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Nature, environnement, écologie Modernité de l'œuvre de William Faulkner
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 Article publié le 26 janvier 2010.

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Dans Ecriture pour un monde en danger, Lawrence Buell, professeur à Harvard, recherche les rapports pouvant exister entre écologie et littérature. Il affecte un chapitre de son livre à une étude, partiellement comparative, entre l’œuvre de William Faulkner et celle d’Aldo Léopold, écologiste américain, qui est considéré comme l’un des pères de la gestion de la protection de l’environnement aux Etats-Unis.1

Que Faulkner se soit penché sur l’œuvre de Léopold, n’est pas prouvé, mais l’intérêt général qu’il portait à l’évolution de l’environnement pourrait permettre de l’imaginer, puisque les deux auteurs étaient contemporains, et que Faulkner, comme Victor Hugo, en son temps, a su se faire, bien souvent, « l’écho sonore » de son époque.

 Lawrence Buell montre, à juste titre, que l’œuvre de Faulkner permet de découvrir un écrivain, historien du monde rural, au cœur même du Sud Profond, où il était né. Il affirme que Faulkner « était un observateur scrupuleux » de la météorologie, tout autant que de la vie « animale et végétale, des arbres, des fleurs, des insectes, des oiseaux… », « aussi bien que des sons que l’on peut percevoir dans la nature ou des innombrables changements qui se jouent dans le jeu de la lumière »2 ambiante. Son réalisme se trouve en parfaite harmonie avec le côté rural, resté si longtemps l’apanage du Sud des Etats Unis. C’est ainsi que dans son premier roman, Monnaie de singe, l’écrivain américain parle des « bruits nocturnes qui se répéteront dans toute son œuvre »3 « Les grenouilles faisaient retentir leur cri perçant, les insectes bourdonnaient dans l’herbe…Quand il bougea ils se turent…quand il redevint immobile, le chant flûté et monotone qui s’enflait dans leur gorge se déversa à nouveau. »4 Dans Requiem pour une nonne il décrit « Le sol alluvial noir, riche et profond, d’où sortiraient des pieds de coton plus hauts qu’un homme à cheval, déjà toute une jungle, tout un fourré, une densité impénétrable de ronces, de cannes, de vigne… »5 . A propos du titre d’un de ses romans Lumière d’août, Faulkner disait :

« …en août dans le Mississippi il y a quelques jours vers le milieu du mois où soudain se produit un avant-goût de l’automne, il fait frais, il y a un chatoiement, une qualité lumineuse dans l’air qui nous ramène… dans la Grèce antique… cela ne dure qu’un jour ou deux, puis disparaît, mais cela se produit tous les ans en août…  ».6

Mais Lawrence Buell juge, malgré tout, que la représentation de la nature dans l’œuvre de Faulkner revêt souvent un caractère trop stylisé, voire même une sorte de « gothique régional »7 qui l’éloigne d’une conception valable de l’écologie.

 Il s’avère, en fait, difficilement soutenable d’établir un lien direct entre l’œuvre de Faulkner et le terme d’écologie, pour la simple raison que le romancier américain haïssait tout forme de théorie. Il n’a jamais caché aux étudiants de l’Université de Virginie, et non sans beaucoup d’humour, qu’il détestait les idées, parce qu’il écrivait sur l’homme, et lui seul, et qu’il n’exprimait pas ses propres pensées, mais celles de ses personnages, même si parfois il était d’accord avec eux. Il affirmera aussi, toujours à ces mêmes interlocuteurs, « je ne sais rien sur les idées. Je ne leur fais pas confiance. »8  Ainsi, Faulkner aurait refusé le titre d’écologiste, de même qu’il récuse le fait de vouloir s’occuper de sociologie, il adhère tout simplement à la nature, ce bien le plus précieux de l’homme, avec toute l’intensité de son être, et nous transmet le message qui en découle.

