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 Article publié le 15 février 2010.

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Meurtre à chèque ouvert
Jean-Claude Cintas

Préambule : Toute ressemblance avec des faits ayant existés ne serait pas fortuite.

 

Chapitre I

 

- Je suis docteur en droit ! Dit-il, la porte tout juste entrouverte. Cette phrase iconoclaste s’extirpait, malgré elle et malgré lui, du monologue qu’il semblait entretenir en son fort intérieur, quelques instants avant que la porte ne s’ouvre ; comme sortie d’un mauvais jeu de rôle. Quiconque aurait, en de telles circonstances, hypocritement usé des mondanités habituelles et dit : « Bonjour. Entrez donc. Prenez place…  ». Lui, non. Où en était-il ? Avant de s’entendre répondre :

- Et bien moi, cheeerrr Maître, depuis que je vous connais, je suis ex-clu-si-ve-ment devenu docteur en signature de chèque d’honoraires, voyez-vous ! Droit dans les yeux et droit dans ses bottes, le client médusé réplique. Il n’a pas encore passé l’embrasure de la porte du bureau poussiéreux de son avocat de divorce. Une fois de plus, ce dernier vient de le faire attendre trois quarts d’heure, dans ce couloir dont la fonction semble être celle d’une salle d’attente. Trois chaises pliantes Ikea, à quatre euros quatre dix neuf pièce, y encombrent l’espace et une table basse presque invisible croule sous vingt centimètres de magazines « peoplelisants » et de journaux locaux cornés par leur ancienneté et jaunis par le maigre rayon de soleil qui ose s’inviter quelque fois dans ce couloir mortuaire.

L’avocat, lui, est assis au fond de son bureau. Là-bas. Tout au bout de la pièce comme si on l’avait oublié là depuis des lustres. Il fait partie des meubles usagés et poussiéreux. Il sort, tout juste de son jeu de rôle, encore hébété, perdu dans ses songes de l’ennui et vient, étrangement, d’accueillir son client par cette phrase, « Je suis docteur en droit ! ». Salve incongrue jetée en plein cœur et à la face de celui qui devient sur le champ, son futur ex-client. Ce dernier vient de lui répliquer sur le même ton. Détaché mais aussi insolemment. Du tac au tac, suspendant le temps, sans être le moins du monde par la situation, déstabiliser, remettant les pendules à l’heure. Les pendules que l’on remet à l’heure parfois et qui sonnent tellement faux. Le client attend. Il attend la suite du scénario ! Il y a-t-il un scénario ?

Rien de bon ne présage de cette situation étrange et extrêmement tendue. Le fort sentiment d’une passe d’arme entre les deux hommes semble, maintenant, irrévocablement engagé. Sortez les sabres ou les fleurets à touché moucheté. Dans cette répartie, après que les humanoïdes chats aient uriné, aux alentours, de leurs ions négatifs et marqué leur territoire, la balle est mise au centre. Une soudaine montée d’adrénaline doucement emballe les rythme des cœurs. Sûrement mais dangereusement.

Maladroite mise en scène de l’avocat recroquevillé sur son trône. Surpris d’être à découvert ; face à son mauvais état d’esprit. De son rêve mythomane, il tombe dans cette autre réalité – la réalité – qu’il vient juste de provoquer. Nous sommes à Versailles. Le roi, lunatique avocaillon, reçoit avec son sceptre de docteur en droit le client qu’il voudrait apeuré et dévoué aux moindres de ses dires. Pour le moment, la déflagration de cet échange ne semble pas avoir laisser grand-chose du statut d’avocat attaché ou rattaché au barreau de Versailles. Et c’est à cet instant précis, où après avoir lancé, – une fois de trop – cette salve fameuse Je Suis Docteur en Droit, que le J.S.D.D. est né. À l’instant même, dans l’esprit du client, toujours immobile dans l’encadrement de la porte, son avocat s’affuble définitivement, du patronyme de JSDD : Je Suis Docteur en Droit et perdait de fait son rôle de conseil et son statut de soumission au dieu de la justice. Par le JSDD ; patronyme d’initiales générées par l’expression elle-même.

