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Entretien avec Virginie Lebeau
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 Article publié le 14 mars 2010.

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Entretien femmdoubout.org

avec Virginie Lebeau.

 

Pouvez-vous, en quelques mots, relater votre parcours depuis la Martinique jusqu’à Bowdoin College, dans le Maine où vous enseignez ?

J’ai effectué toutes mes études universitaires à l’UAG en Martinique d’où j’ai obtenu un Doctorat en littérature générale et comparée. J’ai vécu et travaillé dans des pays comme l’Angleterre, la Jamaïque et les Etats-Unis.

Pouvez-vous nous expliquer quelles furent les motivations fondamentales de votre choix d’étude ?

Mon choix a découlé d’intérêts très intimes et intellectuels à la fois. J’ai choisi la littérature comparée car elle me permettait d’embrasser en quelque sorte le monde, des géographies, des faits culturels, historiques, littéraires et des perspectives très étendus. Ensuite, j’ai choisi la concentration qui me semblait la plus naturelle et logique mais qui me pressait aussi de la désigner. Celle qui concerne le phénomène imprévisible et déroutant qui a eu lieu ici même dans notre Amérique, il y a très peu de temps, quelques cinq siècles seulement.

Ce phénomène, c’est Nous, une nouvelle différence et personnalité dans le monde au moment où il s’est manifesté. Puisque l’écrit et l’oral ont construit et donné sens à ce phénomène américain, j’ai voulu donc me spécialiser dans les oralités et littératures européennes, africaines et caribéennes. Je crois que dans les paradigmes que constituent l’oralité et l’écriture sont marquées des particularités constitutives qui mènent à la compréhension, qui dé-montrent et disent de l’intérieur une partie de ce que peut être un groupe d’hommes.

Vu que l’Amérique et pour nous singulièrement, l’Amérique insulaire, s’est érigée dans la souffrance, dans le rapport de force, dans la présomption et le préjugé raciaux, dans le refus de la différence, dans l’opposition, dans l’exclusion et la marginalisation, vu que de cela ont été consacrées des contrevérités et des attitudes mentales insanes, de part et d’autres, il m’a semblé qu’il était encore nécessaire de continuer de travailler avec la rigueur scientifique à la découverte et à la diffusion des connaissances vraies qui peuvent apaiser parce que menant à la compréhension.

Je suis motivée, entre autres, par les questions épistémologiques et ontologiques par exemple, ou par celles concernant les manières selon lesquelles les différents ensembles africains et européens ont fait Relation ; ce de quoi provient l’ensemble américain insulaire ; par les manières selon lesquelles l’ensemble américain insulaire se distingue des deux autres et parvient à une autonomie signifiante ou par les modes d’expressions de cette autonomie. Les réponses selon moi peuvent nous permettre de nous mieux connaître et comprendre, de nous abonnir, de nous maintenir dans l’équilibre, de grandir et de nous amplifier et ainsi, elles peuvent nous permettre de nous développer individuellement et collectivement et de nous engager dans la Relation mûre, sûre, équilibrée et fructueuse avec l’Autre.

Quelles difficultés avez-vous pu rencontrer dans vos études, puis dans l’exercice de vos fonctions, soit en tant que femme, soit en tant que Martiniquaise ?

Je suis certainement née sous une bonne étoile en tout cas, pour sûr, d’une mère sacrifice qui a donné pour mon bien-être les moindres sueurs, visibles et invisibles, de sa personne. C’est ce soutien qui n’a demandé aucune contrepartie qui a été mon propulseur et l’assurance de mon avancée. Par-dessus moi il y avait un amour inébranlable et c’est ce don de ma mère qui a en grande partie permis que mes études, mon parcours soient marqués de linéarité.