 Il convient, donc, de rechercher le lien existant entre Faulkner et l’écologie dans un tout autre domaine, dans sa vie personnelle de « fermier », comme il aimait à se désigner. La nature pour lui n’est ni un concept ni un trope, mais l’un des fondements essentiels de sa personnalité, car elle est le lien favori entre ses observations et sa philosophie. Né dans le Sud profond, Faulkner en fait intégralement partie, comme le montre Jacques Pothier . Il exprimait en ces termes son attachement pour le Sud : « C’est mon pays, ma terre natale et je l’aime. »9 et sa nature si riche et si variée a joué un rôle primordial dans la formation de l’écrivain, laissant sur lui sa trace indélébile, au point de le ramener parfois à l’aube des premiers temps de son histoire.

 On peut en trouver une preuve, parmi tant d’autres, dans Descends, Moïse, œuvre capitale pour l’écologie. Quand le jeune Mac Caslin, l’un des protagonistes du roman erre dans les bois, encore vierges, que Faulkner lui-même a connu dans sa jeunesse, il en observe chaque détail, à la manière des vieux Indiens, comme le lui a appris son mentor Sam Fathers ; il découvre, ainsi, les traces laissées par l’ours Ben sur un tronc d’arbre « le tronc lacéré auprès duquel il avait vu pour la première fois » une empreinte, et qui « était à présent presque totalement en charpie, se cicatrisant avec une incroyable rapidité… », et l’enfant s’enfonce maintenant dans les bois d’été, enrobés dans « leur obscurité verte plus épaisse encore… qu’elle ne l’était dans la grise brume de novembre, où, même le midi, le soleil ne laissait tomber que d’immobiles mouchetures sur le sol qui n’était jamais complètement sec et où rampaient des serpents – mocassins, couleuvres d’eau et crotales, eux-mêmes couleur de cette pénombre mouchetée… »10 la nature ainsi décrite, par le menu détail étale ses richesses intimes, à travers le roman. Dans une autre œuvre, dont ils constituent le titre, on découvre des palmiers sauvages agités par le vent ; le Sud offre aussi la beauté de ses lauriers roses ou la vision des cyprès émergeant des eaux du Mississippi, de la rivière porteuse de vie et de mort, au cours des inondations qu’elle provoque. A chaque instant, comme l’a montré Edouard Glissant, avec tant d’enthousiasme :

« La description de tels lieux, c’est-à-dire leur décalque réaliste, n’est jamais suffisante à elle-même, parce qu’ils disent plus que leur apparence ne signale. Ils s’étendent plus loin. Faulkner ne décrit pas, il diffuse le paysage partout. »11

Tous ces lieux qu’il décrit, Faulkner les a parcourus à pied ou mieux encore, à cheval, au cours de randonnées variées ou pendant la chasse. Il n’ignore rien de cette terre du Sud et le retranscrit fidèlement, avec la fidélité double d’un amoureux de la nature et d’un botaniste, penché sur ses recherches. C’est avec la précision d’un observateur qu’il nous livre le fruit de ses découvertes. Lorsque ce réalisme exemplaire se noie parfois dans la poésie intense qui jaillit sous la plume de l’écrivain, se trouve renforcée pour le lecteur l’impression d’une nature essentielle à la vie humaine : le message même de l’écologie.

 De cette nature décrite avec une maîtrise rare, le passage à la notion d’environnement s’avère évidente dans l’œuvre du romancier américain. L’environnement, ces conditions naturelles où l’homme est appelé à vivre, au sein de l’interpénétration de l’humain et du non humain, Faulkner le dévoile sous toutes ses formes, dans une sorte d’échange permanent entre les lieux naturels et l’homme, avec toutes les conséquences qui en résultent. La terre où l’homme est né n’offre-t-elle pas, pour l’écrivain lui-même, les matériaux nécessaires à son accomplissement et à sa survie. Edouard Glissant, fait observer à propos de la brousse, tant décrite par Faulkner dans « L’Ours », qu’elle est « la mère primordiale », mentionnée « six ou sept fois en une quinzaine de pages… » par l’auteur « sans peut-être qu’on y fasse d’abord attention ». Il cite encore ce passage de « L’Ours », toujours à propos d’elle :

« Elle avait l’air de se pencher au-dessus d’eux, au-dessus de l’enfant, de Sam, de Walter, de Boon à l’affût chacun à sa place, formidable, attentive, impartiale, omnisciente. »12