Cette fois s’en est trop ! Se dit le Futur Ex Client en son for intérieur qui, s’affuble lui-même du patronyme de F.E.C. : Futur Ex Client. Hors de lui, FEC est révolté maintenant par cet accueil réservé par le JSDD naissant. JSDD. Il ne va pas m’en remettre une couche avec son « Je suis docteur en droit ». Il m’en a assez tartiné de son titre confiture. C’est incroyable ce comportement alors que les dossiers n’avancent pas. Merde !

FEC n’en peut plus,. De ce « je suis docteur en droit  », il n’en veut même plus. Overdosé. Il est overdosé ! Il s’était entendu dire cela tant de fois. Comme fin de non-recevoir. À l’occasion de nombreux rendez-vous. Une esquive insupportable que l’avocat velléitaire et bordelique, - mentor décalé d’une autre époque, très attaché à son titre de gloire quarantenaire de Docteur en droit, comme une pochtron à son litron - lui envoyait épisodiquement dans la mâchoire, à chaque fois que se posait la question de savoir où en était l’avancement de notre dossier. Joker. C’était son joker : JSDD sortait alors cette carte magique. « Notre dossier avance et en tant que docteur en droit, pas d’inquiétude à avoir. Il avance ! » Le ton faussement prometteur. Cette phrase magique avec laquelle, il avait, tant de fois, cloué le bec de son et de ses clients. Manière de renvoyer l’affaire aux calanques grecques sous les plafonds hauts et moulurés de son antre d’avocat. Il s’abritait, derrière le statut social et protecteur – voir sauveur - qu’octroie la fonction d’homme de loi ; terrorisant ainsi, sournoisement, son interlocuteur, avant généralement d’embrayer sur des propos faussement charismatiques mais fondamentalement manipulateur. De sorte, qu’en de telles circonstances, lui seul, le JSDD existait. Le serial killer désaffecté, déshumanisait et chosifiait ses proies par cette technique éprouvée, façon de les mettre à sa merci. Les psychologues diraient : on ne naît pas tueur en série, on le devient ! Les avocats sont des tueurs en série. Une pratique rodée au fil des temps et appliquée avec minutie et si longue expérience ; maintenant ses clients dans leurs propres inquiétudes et incertitudes, et s’offrant ainsi l’espace d’une tranquille incompétence.

Mais, cette fois, enfoncé, tout au fond de son fauteuil, JSDD doute vraiment. Et l’agacement maîtrisé et exprimé avec beaucoup de lucidité de la part de son client - qui patiente totalement silencieux - le paralyse. Maintenant, qu’entre les deux hommes, la messe est dite, la situation on ne peut plus claire, la rupture - aux conséquences incontrôlables - semble indéfectiblement consommée. Que va-t-il se passer ? En viendront-ils aux mains ?

La tête de JSDD montre un visage toujours hébété. Sa tête dépasse tout juste au-dessus de son ventre gros et encombrant. Les épaulettes de sa veste essoufflée par les années remontent de chaque coté de ses oreilles. Sa tête paraît comme posée sur son ventre tellement est enfoncée dans ses épaules. Finira-t-elle au fond du siège où il est assis ? On vient à ce poser la question tant l’homme est désemparé. Poussah, jouet immobilisé. JSDD sent bien, cette fois, qu’il est allé, trop loin. Qu’il a joué gros. Et même qu’il est hors-jeu. Il n’est pas fier, le poussah. Pour combler le vide sidéral et inquiétant qui remplit la pièce, il indique à FEC d’un mouvement maladroit des yeux - l’air malhabile et faussement hautain faignant même la décontraction - de s’approcher pour s’asseoir face à son bureau. Un vrai mauvais rôle, pour un très mauvais casting et un très mauvais comédien. Pastiche. Série B du Bon, la brute et le truand. On entend déjà vibrer les lames de l’harmonica dans ce dessert silencieux. Wouaoun wouaou, wouaou…

