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Entretien avec Leslie Carambo - Noir au féminin.
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 Article publié le 14 mars 2010.

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Entretien Noir au féminin

avec Leslie Carambo.

 

Quel est votre parcours professionnel ?

Ma trajectoire professionnelle est on ne peut plus classique mais heureusement jusqu’ici sans heurt. Cela est l’aboutissement d’un cursus formatif aussi classique, sans événement particulier. J’ai effectué des études universitaires à l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique où j’ai obtenu tous mes diplômes qualifiants dont un Doctorat en littérature générale et comparée. J’ai enseigné à l’Université de la Caraïbe anglophone en Jamaïque (UWI, Mona) et quelques universités états-uniennes avant d’intégrer Bowdoin College dans le Maine.

Parlez-nous de votre recueil de poèmes. Pourquoi de la poésie et non un roman ou une nouvelle ?

Il n’y a pas eu d’intelligence raisonnée intimant un quelconque choix du genre poétique gouvernant à cette écriture. Je n’ai pas choisi d’écrire des poèmes. Ou peut-être n’ai-je pas la conscience d’avoir choisi. Je ne suis intéressée que par le mot et la fibre intime, primitive de l’Homme qu’il charrie. Si un genre me soumet à sa volonté et m’enjoint son caractère comme choix, c’est celui de l’Homme. Le rapport sui generis avec l’humain que permet la littérature ne s’embarrasse pas chez moi de questionnements mondains ou de considérations séparatives quant au genre littéraire à utiliser pour rendre un état d’homme, d’esprit ou de sentiments. J’ai seulement répondu à un impérieux, une présence captative et possessive comme pour une possession vodou, qui a déclaré et mis en acte sa loi et son autorité. Le mot a fait fulgorer l’impérieux dans le genre poétique. Il s’est fait et a fait ce qu’il devait, comme il devait. Je l’ai senti, ressenti et accueilli comme l’éclatement irrépressible d’intrinsèques insolubles que je portais dans mon dedans.

Aujourd’hui, par le moyen de ce recueil c’est le genre poétique qui s’est montré possessif de mon Avoir et de mon Etre mais j’ai déjà publié dans le genre de la nouvelle et suis en ce moment même travaillée, « montée » par un roman qui me demande de le travailler à mon tour.

Pourquoi ce sujet « avoir et être ». Pensez-vous que pour être, il faille avoir. Cela a t’il un rapport avec ses origines ? Peut-on se construire si on a des manquements sur ses origines ? Y a t’il, à votre avis, un manquement dans sa construction si on ne se connaît pas vraiment ?

Si le genre n’a pas été raisonné, son contenu et la forme de son contenu l’ont été. Ils sont la résultante d’un travail pensé. Je voulais porter et donner parole. Je voulais dire mon humus, parler mon sexe, ce qu’il a de primitif, de brute, de plus essentiel, de plus irréductible. Quelques uns des constituants de mon individualité dont l’ensemble forme une totalité sûre d’elle-même, consciente de son état et de ses particularités ouvertes d’être. Si je voulais ainsi donner parole c’est parce que face à mon individualité se trouvait une autre avec laquelle se faisait Relation. Ce mot donné est une réaction incompressible au vibrant stimulus de la Relation dont le motif directeur est l’esthétique constamment exacerbée, constamment travaillée, regardée avec les sens pour tenter de la re-produire, pour tenter de satisfaire et de traduire l’émoi, pour qu’elle mène à l’irrésistible de l’aphélie. Il est aussi le travail de la langue et le travail sur la langue. Il est une certaine esthétique « créativée » pour tenter de rendre solidaires mon esprit, mes émotions et mon expérience.

Avoir et Etre est l’amour, cet impérieux qui ne fait place qu’au plus grand brute et au plus beau de l’homme, qui n’aspire qu’à l’élevé. C’est vraiment lui et sa horde d’insaisissables, d’imprenables, d’imparables, d’imprévoyables le fécondeur de la parole. C’est aussi lui le possédé qui fait être.

En tant que Caribéenne, je sais le mot, je sais sa force et son pouvoir, je le sens comme fondamentalement vodou. Si je voulais verser dans l’exagération, je dirais aisément que le mot est caribéen. C’est le mot, la parole, l’oralité en quelque sorte, qui nous ont, en grande partie, permis de faire face aux indicibles historiques par exemple. Ils font grandement la personnalité. C’est à travers le mot et la parole que se sont articulées, exprimées et ont perduré certaines des particularités caribéennes les plus importantes et distinctives. C’est cela que démontrent le conte, les paroles populaires, les proverbes, les chansons traditionnelles, les pensées sur la parole, les « attitudes orales » etc. Ce mot et cette parole, sans doute par atavisme, sont ceux de Césaire évidemment, ce sont ceux de Glissant, de Walcott, de Carpentier et de tous ceux d’entre nous qui les ont pris et compris comme proprement indicateurs d’une humanité irrévocable. Je descends de ce mot, je suis de ce mot et ainsi, là encore, je suis une possessionnée.

