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Entretien avec Karl Sivatte
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 Article publié le 14 mars 2010.

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Anétha Vété-Congolo
Entretiens à propos de "Avoir et être"
publié chez Le chasseur abstrait.

Entretien sur 97news.fr

avec Karl SIVATTE

 

Hanétha Vété-Congolo en librairie, qu’est-ce que « Avoir et Etre : Ce que j’Ai, ce que je Suis » ?

« Avoir et Etre » est une parole. Il est une tentative de parler un souffle éclaté du dedans et qui ne s’accommode d’aucun ròl, de piès riz. C’est une fébricité agissante qui tente de s’égruger dans le mot. Il est avec l’homme, pour l’homme mais il est aussi à la recherche de l’homme. A celle de son premier cri. « Avoir et Etre » est un haut désir de faire Relation en donnant le mot qui montre l’imaginaire, la commotion intérieure, qui dit les terres noires et les symboles qui les fécondent. Il éjacule le mot matriciel parce qu’il quête la fruition. Et à ce mot, il ne peut rien arriver parce qu’il est brute. Il n’est pas réductible, mais installé dans une primitivité humaine consciente d’elle-même.

« Avoir et Etre » est aussi une espèce d’ère mondaine primitive personnelle.

Pourquoi le choix de la poésie ?

Je n’ai pas choisi le genre de cette parole donnée. Ce n’est d’ailleurs pas le genre qui a déterminé la manière de parler ou le contenu de la parole mais c’est plutôt cette dernière et sa nature qui l’ont formulé. J’ai dit. C’est tout. Je ne catégorise pas la littérature, ce qui reviendrait certainement à hiérarchiser, alors que la littérature manifeste l’homme. Elle le produit, elle le fait se produire et le met au devant de ce à quoi il ne peut échapper, soit lui-même, soit encore son humanité. Evidemment, son humanité peut être parfois son inhumanité mais la littérature expose et l’expose à cela.

Alain Mabanckou parle de vos choix de mots comme étant la traduction d’une parole-projectile. Que représentent les mots pour vous et leur association ?

Ce que je pense du mot est plutôt ce que je ressens et qui est sans doute la projectoire de la parole-projectile. Et ce que je ressens est à mi-chemin entre l’intuitif et l’empirique, l’insaisissable déroutant et le pleinement saisi. Ce qui tient mon intérêt dans le mot est son rapport à la fois congruent, perceptible et opaque avec l’homme. C’est le point de tension, le point de rencontre entre le su et le non su qui fait que l’on est dans un tourbillon extatique.

Le mot est sans doute le for intime de l’homme. C’est le mot qui le plus souvent marque la Relation. C’est cette Relation qui me prend et me mène à considérer sa signifiance et sa symbolique. Celui pour lequel je ressens est le mot chargé, caractérisé. Il n’est pas dit en dehors du sentiment, de l’idée, de la pensée, de l’émotion, de la vision. C’est la vision qui le fait vouloir se faire mot, se matérialiser sans compromis. Celui qui porte sens et ce faisant fait perdre tout sens pour ne laisser régner que le vacillement, l’envie indicible mais urgente d’aller à l’éclatement ; celui qui se fait chevauchant, loa absolu et qui transforme en ‘posédé’ celui qui ressent sa charge, son caractère.

Et donc, ce mot-là est un ventre de femme. Un utérus. Il porte. Et pour moi, il porte souvent le symbole, le signe. Je suis du mot, je suis du signe et en fait je suis telle parce que Caribéenne. La Caraïbe est peut-être le lieu où le mot s’est démontré le plus signifiant et a fait s’exprimé au plus loin et au plus fort les fibres de l’homme. C’est lui qui a justement confondu le contexte historique qui aurait, vu sa teneur, pu mener à la totale annihilation de cette fibre humaine. C’est le mot qui nous a permis de nous défendre contre l’avanie historique, c’est lui qui nous a permis de dire l’Homme que nous étions, de parler notre refus de la déshumanisation.

C’est lui qui nous a permis de poser, une fois pour toute, que nous entendions, envers et contre tout, demeurer dans l’humanité irréductible qui nous caractérisait. Les écrivains caribéens, tous ont (im)posé l’Homme caribéen par le mot après que c’était déjà le mot, surtout celui du conte, de la parole échangée en aphorismes, en chansons qui avait permis la traversée. Ils ont démontré par lui, le type de Relation que nous entretenions avec l’Autre. Chez nous, il y a eu, comme le montrent les faits historiques, une croyance sibylline en la parole et le mot. Il a été le topique par-dessus nous pour interdire la désarticulation complète de l’humain. Je suis de ce mot-là. Je suis aussi du signe inattendu qu’il représente.