Sans doute, pensait-il, comme à l’accoutumée, en plombant d’entrée de jeu l’ambiance, faire basculer la situation à son avantage et intimider FEC du haut de son statut d’homme de loi. Cette fois, cela ne semblait plus aussi assuré qu’à l’habitude. La mayonnaise ne prend pas. La crème chantilly s’est avachie et la moutarde lui monte au nez. La situation lui échappe et devient dangereuse. Cette première salve était de trop ! Le regrette-t-il ? Il ne sait pas ! Il ne sait plus !

Planté sur un tapis d’un autre temps, le trône sur lequel il se croyait définitivement roi, vacille au fur et à mesure, que les lancinantes secondes s’égrainent. Les vaguelettes du temps qui s’enfoncent comme Venise dans sa lagune. Son âme est en pleine déliquescence. L’affolant affaissement généré par son attitude, enfonce plus encore sa tête entre ses épaules. Un regard ridicule et apeuré y dépasse.

Dans la pièce sombre, l’odeur hircine et forte rappelait à FEC, les moments irrespirables qu’il avait dû supporter, sans broncher des poumons et sans opiner du chef. Des cendriers dégoulinants de cigarillos écrasés, distillent l’odeur oppressante du tabac froid. Signe pathétique du décalage certain, dans lequel vit toujours JSDD d’un autre temps. Autres temps, autres mœurs sous les hauts plafonds désuets d’un provincial Versaillais.

À cette heure, où le fumeur n’est plus en odeur de sainteté, où la posture même d’une cigarette qui se porte à la bouche est un signe de ringardise, en ces temps où le zéro cigarette est devenu affaire d’Etat, affaire de santé publique, - soudaine bonne conscience du politique pour l’intérêt général après tant d’années de taxes soudoyées - JSDD est capable de sortir son cigarillo, de l’allumer, de tirer quelques bouffées, puis poser la question sempiternelle, et nécessairement sans réponse, du fumeur englué dans son addiction : « Cela ne vous dérange pas, que je fume ?  ». « Non, pauvre con ! Cela ne nous dérange pas que tu fumasses ! » s’étouffait FEC intérieurement, à chaque fois que JSDD lui crachait son nuage de fumée dans la figure sans avoir, le moins du monde, envisagé d’attendre la réponse. Ses vieux mégots, toujours là, tortillés d’écrasement, pataugeaient dans une cendre épaisse et volatile. Ne pas bouger au risque de provoquer une tempête de sable. Les cendriers semblaient abandonnés depuis des lustres versaillais. Comme si, un jour, la terre s’était arrêtée nette dans sa ronde intangible. Figés, ces cendriers étaient devenus des sites archéologiques pour les générations à venir, tant on imaginait mal qu’un jour, ils seraient vidés de leur humus cancérigène.

Les rideaux. Ah ! les rideaux ! Sombres de crasse, teintés dans la masse d’un jaune maronnasse, lavasse, dégueulasse, couleur définitivement rendue indélébile par la fumée des cigares quarantenaires. Décrochés de leur tringle par endroit, ils avaient certainement servi, en leur temps, - il y a quarante ans, juste après l’obtention de son mémorable diplôme de Docteur en droit, - la décoration de la pièce et des fenêtres, que l’on ouvrait, ni ne fermait jamais. On distinguait sous les rideaux, des volets intérieurs, repliés à jamais sur eux-mêmes. Les volets extérieurs, sur les façades fissurées de la rue, eux, s’étaient avec le temps, bien heureusement, accoudés aux espagnolettes. Ollé ! Menaçants mais accoudés. Patan était le risque de trancher en deux le crâne des piétons passant sur les trottoirs aux pavés bitumés et pastillés de chewing-gum écrasés. Le bois des volets, à nu, comme passé au jet de la sableuse du temps, laissait, ici et là, apparaître quelques écailles recroquevillées de peinture, éparses. Apparemment de couleur beige, peut-être grise. Difficile tant les intempéries au fil des temps, avaient fait leur œuvre.