Je suis née d’une bonne étoile et cette étoile a fait que petite, j’ai pu avoir parmi les meilleurs maîtres et maîtresses d’école qui soit. Feu Monsieur Herné, feu Madame Exélie, Madame Montabord-Telcide, Madame Caréto, Madame Telga par exemple. Mes maîtres m’ont portée d’un amour sans condition. Tout haut, ils me jugeaient prometteuse, constante, généreuse, d’une grande réserve et politesse. La marque de ma mère, de ma grand-mère et de ma famille en général était tout alantou de moi. Ils avaient tous fait un travail percutant dans le domaine de l’éducation familiale et sociale. Mes maîtres le percevaient clairement et ont voulu y ajouter leur travail scolaire. Ils se sont mis à farouchement croire en moi. Ils m’ont aimée en me faisant confiance. Comme ma famille, ils ont prédit tout haut la certitude d’une future ‘réussite’. Les moindres actions entreprises par moi, la moindre leçon sue, le moindre exercice supplémentaire fait étaient mis en relief comme preuves de singularité et de la véracité de leurs impressions.

Cette bonne disposition à mon égard est un don qu’on m’a fait dès la tendre enfance. Cette largesse de la confiance donnée avec conviction est l’un des moules naturels qui m’a forgée. J’ai été enceinte et forte de cela. Devant cet enthousiasme constant, ces encouragements fréquents, devant la fidélité des miens, j’ai été menée à croire fermement en moi et que le travail produit garantissait le bien-être. Je me suis donc employé à pratiquer le travail.

Le travail, le soutien sûr des miens et sans doute aussi une part de fortuité, ont fait que je n’ai rencontré aucun des problèmes que vous mentionnez. Le fait d’être Martiniquaise a plutôt œuvré en ma faveur. Ce que je suis et dont j’étais tellement sûre, s’est naturellement éployé dans ce que j’ai fait. Il s’est vu, a été reconnu et compris. Il m’a rendue singulière, m’a placée d’emblée dans une différence valable et engageante. Quant au fait d’être femme, je n’ai jamais vraiment relevé cet état et il n’a pas compté. Alors, je ne suis pas un bon exemple de fanm doubout avanisée bravant seule l’injustice raciale, culturelle, sexiste pour les neutraliser. L’amour des miens m’a fortifiée, m’a empli de confiance en moi et m’a donné l’envie de mettre mon corps an travay pour m’assurer la dignité personnelle, professionnelle, sociale qui n’a jamais cessé d’être mon motif.

Maintenant, je sais bien que beaucoup d’entre nous sont aussi an travay et que malgré cela, ils sont rudement éprouvés. Mais puisque vous me posez la question, je dois répondre que je n’ai pas rencontré de difficultés majeures. Il y a sans doute eu des domaines, au niveau des études supérieures, dans lesquels j’aurais pu profiter d’aide et d’accompagnement de structures, d’institutions pour faciliter certains résultats mais le fait de n’avoir rien reçu de cela n’a pas été une entrave. J’avais déjà pratiquement tout reçu petite.

Pourquoi avoir privilégié l’enseignement sur le continent américain ? Est-ce un choix ? Un hasard ? Un jeu de circonstances ?

Mon installation permanente dans le Maine procède d’un choix formulé à partir de considérations concrètes. Hormis le fait que le Maine est l’un des états états-uniens les plus sains et saufs, l’université à laquelle je suis affiliée m’a fait une proposition d’emploi respectueuse de mes compétences professionnelles. Elle me soutient et me permet d’œuvrer au travail nécessaire à mon abonnissement personnel et à celui du monde dans les domaines des littératures, des cultures et des oralités d’Afrique et de la Caraïbe. Le monde académique états-unien est actif et entreprenant dans ces disciplines qu’il respecte.

Question femmdoubout 5 : « Comment votre discours sur l’oralité et les cultures afro-caribéennes est-il reçu par vos étudiants aux Etats-Unis ? »

J’ai jusqu’ici eu des étudiants respectueux et très intéressés par les cultures d’Afrique et de la Caraïbe. En fait, ils sont même friands de connaissances sur les idées et la philosophie caribéennes, sur les traditions orales, sur les pratiques religieuses et la littérature des deux régions par exemple. Et je suis toujours heureuse de constater combien mes cours sont souvent décisifs dans les choix d’études futures de mes étudiants puisque certains décident de poursuivre leurs études supérieures en Graduate School pour se spécialiser dans la discipline.