L’association d’un mot à un autre ne fait que traduire cela. Donc, je choisis les mots dans la conscience d’un but. Mon but est de faire texte. Ici, s’opère un travail sur la langue, pour la pensée mais aussi pour la création et l’esthétique. Concorder les mots ; surtout lorsqu’ils sont démonstrateurs d’un signe, d’une pensée ou d’une émotion signifiantes, d’une parole neuve, diffractée, imprévisible, esthétique non encore dite ; marque leur ultime caractère de grandes fécondes aspirant à l’élargissement de l’homme, de son monde. Cela les marque grandes créatrices voulant le brute, le beau ne s’embarrassant d’aucune norme, d’aucun dogme et se matérialisant dans l’incongru, dans l’opaque, dans l’imprévu et dans le confondant. Ce qu’on aura pu appeler grotesque en certains temps et que nous avons assumé d’un tjip jemanfoutépamal. Le mot révèle le substrat de la fibre intérieure lorsque celle-ci déploie son imaginaire. Que le mot – parce qu’investi d’un sentiment humain porté à son plus grand faîte – fasse l’homme réagir par ce que lui-même le mot ne peut parler ; c’est-à-dire, le corps intérieur et extérieur pris dans la totalité d’un sentiment, d’une émotion, d’une pensée ; est envoutant. C’est cela que l’on doit ressentir lorsque monté par un loa. On se laisse volontiers à la merci d’un suprême dans la totale confiance et croyance parce qu’on sait son bienfait.

Quelle place pour la poésie dans le Tout-monde ou monde universel ?

Le monde universel qui magnifie le un conformisant n’est pas le monde diversel, plus grand dans le divers qui le définit et qu’il ne cesse d’amplifier. Le diversel, si j’ai bien compris fait place, est place inclusive pour tout cela qui fait du monde une diversité totalisante au sein de laquelle peut s’opérer la Relation.

Aujourd’hui, dans le monde, de plus en plus, en tout cas, bien plus que cela aura pu se faire avant, différents mondes se rencontrent et produisent souvent du nouveau non imaginé au préalable. La possibilité de se déplacer et de communiquer instantanément est formidable. Cela dit, le grand dominant est incontestablement la cybernétique qui propose une formule de relation à son image. Donc, alors que l’on peut être en contact à l’instant de son désir avec un monde autre que le sien et qu’on vit l’impression d’ouverture, on a aussi cette impression d’un monde qui s’invagine en dirigeant tous ses efforts et toute son attention vers une seule modalité d’existence.

En ce que la poésie procède d’un imaginaire particulier mais commis à la Relation avec tous les autres imaginaires, en ce qu’elle pose d’emblée une opacité qui en appelle inlassablement à d’autres, au donner et au recevoir, en ce qu’elle peut être une poétique de la Relation, qu’elle procède de l’homme alors, elle est tout à fait appropriée pour le Tout-Monde qui n’est ni un fourre-tout discordant, ni une mécanique insensée. La poésie, mais bien plus, la littérature dont elle est partie, doit, peut-être plus que jamais demeurer pour émettre la création, montrer les manières d’être et de pensée humaines, pour élargir les dimensions de l’homme qui la crée de son imaginaire. La littérature, me semble-t-il, a non seulement sa place, mais est nécessaire aujourd’hui. Elle est sans doute, l’autre proposition de l’alternative qui permettrait de rester en solidarité avec l’homme.

Vous êtes au carrefour de peuples créolophones, anglophones, francophones, hispanophones pour ne citer que ceux-là, comment intégrer ce métissage de peuples quand on décide de publier un ouvrage comme le vôtre ?

Votre question porte syllogistiquement sur la langue et cela est important. Etant Martiniquaise je suis habitée, j’ose dire, naturellement, de deux langues et d’une multitude d’autres micro-langues procédant des deux. Je pense même en vous parlant, à la singulière bio-diversité confirmée de la Martinique et que cela en est le prolongement symbolique et logique. Mais n’en parlons pas pour l’instant. Je suis donc habitée irréversiblement de l’intime particulier de chacune des langues, d’au moins deux imaginaires conjoints. Et j’ai grandi pour ainsi dire, naturellement, avec en moi cette insinuation double lorsqu’elle ne se faisait pas carrément démultipliée, qui faisait tout simplement ses affaires. Je ne me suis jamais posé de questions. C’est une manière d’être vodou formée pour accueillir et comprendre le baroque, l’opaque, la dimension inconnue des choses et de l’Autre. Dans une cérémonie vodou chacun sait qu’à tout instant il peut être monté, possédé. Il n’y a aucune peur, aucun questionnement. C’est ainsi et cet ainsi va de soi. Par conséquent, en tant que Martiniquaise, il y a en moi des mécanismes inscrits qui agissent instinctuellement et qui posent le Moi comme intrinsèquement propre à l’élargissement inarrétable. Cette manière d’être, cette manière de l’être ne s’invente pas, elle ne calcule pas, elle ne se calcule pas, elle est là et elle agit. D’ailleurs, cette manière d’être qu’on peut tenter d’expliquer par le mot ne se soumet pas à la « nommation ». Elle la dépasse farouchement. Ce que je suis ne se nomme pas.