La moquette grisâtre, sans couleur véritable, comme les volets extérieurs, à peine perceptible entre les dossiers jonchant le sol, semble délimiter une zone de non droit pour les aspirateurs, et où les acariens prospèrent de trafics illicites et dévoyés pour la santé publique.

FEC ne supporte plus l’état de cette pièce. L’odeur de cette pièce. Pas plus aujourd’hui, qu’hier. Encore, moins qu’hier. Il se rappelle. Comment avait-il dû, tant de fois, supporté. Accepté. Passer outre. Penser que cela n’était pas l’essentiel de ce qui, entre ces quatre murs, présupposait venir chercher.

Tous ces détails ne lui avaient pas échappé. Ils l’avaient profondément choqués lorsqu’il s’était entretenu pour la première fois avec celui qui allait devenir son futur avocat. Intuitivement, il s’était dit que cela était révélateur d’une structure de travail et mentale désorganisée et donc incompatible avec ces principes. Mais il s’était laissé faire et abuser par la recommandation que lui avait fait une des ses relations qui l’avait conduite dans ce bureau. Vas-y, il est très fort lui avait-on dit. Très fort de quoi, et en quoi ? La question n’avait pas été posée en ces terme se rendait-il compte aujourd’hui. FEC est exaspéré par son précédent avocat qu’il avait quitté pour lui avoir fait perdre un procès improbable. Il se rendait compte qu’il n’avait pas choisi JSDD mais l’avait retenu que par dépit ou par défaut. Faute de grive on mange des merles se disait-il, expression dont il abusait pourtant souvent dans son quotidien pour se donner l’impression d’être détaché de la situation. L’état psychologique dans lequel il se trouvait alors ne lui donnait pas le recul nécessaire ni l’objectivité nécessaire à un choix responsable. Un choix irresponsable constatait-il. Comment ? Lui qui dirigeait son entreprise avec rigueur et responsabilité. Lui qui, savait accroire aux responsabilités. Lui qui avait le sens des responsabilités du dirigeant, s’était-il laissé embarqué par ce personnage inconsistant. Comment n’avait-il pas mesuré au plus juste la gravité de la situation par ce choix. Sa clairvoyance et son implication légendaire de chef d’entreprise dont il s’était astreint, contre vents et marées tout au long de sa carrière, le principe irrévocable, s’en était-il détaché à ce point pour gérer une affaire aussi personnelle que son propre divorce ? Sa faiblesse du moment associé au discours du bagou manipulateur de l’avocat qui n’était pas encore JSDD, l’avait emportée sur la raison.