 Bien souvent l’homme se trouve façonné par ses conditions de vie. Notamment certains riverains de la rivière Mississippi, dont ils subissent la loi. Le pays est fécond, « parce que la rivière pendant quatre cent ans avait déposé son riche limon sur le sol » ; et malgré sa digue le fleuve continue de déborder, subordonnant les riverains à son bon vouloir, « la rivière domine donc non seulement l’économie de ce pays », mais aussi « sa vie spirituelle. »13

 Délaissant la vie des Etats Unis, Faulkner, toujours au cours de ses entretiens avec les étudiants de l’Université de Virginie, parle, en ces termes, de l’expérience qu’il a vécue au cours d’un voyage en Grèce :

« … il y avait la lumière grecque, dont j’avais entendu parler ou que j’avais découverte dans des récits… dans ces lieux on éprouvait le sentiment d’un passé très lointain, mais qui n’était pas inamical. Dans les autres parties du vieux monde on découvre un sentiment du passé, mais il est gothique, en un sens quelque peu terrifiant… Les gens [ici] semblent agir en fonction de ce passé malgré son éloignement… mais il est encore présent dans la lumière… En Grèce, vous avez l’impression que vous allez retrouver les vieux grecs… ou le visage de leurs Dieux, pas hostiles, mais toujours puissants… vivant dans une sorte de nirvana , loin de la folie de l’homme… et qu’ils avaient le temps de l’observer sans pour autant être impliqués dans sa vie ».14

L’homme est donc façonné par son environnement, et c’est dans ce sens que la déportation des noirs d’Afrique, vers le Sud profond, entraînant leur arrachement brutal, et non consenti, à leur terre natale, constitua un crime à lui tout seul.

 Si l’environnement pèse de tout son poids sur l’homme, vice versa ce dernier intervient, à son tour, dans l’aménagement du territoire qui l’entoure. Mieux que personne Faulkner s’est révolté, au même titre que le plus convaincu des écologistes, contre la destruction de la nature par l’homme. Il avait eu la possibilité de constater les dégâts entraînés par une exploitation sauvage des arbres de la forêt américaine. L’histoire économique du Sud Profond lui offrait une occasion unique de le faire. Lumière d’août, montre ce qu’un demi-siècle de coupe intensive au sein de la forêt avait réussi à faire, livrant des pans entiers de collines déchiquetées sur une scène de « désolation profonde » ; non soignée, non labourée, la terre laissait couler à ses pieds dans les ravins rouges « les pluies d’automne et la fureur des points vernaux. »15 Et cette industrie du bois, qui supplanta souvent celle du coton, dont la culture trop intensive avait appauvri le sol, laissera sur place, une fois ruinée, un tas de déchets métalliques ou autres, tout aussi nocifs pour l’environnement.

La révolte de Faulkner, face à la destruction de la nature par l’homme est particulièrement sensible dans Descends, Moïse, et peut-être même plus angoissante encore dans la partie historique du Requiem pour une nonne. Le souffle de l’auteur se fait plus haletant, lorsque, parlant de la vieille prison de Jefferson (Oxford en réalité), destinée à disparaître un jour ou l’autre, il ajoute qu’elle est vouée « ( à disparaître de la surface de la terre avec le reste de la ville le jour où l’Amérique entière, après avoir abattu tous les arbres et aplani à coups de bulldozers collines et montagnes, serait forcée de se cacher sous terre pour faire place, laisser le champ libre aux automobiles). »16 Quand on sait que nombre de catastrophes écologiques se produisent de nos jours en Amérique du Nord, on ne peut qu’admirer le côté prémonitoire de l’œuvre de Faulkner à laquelle Lawrence Buell reconnaît une efficacité plus grande, pour réveiller la conscience écologique de nos concitoyens, que tous les efforts déployés par Aldo Léopold dans son œuvre de théoricien. Il reconnaît que Léopold aurait eu besoin de l’imagination de l’auteur de fiction qu’était Faulkner.17