La question de la langue implique nécessairement celle de la culture qui en elle-même est si fondamentale. Je suis maintenant dans un lieu de vie que j’ai choisi et que je tente de faire mien et qui n’est pas mon lieu de naissance formatif. Le Maine s’insinue également en moi et je crois parler aussi maintenant une langue du Maine qui n’est ni l’anglais, ni le français que la communauté franco-américaine d’ascendance canadienne parle encore. Je ne me pose pas de questions. Tout cela fait son bolonm chimen sans exeat.

Ainsi, lorsque j’ai écrit « Avoir et Etre », je n’ai pas cherché à intégrer quoi que ce soit. Rechercher une quelconque intégration de quelque constituant aurait certainement signalé que ce constituant n’était pas à sa place, qu’il était dans l’ensemble une anomalie, un artificiel surajouté à une entité établie définitivement qui pouvait bien se passer de son apport. L’écriture s’est produite de cette manière, encore une fois, naturellement, parce que tout était là comme il était là. Chacune des insinuations qui me formule en tout cohérent a agit pertinemment pour dire le tout et sa cohérence.

Si on vous demande de nous expliquer ce que représente la poésie pour vous en 2009, que diriez-vous ?

La poésie a été sacrée genre particulier dans le domaine de la littérature. Je peux comprendre puisque écrivant dans plusieurs genres je ne peux pas affirmer avoir pour chacun ressenti les vives émotions et les questions vers lesquelles l’écriture poétique m’a menée. Il y a un indescriptible dans l’acte poétique, cette fantastique trépidation dont la particularité est l’intense brutalité avec laquelle elle arrive. Elle donne envie d’accepter sans remise en cause la pulvérisation particulaire de soi qu’on sent immanquablement venir.

Cela dit, ce qui m’intéresse personnellement est la littérature. C’est-à-dire, une manière de l’art à travers laquelle l’homme exprime l’homme, qui laisse voir ce qu’il a de particulier, qu’il donne en partage et qui lui permet ainsi d’élargir l’homme et le monde qu’il habite. Aujourd’hui, l’importance pour l’homme d’une esthétique comme celle-là me semble peu considérée généralement. La littérature qui n’existe que pour le partage n’est pas souvent reçue puisque nous lisons de moins en moins. La technologie de plus en plus maîtrisée propose d’autres formes d’échanges plus séduisantes du point de vue de la majorité. Mais la poésie qui a été méjugée, voire marginalisée, tout comme l’ensemble littéraire, ne peut décliner puisque l’homme lui, est toujours là et que, parce que fondamentalement instinctuel, il aura toujours, même malgré lui, ce besoin d’aller vers sa propre espèce. 

On dit souvent que les pages blanches et les mots permettent une expression, quel message pourriez-vous adresser aux jeunes ou passionnés de mots, de mo matjé ?

Il me semble que la passion intime souvent l’action. Un passionné met en œuvre. L’intérêt intense pour le mot sensé et beau devrait mener à la production selon moi. Le problème se situe for souvent au niveau de la publication et c’est là qu’il faut ne pas s’impatienter mais persister.

En tant qu’universitaire et chercheuse, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la littérature caribéenne ?

La littérature caribéenne est installée, mature, diversifiée et innovante. Le mode de vie, le contexte, la texture caribéens changent vertigineusement et cela a et sans doute, cela aura de plus en plus sa présence dans les textes produits par des Caribéens.

Les conditions de vie d’aujourd’hui ne sont peut être pas favorables au foisonnement d’écrivains comme les impératifs et les circonstances du passé ont pu nourrir l’intelligence et l’esthétique de l’écriture de nos grands écrivains. Aujourd’hui, de jeunes caribéens prennent la plume mais en petit nombre. Il faut dire que le désintérêt général pour la littérature ne conduit pas les maisons d’édition à se réjouir de la publication abondante.