Tout ceci, n’avait, à l’instant plus aucune importance, puisque JSDD lui faisait forte impression. Il lui avançait, inébranlable, aux moments opportuns, les arguments juridiques nécessaire, convaincants, et semble-t-il, très pertinents. « Cela consolidera la thèse soutenue dans notre dossier  », se délectait-il à dire pour rassurer le client éperdu. Il aimait à s’auto flageller de compliments à chaque fois qu’il s’embarquait dans une envolée lyrique à effet de manche. Il employait ce type d’expression comme sortie tout droit du manuel du parfait comédien plaideur. « Notre dossier  ». Il s’appropriait personnellement le dossier. « Notre dossier  ». Il n’avait pas encore osé dire « Mon dossier  ». Mais cela allait sans doute venir. Implication et complicité apprêtées. Objectif : rassurer le client volontairement esseulé dans son dossier ! « Notre dossier  » ! Quelle expression ! Quelle équipe et quel équipage ! Cette implication familière et feinte aurait dû, dès l’origine, attirer l’attention, de FEC, grand signataire de notes d’honoraires devant l’éternel. Les conseillers ne sont jamais les payeurs. FSDD prenait alors, l’attitude du sage qui donne du temps au temps, qui semble même avoir le pouvoir de vie et de mort, d’avoir la main mise sur la justice, d’arrêter le temps dans son envol et de remettre à leur place les choses sous le seau divin de sa justice. Subterfuges et jeux de manchettes garantis. Imparable ! Comme au théâtre. Comme à l’audience de plaidoirie. Vaudeville de tribunal. Il en appelle - et sait en user - à « Monsieur le Président ». Politesse feinte. Faux respect de la fonction de président de tribunal. À la guerre, comme au théâtre. Mise en scène rassurante pour le client spectateur et même plus client. Médusé. « Vous êtes en de bonnes mains. Vous avez frappé à la bonne porte.  » Autosatisfaction. Viol psychologique. Manipulation de la pauvreté humaine. Dieu du droit, docteur gourou inoculant, par petite dose, les affres de la dépendance à son disciple, son patient. FEC n’existe plus. Il a perdu toute individualité, toute humanité même. Il est sous dépendance. L’avocat pousse encore plus loin : « Je ressens la naissance d’une certaine amitié entre nous !  ». Il joue des sentiments et de la confiance que lui porte son client, - on pourrait même dire son patient. Il est pris dans les filets, victime d’un système juridique et judiciaire auto structuré et s’autosuffisant. Psychologiquement abattu par son ignorance du droit familial, reçoit comme une bénédiction cette amitié. Amen ! Oui, amène tes honoraires ! Voilà toute la réalité de la relation ici clarifiée. Il le sait pourtant, un avocat dans ce pays n’a aucune responsabilité particulière dans le résultat d’une décision de justice. Aucune responsabilité, ni pénale, ni morale, ni déontologique et surtout pas financière. Rien n’engage l’avocat. Tout est construit pour que ce soit tout le contraire. Il le sait bien FEC, lui qui dans son entreprise évite de tomber sous les fourches caudines de la justice et privilégie la négociation amiable ou le compromis de sortie de crise et d’aller user son portefeuille et sa santé sur les bancs d’une tribunal. C’est sa méthode habituelle. Pas par faiblesse mais pour éviter des procédures interminables, coûteuses et stériles. Honoraires, honoraires. Il faut payer sans fond. Avocats, avoués, huissiers, experts… Payer sans fin pour satisfaire un système judiciaire encombré et obsolète en ces années 2008. Des réminiscences anarchistes se profilent dans les pensées de FEC. Le système judiciaire français est bien huilé. Il est construit pour lui seul. Pour s’auto-garantir d’être rémunéré de sa prestation même médiocre, même nulle, quelque qu’en soit le résultat. Le client n’est qu’un conseillé payeur.

Mais derrière toutes ses idées de révolte face à la mécanique dans laquelle FEC est engagé, dans ce bureau versaillais se trame l’indéfinissable. Nous sommes en fin de course, à la fin d’une histoire ou sans doute le début d’une autre.Dans les interstices de la pièce, se glissent, quelques gouttes supplémentaires de silence. La pellicule de poussière qui recouvre l’ensemble des meubles de la pièce et des milliers de dossiers – car il semble bien qu’il y en ait des milliers - empilés à même le sol, vient d’être ébranlée par ces deux premières répliques d’un dialogue qui s’annonce percutant. Il n’y a pour le moment que quelques secondes qui se sont écoulées depuis que la porte du bureau a été ouverte. L’électricité invisible et frétillante qui bouscule l’aire de la pièce, suspend la poussière dans son envol. Une odeur de poudre étouffée se fond à l’odeur hircine et déjà forte de la pièce. Où est la mèche ? Où est l’allumette ?