 Ce compliment, mis en conclusion de son article, permet d’en venir à l’aspect moral et philosophique de l’œuvre de Faulkner, sans lequel ne serait pas respecté le sens de sa pensée écologique. Non seulement, il tente d’éveiller la conscience de ses concitoyens aux risques que la folie destructrice de l’homme fait courir au monde , mais il ouvre des voies, qui même si elles sont exprimées sous forme de fables, revêtent un caractère d’une modernité étonnante. Le maître de la fable c’est Dieu, un Dieu, sans nom, réduit à Il, avec un I majuscule, un Dieu qui au dire du vieux Mac Caslin dans « Automne dans le Delta » avait créé un monde où il aurait voulu vivre lui-même s’il avait été homme. Mac Caslin est convaincu que Dieu n’a pas mis dans l’homme « le désir de chasser et de tuer », mais qu’il savait « qu’il y serait, que l’homme l’apprendrait tout seul, puisqu’il n’était pas encore tout à fait Dieu lui-même. » Le vieux Mac Caslin pense que Dieu avait prévu la fin, et qu’il voulait donner à l’homme un avertissement ; il lui laisserait « sa chance » : c’est à dire « la faculté de prévoir », s’il consentait à écouter, autrement « Les bois et les champs qu’il ravage, le gibier qu’il détruit seront la conséquence et la signature de son crime et de sa culpabilité et de son châtiment ».18 On ne saurait donner de conseil plus écologique aux habitants de la planète.

D’où cette pensée grandiose, exprimée plus d’une fois dans Descends, Moïse, œuvre prémonitoire s’il en est une, que « la terre n’appartient à personne », « Elle appartient à tous, on devait seulement en user avec sagesse, humblement, fièrement. », et que la volonté d’Il, à laquelle l’homme moderne devrait bien réfléchir, c’était de voir l’homme devenir son « administrateur », et conserver la terre « indivise et entière, dans une communauté anonyme et fraternelle. »19

 Sans être Dieu, Faulkner redoute les conséquences de tout changement brutal, conséquence du progrès, non qu’il s’oppose au mouvement nécessaire à la vie, mais à toutes les transformations irréfléchies. Il le confirme en ces termes aux étudiants de l’Université de Virginie :

« Bien sûr la destruction du monde sauvage n’est pas un phénomène qui touche uniquement le Sud. C’est un changement qui se dessine partout, les progrès dans le domaine de la mécanique et de la technique sont beaucoup plus rapides que l’ évolution spirituelle de l’homme et sa capacité à envisager la solution à apporter à la ruine du monde sauvage. Mais cela il ne l’a pas encore trouvé. Il passe plus de temps à la détruire qu’à concevoir ce qu’il faudrait faire pour la remplacer. De même il passe plus de temps à développer la population plutôt qu’à la rendre meilleure. » Il ajoute encore « c’est ce qui est triste et tragique »20

En appelant à la sagesse, comme le fit Camus dans son œuvre, il insiste sur la nécessité de contrôler le progrès :

« Le changement s’il n’est pas contrôlé par des hommes raisonnables détruit plus qu’il n’apporte. »21

Une cinquantaine d’années se sont écoulées depuis cet avertissement, il est regrettable que l’appel de Faulkner n’ait pas été entendu plus tôt.

 

 

Notes

 

1. Encyclopédie Wikipédia

2. Lawrence Buell, Writing for an endangered world, Harvard University Press, 2001, p. 174 .

3. Revue des Lettres Modernes, 2ième trimestre 1957, p. 132.

4. Faulkner, Soldiers’pay, New York, 1951, p.162.

5. Faulkner,Requiem for a Nun, New York, 1951, p. 101.

6. Faulkner in the University, University of Virginia Press, 1959, pp. 129-130.

7. Lawrence Buell, op.cit., p. 174 .

8. Faulkner in the University, op.cit., p.10

9. Id., p.83.

10. Faulkner, Go down, Moses, Penguin Books, p. 156.

11. Edouard Glissant, Faulkner,Mississippi, Gallimard 1996, p. 214.

12. Id., p. 167.

13. Faulkner in the University, op.cit., p.178. 

14. Faulkner in the University, pp. 129-130.

15. Lawrence Buell, op.cit., p. 172

16. Faulkner, Requiem for a nun, op.cit., p.277.

17. Lawrence Buell, op.cit., p. 195 .

18. Go down, Moses , op.cit., p. 263.

19. Id., p.196. 

20. Faulkner in the University, op.cit., p.68.

21. Id., p. 277.

 

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