Il va de soi que les poèmes mais surtout leur finalité, ont une valeur étiologique, épistémologique et ontologique. Ils disent la connaissance marquée de soi mais surtout des parties de ce soi qui en sont des fondements. Ce ne sont pas tant les origines en soi qui constituent l’important mais la participation active et visible des éléments de ces origines dans la construction de l’individualité de l’être actuel.

En Martinique, chez moi donc, un adage dit que « sak vid pa ka tjenbé doubout » ; en d’autres termes, « un sac évidé de substances ne peut avoir de position érectile ». Donc, vous voyez la parole populaire assume cette pensée. Pour être, il faut avoir. Pour ce qui est de l’identité collective de la majorité martiniquaise, il y a certainement une conscience établie des origines, en l’occurrence, des origines africaines. Cette conscience de l’état de fait, c’est-à-dire, le fait de savoir sûrement son origine africaine ne signifie pas que cette connaissance ou que le fait lui-même soient nécessairement acceptés.

Ainsi, s’il y a un manquement, il se situe peut-être à ce niveau de subjectivité et de choix individuel ou collectif et non au niveau de l’objectivité des origines et de la manifestation immanquable en soi même des constituants de ces origines. L’identité martiniquaise est construite même si son fait ne serait pas assumé dans sa totalité par beaucoup de ceux qu’elle qualifie.

Pour ce qui est de ma personne, il n’y a pas de manquements et je suis construite. Je sais et je sais dans la conscience. Mon recueil de poèmes est dédié à « mes ancêtres d’Afrique en Amérique » que je remercie pour « l’humanité sauvée ». Il contient une présence européenne du premier ordre mythique. Par dessus-lui se trouve l’œil de Dantò. Vous voyez, je suis, à bien des titres, possédante. Ce recueil ne fait pas état d’une identité recherchée. Il fait état d’une identité posée et sue.

Vous vivez aux USA depuis combien de temps ?

Je vis aux Etats-Unis depuis un peu plus d’une dizaine d’années. 

Expliquez nous plus en détails votre métier, en quoi consiste t’il ? Quel retour ont vos étudiants sur l’oralité africaine et caribéenne.

Je suis chercheure en littérature et oralité caribéennes et africaines et ainsi mon métier consiste à éduquer sur ces productions orales et écrites. Les étudiants sont généralement avides de ces connaissances. Ils sont exposés à des idées littéraires, philosophiques, conceptuels, à des faits culturels qui souvent confondent leurs idées établies. Ils découvrent d’autres types de productions culturelles, d’autres modes de pensées, d’autres conceptions et formulations du monde. Ils ne sont pas mécontents de la rencontre et parviennent à la Relation. Je suis pour ma part enchantée de constater leur évolution intellectuelle, personnelle tout au long d’un semestre durant lequel on aura traité de la Négritude ou comparé un conte africain à un autre caribéen. La qualité des questions posées, la nature pondérée de leurs commentaires, leur enthousiasme, leur intérêt manifeste, celui de mes collègues m’ont confirmé que l’on devait continuer à travailler pour faire cette Relation se produire, pour faire se rencontrer les différences pour qu’elles se sachent et se comprennent.

Envisagez vous d’enseigner dans les Caraïbes, en Afrique ou en France, si ce n’est pas encore fait ! Quel est le frein à cet enseignement au delà des USA (Profession, vie personnelle, autre).

J’ai résidé et travaillé toute ma vie d’adulte à l’étranger. J’ai enseigné dans la Caraïbe anglophone et je collabore avec mes collègues et amis de mes régions, caribéenne et africaine. Je pourrais vivre et me sentir à l’aise partout où se trouve l’Homme désireux d’accueillir et de faire Relation avec l’Homme. Les perspectives intellectuelles et les concentrations de recherche qui sont les miennes sont considérées dans le système universitaire français mais avec tant de timidité et parfois tant d’hésitations que celui qui provient du système universitaire états-unien s’en étonne. J’ai l’impression que toutes les fois où il s’agit de ces questions, intellectuelles ou pas, relatives aux cultures provenant d’anciennes colonies, au passé colonial, esclavagiste, à ses effets directs sur les modalités politique, géographique, humaine, culturelle, économique, sociale, relationnelle du monde aujourd’hui, la France fronce les sourcils défensivement ou les lève sceptiquement. Elle a assez de mal à s’installer résolument dans la modernité. 

Avec le développement du numérique, pensez vous que l’oralité et la communication se perdent ou se métamorphosent ?