FEC avait souvent enjambé, tout ce fatras qu’il n’accepte plus. Un dégoût profond du lieu le submerge. Sur le sol, véritable champ de mines de dossiers, - des dossiers d’autres FEC, comme lui - semblait infranchissable – vu le gymkhana, il faudra effectuer - pour atteindre le bureau de l’avocat campé tout au fond de la pièce. Il enjambe, slalome pour accéder au trône du JSDD protégé. Titube même parfois, tant FEC est tendu et déterminé à en découdre. Est-ce au trône ou à l’échafaud qu’il se rend ? Le temps s’étire. Interminable. L’avancée se fait comme sur des œufs. Balayage à 180°. L’œil scrutateur. Le sonar, tel un dauphin réincarné, scanne les alentours. Instinct animal. Instinct de survie. Il voit tout. Entend tout. Perçoit tout. Moquette, dossiers, bureau, fauteuil, mauvaises ondes, regard fuyard du JSDD… Tout passe au crible. Tout est maîtrisé comme un animal en chasse. Il avance et sait où il va. Pourquoi ? Il ne le sait pas. Mais comment ? Oui. Il le sait. Pour aller se fracasser sur le mépris humain qui l’attend. La pire des choses que l’on puisse subir. Il va chercher une humiliation. Lui qui subit déjà depuis des années les affres diffamatoires et le harcèlement des procédures abusives que lui fait acène sans vergogne son épouse névrosée. Il est pris au piège des mécanismes que le cerveau humain peut engendrer. Effroyable arme de guerre, qu’un cerveau d’humanoïde. Les hommes l’utilisent pour étoffer leur ego et asseoir leur pleutre pouvoir.

Puis, comme pour se protéger de quelque chose d’indéfinissable, JSDD rompt le silence explosif et lance sa deuxième salve.

Seules, 25 secondes viennent de s’écouler depuis que FEC est entré dans la pièce. Il va pour s’asseoir quand soudain :

-Voici, mon solde d’honoraires. Tremblement de terre. FEC n’a même pas encore conscience de l’imbécillité du JSDD. Il lui tend tout en bout de bras, comme un bouclier, une facture. FEC vient tout juste de s’asseoir dans le fauteuil usagé et poussiéreux. FEC bascule en arrière tant la vétusté du fauteuil est criante et s’en trouve enfoncé. Le souffle quelque coupé. Bouffée d’angoisse. Surpris de s’être assis aussi brutalement. Malgré lui. Il avait oublié que ce fauteuil était totalement défoncé et n’avait pour lui que son allure victorienne.

Astucieuse et machiavélique mise en scène. Dans cette position très encaissée, le client ne peut qu’éprouver, malgré lui, qu’un profond sentiment d’infériorité. Si on laisse mourir une victime est-ce un meurtre ?

- Mais vous vous prenez pour qui ? acène lentement et autoritairement le client au souffle coupé – la bouche sans salive – et qui tente de se relever de son fauteuil. Il se redresse et s’assoit sur le bord, à l’endroit le plus dur. Afin de se poser. De poser aussi ses pieds, bien à plat sur la moquette sans couleur, mais pas sans odeur, s’encrer à nouveau sur la terre des pauvres hommes. La violence de la deuxième salve sonne comme le début d’un combat qui peut s’avérer fratricide. FEC a juste peur de lui-même. Il craint de ne plus se contrôler.

