais à la « baisse tendancielle du taux de jouissance », induite par tout le système ci-dessus décrit, elle oppose une « hausse personnelle du taux d’exigence » susceptible d’engendrer une « jouissance » contemplative qui ma foi ! me messied ni au vieillard, ni au plus jeune !

 

Référence : Bernard Stiegler, Économie de l’hypermatériel et psychopouvoir, entretiens avec Philippe Petit et Vincent Bontems, Paris, Mille et une nuits éditeur, 2008.

 

Achevé le 13/12/2009

 



[1] C’est-à-dire que « Les gains de productivité sont tels que les capacités de production deviennent plus grandes que les possibilités d’absorption de cette production, et que les investissements ne peuvent être amortis ». Mais, comme la loi du profit à court terme l’emporte largement sur toute prudence, le capitalisme ne cesse de courir vers ce type de « surproduction » qui pourrait bien signer son arrêt de mort, surtout si en économisant sur les salaires et/ou en produisant trop de chômage, ledit capitalisme s’ingénie à détruire lui-même ses plus forts bataillons de consommateurs !

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