Si l’on tient compte de ce que la métamorphose observable est brutale, voire sous un certain angle, violente, alors on peut dire que les compétences communicatives qui ont existé sont maintenant perdues. La communication en soi ne se perd pas et je crois, ne saurait être perdue. Les anciennes modalités de communication par contre peuvent muter et même complètement être révoquées. La communication telle qu’elle était pratiquée il y a encore une dizaine d’années accordait une place plus importante à la parole proférée directement d’un émetteur à un récepteur. Elle nécessitait souvent pour une compréhension épanouissante qu’émetteur et récepteur se pratiquent sous une forme directe ou une autre. Aujourd’hui, les actes de communications et les manières de communiquer sont quantitativement importants, exceptionnellement rapides et surtout grandement possibles et illimités mais ils sont assurément qualitativement médiocres. Si vous considérez que l’oralité est une manière de l’être et qu’elle est l’un des constituants identitaires pour la Caraïbe, il y a longtemps que les circonstances permettant sa pratique active ont disparu. Peut-être que dans certaines parties de la Caraïbe, à Haïti par exemple ou à Cuba et ailleurs dans une autre mesure, le lieu contadin, l’organisation sociale et familiale rendent encore possible l’oralité.

Mais, les nouvelles orientations de communication technologiques qui font partie du cours normal, évolutif des choses, n’agissent pas plus là-dessus que le choix fait par les hommes en fonction de leurs intérêts matériels et immatériels. Même si l’on semble bien souvent ne pas avoir de choix, même si tant de facteurs contrôlables ou incontrôlables sont pris en compte dans les décisions et même si nous vivons bien souvent de grandes complexités, ce sont les hommes qui déterminent ce qu’ils retiennent ou ce qu’ils perdent de ce qu’ils ont, ce qu’ils acceptent ou refusent des métamorphoses que les institutions, que les plus puissants, que les grands décideurs ou autre intelligentsia leur proposent de subir tacitement ou explicitement.

La transmission en Afrique ou dans les Caraïbes se fait-elle plus par les femmes ou par les hommes et pourquoi ?

Je suppose que vous entendez par « transmission », la passation de pratiques et de valeurs faisant l’adhésion générale dans un groupe, permettant sa cohésion interne, son identification et démontrant un lien cohérent avec ceux qui l’ont précédé. Donc, pour ce qui est de l’Afrique ; et encore que nous parlons là d’un continent n’est-ce pas, et qu’aucune partie ne saurait représenter catégoriquement le tout ; les structures sociales et culturelles sont faites de sorte que le sujet féminin reste encore un important agent transmissif.

Les sociétés caribéennes et singulièrement martiniquaise et guadeloupéenne étant en violente transmutation, je serais bien incapable de dire qui, sur le plan du genre, transmet quoi. Et puis la question serait peut-être d’abord de se demander si les Martiniquais ou les Guadeloupéens ont épargné dans leurs différents temps leur immatériel pour le transmettre. Et puis, ensuite, se pose la question de la manière de la transmission dans des sociétés mutantes. J’ai l’impression, en regardant et en analysant de près, que ce sont les institutions étatiques qui curieusement font le travail de transmission en insistant sur l’importance du « patrimoine » des régions et en marquant ce discours du geste pécuniaire et parfois juridique. Je ne parle pas de sort et encore moins d’ironie. C’est l’Etat français qui transmet la culture et les traditions martiniquaises et Guadeloupéennes même si la position guadeloupéenne paraît différente en quelques légers endroits. Donc, se crée telle école de telle danse traditionnelle, se constitue telle association de préservation ou de promotion de tel aspect culturel, se pratique tel endiguement normatif et juridique de tel aspect du carnaval pour que celui-ci perdure. La transmission spontanée qui est connaturelle à l’environnement et à la manière d’être, qui assure non seulement la pratique vivante d’un identifiant traditionnel mais qui fait aussi que l’individu en soit habité, me semble avoir rendu son âme. Il me semble encore qu’ainsi, nous ne pratiquons pas la transmission mais plutôt, dans un sursaut d’orgueil presque tragique, nous nous évertuons à la rétention mécanique.

En tant que femme, quels messages souhaitez vous transmettre aux autres femmes (en rapport avec votre métier)

Voilà un exercice que je n’aime pas faire de cette manière tant il peut sembler impersonnel, distant et convenu. Je crois en le « mentoring » direct et chaleureux qui permet de démontrer en le manifestant comment et combien l’un des principes essentiels au commencement et à l’aboutissement de tout accomplissement est le travail.

Donnez nous 5 qualités de la femme noire.

Voilà bien une chose qu’il m’est impossible de faire et même si elle l’était je refuserais de résumer une complexité en cinq délimitations. Il me semble que l’entité « femme noire » est soit un fantasme, soit une mystification. Vu la nature des deux propositions, la jouissance apparente à laquelle elles peuvent mener doit certainement être de l’ordre du fourvoiement.

 

Hanétha Vété-Congolo. Avoir et Etre : Ce que j’Ai, ce que Je Suis. Paris : Le Chasseur abstrait, 2009. 160p 16,00€

Extraits Avoir et Etre, cliquez ici : http://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf_ExtraitRalm-Avoir_et_etre.pdf

 

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