- Trois milles euros ! Mais… vous vous foutez de moi ? Le client interloqué, se mord les lèvres pour ne pas y croire. Rêve ou réalité ? Pas le choix. Nous sommes bien dans une réalité. Celle d’un dialogue de dupes qui va tourner au vinaigre. Si quelques gouttes d’eau ne sont pas jetées immédiatement, sur les flammèches, la réalité va dépasser la folle réalité. JSDD change de visage. Il véritablement vient de tomber de son pied d’hestal de docteur en droit et de l’autorité que peut conférer ce type de fonction social : avocat. Aïe ! Il comprend que cela ne sera pas comme les autres fois. Pourtant, il aurait dû cette fois s’en douter. Il n’avait pas « à faire au quidam  » cette fois comme il aimait le dire pour flatter son client. Il semblait pourtant bien, connaître bien se client-là que lui avait recommandé l’un de ses autres clients lui aussi ami. Il n’était pas comme les autres, celui-là. Cette fois il avait affaire à un libéral, un indépendant, un anarchiste qui se prend en main tout seul. Sans assistanat d’aucune sorte. « Pas un fonctionnaire ». Encore une de ses autres analyses sociologiques bien pensant et démagogique dont usait facilement JSDD pour montrer à son client que dans la vie il y a ceux qui se démerdent seuls et ceux que l’on assiste. Ils faisaient partie, lui et son client, de la caste des gens bien. De ceux-là. Mais après tous ces discours tenus à l’heure de l’idylle, plusieurs maintenant ne tenait debout. La situation se retournait contre eux. Puisqu’il fallait exclure de la carte des bien-pensants l’un des leurs. En somme un mec dangereux apparaissait. Autonome. Libre électron. Un animal civilisé. Sage averti. Homme de spiritualité. Détaché de tout mais pas du dossier qui lui avait confié et qu’il traitait depuis des moins par-dessus la jambe. Sachant pertinemment qu’il dépassait souvent les limites respectueuses qui peuvent exister entre un client et son conseil. Ce même client, ce FEC, avec lequel quelques fois, il avançait quelques gages d’amitié. Il était le seul d’ailleurs un peu mythomane sur les bords à ce faire croire à cette amitié naissante. Façon d’imaginer qu’en jouant l’ami on spolie mieux l’autre et l’on assume ainsi mieux son incompétence croissante à cet âge avancé tout en se cachant derrière son statu de Docteur en droit.

- Cela représente du travail. Beaucoup de travail. Insiste JSDD, sans conviction. Beau-coup-de-travail. Reprends-t-il, essayant de s’en convaincre.

- Beau coup ! Oui ! J’espère que vous plaisantez, c’est un beau coup monsieur de docteur en droit ! Ou mieux encore je pense que vous vous foutez beau-coup de moi. Vous sortez de votre chapeau une note d’honoraires qui ne correspond à rien. Vous êtes là, avachi derrière votre ventre. La tête enfoncée dans votre mépris, et vous pensez que les choses vont se passer ainsi. Sans que je réagisse. Vous allez vous regarder en face, mooonnnsieur, avant que je vous la démolisse cette putain de face de raton d’avocaillon. Avant que vous ne puissiez plus la reconnaître. Votre face. Votre position ne vous donne aucun droit. Pas celui de soutirer abusivement des honoraires à un client qui vous quitte parce vous êtes un naze.

- Mais…

- Oui, mais… Mais… Mais…Trois fois mais. Vous savez pertinemment que vous me tenez par les couilles avec vos honoraires injustifiés. Oui, par les couilles. Je n’ai que mes yeux pour pleurer et vous, votre compte bancaire pour encaisser. Vous savez que vous êtes protégés par une putain de loi, qui m’oblige si je veux pouvoir confier ce même dossier à l’un de vos confères, il faut qu’au préalable, vous m’en donniez votre bénédiction par courrier me dégageant de toutes dettes à votre égard. Porte drapeau de cette putain de loi pétainiste.

Ce fameux Ordres des avocats, des médecins… créé sous Pétain, pour que le corporatisme des professions du droit et de la santé. Dictatorial.

- On va aller devant le bâtonnier. Invoque JSDD sous forme de chantage.