Votre champ d’études, centré donc sur l’oralité, la littérature et les cultures afro-caribéennes constitue-t-il à vos yeux une revendication ?

Mais absolument pas ! Comment pourrais-je me situer dans la posture revendicante ! Je ne peux revendiquer une possession que je détiens matériellement et spirituellement. Je suis possédante. Je ne cherche pas à ce que d’autres me donnent ou me restituent ce qu’on ne peut me prendre.

Martinique, Jamaïque, Angleterre, Sud des Etats-Unis, le Maine désormais. En quoi ces lieux dessinent-ils un territoire uni – ou désuni – professionnellement, humainement et poétiquement ?

Que ces lieux-là aient été mes lieux à un moment de ma vie ; je parle des autres territoires que la Martinique ; et que parties de leur matière ce sont imprimées en moi d’une certaine manière et qu’elles m’élargissent, est exprimé dans ma poésie et s’exprime dans ma manière d’être. Mais c’est surtout parce que je suis Caribéenne et donc formée, voire formatée, en quelque sorte naturellement, pour l’inclusion, l’élargissement, la réception, l’absorption, l’amplification, l’échange toujours convoité avec l’Autre, que je peux me sentir à l’aise et que je m’inclus sans appréhension et sans hésitation dans ces lieux. Ils s’allient à ce qui est déjà en moi tout en le transformant ; mais ils sont eux-mêmes transformés ; ils trouvent leur chemin comme ils le doivent, ils font de moi leur territoire et l’amalgame résultant me particularise. Tout cela dans la beauté et dans l’amplitude.

A moyen ou à long terme, pensez-vous revenir en Martinique pour y vivre, y enseigner, y créer ? Avez-vous d’autres projets pour la Martinique ou la Caraïbe ?

Mon travail et mes créations d’où qu’ils soient produits dans le monde vont pour ce même monde et pour la Martinique et la Caraïbe. Je suis une féale et une terricole. Je vis à l’étranger mais je n’ai pas quitté mon pays et je projette toujours des œuvres qui peuvent favoriser la Relation entre le vaste monde et notre monde caribéen particulier.

Vous êtes également poète : « Avoir et être : Ce que j’Ai, ce que je Suis » a paru récemment aux éditions Le Chasseur abstrait. Peut-on lire ce recueil comme étant le reflet de ce que vous êtes et par extension, de ce qu’est la femme caribéenne ?

Oh, Dantò ! Je ne vais pas avancer la théorie barthienne de la mort de l’auteur puisque je sais bien que j’ai voulu en écrivant parler quelque chose de spécifique et que je l’ai parlé comme je l’entendais et que cela ne peut être retiré. Je sais par exemple que je n’ai pas cherché à proposer une description ou une définition de la Caribéenne. Mais je pense que le lecteur trouvera dans mon recueil de poèmes, « Avoir et Etre », ce qu’il voudra ou ce qu’il pensera y voir en raison de sa subjectivité et de ses besoins. J’espère seulement que s’il pense m’y avoir trouvée, qu’il ne me considérera pas comme le point de départ représentatif d’une quelconque identité caribéenne féminine.

Enfin – et même si vous ne vous érigez pas en conseillère – qu’aimeriez-vous dire à la future femmdoubout, qui aurait dix-huit ans, son bac, et l’envie, comme vous l’avez eue, d’œuvrer pour la promotion des lettres, de l’oralité et de la culture caribéennes ?

Je présume que l’obtention du bac d’une étudiante de ce type résulterait d’un travail pratiqué. Je ne vois pas pourquoi, elle changerait une formule payante.

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