Les nouvelles voix ne sont pas forcément respectées, considérées et soutenue. L’on est peut-être devenu frileux et le risque est tenu sans doute comme bien trop risqué par ceux-là même qui doivent prendre des risques dans ce domaine.

Mais j’espère que ceux d’entre nous qui décident maintenant de dire en écrivant malgré tout sauront se montrer héritiers méritants de nos aînés et reconnaître combien leur accompli nous est non seulement avantageux mais capital, qu’ils sauront accepter comme eux l’exigence du travail pour la qualité, l’alliance de l’intime spontanéité et de la réflexion, la recherche de l’esthétique en embrassant totalement l’esprit d’ouverture et l’esprit critique ; qu’ils sauront conjoindre cette grande qualité-là à la leur propre, sans s’aberrer, sans imiter pâlement, dans l’émancipation donc et sans que cela n’indique aucune contradiction. J’espère aussi que nos aînés sauront reconnaître et comprendre leur descendance et l’animer de leur bienveillance. Nous manquons cruellement de ‘mentor’, de guides actifs.

Le Prix Carbet de la Caraïbe attribué à Alain Plénel, un non-écrivain, par un jury présidé par Edouard Glisssant, ça vous inspire quoi comme commentaires ?

Les positions et surtout les actes de Monsieur Plénel ont été admirables et en effet, en faveur du rapprochement des peuples et en celui de l’humanité tout court. Cette force de la position idéologique est d’autant plus importante qu’elle se produit de manière inattendue et dans un contexte répressif. J’admire la non-peur de Monsieur Plénel en ces temps où la tyrannie par l’homme au détriment de l’homme régnait. Je peux comprendre que le Prix Carbet ait voulu honorer cette attitude qui illustre la Poétique de la Relation glissantienne.

Si ‘désormais’ le Prix Carbet doit récompenser une œuvre constante accomplie pendant une vie, qui peut être immatérielle, c’est-à-dire une pensée, une attitude en faveur de l’humanité et non plus une œuvre représentée par un livre, alors le Prix n’est plus littéraire. Il ne remplit plus sa fonction de motivateur pertinent et sûr, encourageant à l’écriture et à l’esthétique justement en faveur de l’homme. Tel que le Prix a été nouvellement articulé, à moins que ce ne soit que temporairement, il se rapproche plus, toutes proportions gardées, de l’esprit du Prix Nobel de littérature qui récompense non pas un seul livre mais une œuvre littéraire et humaine construite dans un temps le plus souvent long.

Je ne crois pas du tout qu’on écrive dans le but d’obtenir un prix littéraire. Seulement, en plus des autres entraves et la rareté des prix consacrés à notre littérature, si nous n’avons plus le type de soutien que représente le prix littéraire rigoureusement décerné, il deviendra probablement de plus en plus difficile d’inciter à produire la qualité esthétique et littéraire.

C’est peut-être une preuve de post-modernisme que de choisir cette visée pour le Prix Carbet. On voit l’ensemble non pas le un ou l’unicité, on cherche le bien-commun, ouvert pour tous, on promeut le nouveau progressif, l’équilibre, le non-canonique et la rupture avec des conventions inopérantes et absolues. Mais la littérature est ce qui me semble t-il aujourd’hui rappelle à tout instant, l’homme à l’homme.

Tout cela soulève d’importantes questions sur le littéraire aujourd’hui tel que lié au monde.

Cela dit, je ne sais pas si l’on doit demander au Prix Carbet et à Monsieur Glissant d’être les sauveurs de la littérature à la manière hollywoodienne. Cette décision a nécessairement été mûrement pensée et à vrai dire, je n’en connais pas les raisons. Le Prix Carbet qui n’a vu, non pas la Martinique, mais la Caraïbe, voit certainement maintenant le monde et c’est peut-être là un développement logique. 

Quel est le livre qui a la meilleure place sur votre table de chevet ?

C’est incontestablement notre Cahier. Mais, il y en a tant d’autres avec lesquels j’entre en communication profonde lorsque dedans, je retrouve rendus vifs, des sentiments et des pensées qui m’obligent incontestablement à les recevoir dans mon plus intime intérieur.

Si quelqu’un vous demandait de lui faire un choix de trois œuvres littéraires, que lui proposeriez-vous ?

Je ne proposerais rien et je maudirais sans doute à volonté cette personne qui tenterait de m’imposer une telle réduction.

Après « Avoir et Etre : Ce que j’Ai, ce que je Suis », travaillez-vous déjà sur une autre production ?

Je travaille, je travaille.

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