- C’est une honte, poursuit FEC hors de lui sans avoir véritablement entendu ce que JSDD disait, J’en ai rien à foutre. Les bâtonniers sont faits pour cela. Mais au-delà de cela, cette loi corporatiste et bien de chez nous. De cette bonne France corporatiste et vieillissante. Vous êtes minable de vous cacher derrière cette loi et surtout d’en abuser. Vous n’avez pas fait grand chose dans ce dossier. Vous avez juste fait un très mauvais copier-coller des conclusions rédiger en première instance par mon précédent conseil.

- Cela a représenté beaucoup de travail. Ré-insiste, JSDD, tout penaud.

- Mais, on dirait, que vous n’avez que ces mots-là à la bouche. Beaucoup de travail… beaucoup de travail… Quoi, beaucoup de travail ?

- Oui beaucoup de travail… JSDD est de plus en plus effondré dans son siège.

- On ne va aller nulle part. Parce que vous savez que les délais judiciaires de ma procédure ne me le permettent pas. Ne jouez pas les grands méchants loups. Vous êtes un enculé d’hypocrite. C’est ici et maintenant que les choses vont se régler. Pas chez je ne sais quel bâtonnier. Ici et maintenant. D’humain à humain. Face à face. Et face à vous-même surtout. Je vais prendre, voyez-vous, pour vous, rien que pour vous, une… Non, deux minutes. Deux minutes de réflexion. Je les prends pour vous. Soit vous revoyez votre copie à la baisse ou alors vous vous la foutez où je pense et je peux vous y aider, soit je ne réponds plus de moi.

- Mais…

- Chut ! Réflexion. Hein ?

- Non, pas de réflexion. Je réduis à deux milles euros.

Silence inquiétant de quelques secondes. Dans la tête du client, tout s’embrouille. A la limite de l’explosion. Il voudrait lui retourner le bureau sur la figure. Tout casser dans la pièce. Se défouler face à l’injustice. Face au dictat insupportable du JSDD. Un comble. Le monde à l’envers. Les avocats devenus, on le savait déjà, détrousseurs de leurs propres clients. Attention. Sortir, oui sortir de l’histoire avant de commettre l’irréparable, l’absurde face à la bêtise humaine. Face à l’injustice des hommes quel qu’ils soient ! Rester de marbre et avaler la couleuvre ? En quelques secondes, des milliers de raisonnements et de logiques différentes s’entrechoquent et s’équilibrent dans les méandres du cerveau de FEC. Quelles capacités cognitives infinies ! Un animal se serait déjà jeté à la gorge de son adversaire et le combat physique aurait eu raison de la situation par la mort de l’autre ou sa xx. Mais nous sommes dans une démocratie sans humaniste.

La tyrannie est plus facile à vivre que la démocratie. La prise en main de la tyrannie permet d’être encadré dans sa vie. Et c’est cette philosophie que JSDD a construit sa relation professionnelle avec ses nombreux FEC.

Puis…

- D’accord. Deux milles euros, parce que j’ai juste peur de moi, dit FEC au bord de l’implosion. On va arrêter là. Mais avant, montrez-moi que mon dossier que vous me restituez est bien complet.

 

Chapitre II

 

Le lendemain soir, appel de JSDD.

- FEC, j’ai réfléchi. Vous êtes un homme d’un grand humanisme. Je ne vais pas encaisser votre chèque de 2000 €. Je vais de ce pas le déchirer !

Stupéfaction de FEC. Il est sur le cul. Médusé. FEC se pince et se prend à rêver que l’humanisme existe aussi sur cette terre chez les hommes comme chez un avocat.

 

Chapitre III

 

Le surlendemain. Rappel de JSDD.

- J’ai parler, explique-t-il, de notre affaire avec mes associés et ils sont contre le fait que je n’encaisse pas ce chèque. Toute peine mérite salaire. Désolé ! Avant de raccrocher après un long silence…

 

Fin

 

 

La Dauberie, le 2 juin 2008

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