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 Article publié le 14 mars 2010.

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Jean-Michel Guyot

-1-

Tu te promènes tranquillement au milieu des vignes. Ce sont peut-être les tiennes ou bien celles d’un ami ou d’un proche parent…

Peu à peu, tu dois le sentir, ton regard est comme élargi. Il embrasse bientôt l’immensité bleue, pourtant tu as les yeux posés – posés, mais non fixés – sur la vigne bien ordonnée, et tu sens une légère brise, elle te caresse les joues, tu plisses les yeux un peu, tu as le regard embué légèrement.

Tout ce bleu te monte à la tête, il fait si beau aujourd’hui. C’est l’automne, déjà, et c’est presque encore l’été. Le fond de l’air est chaud et la brise qui te caresse les joues apporte ce rien de fraîcheur qui annonce, sans crier gare, le changement de saison ou bien alors, c’est l’inverse – mais qu’importe ! – ce rien de fraîcheur, qui te frôle les joues, le voilà qui lutine le fond de l’air encore chaud pour la saison. 

Au fond, c’est tout comme, c’est comme si le monde laissait en suspens quelque temps ces contraires trop bien faits pour venir de Dame Nature.

Ce ne sont pas encore des larmes, mais tes yeux deviennent humides. Tes joues s’empourprent, tu les sens qui se réchauffent.

A ta façon, tu remercies la vie de t’avoir donné ça : ce calme au travail, ce calme sans labeur – le labeur, il est pour les hommes, il est pour toi et tous ceux qui te secondent – et cette sérénité aussi bien qui te vient d’en haut, qui a dû se poser sur la terre, faire halte de longs mois dans ses profondeurs, là où les racines de ta vigne plongent à la recherche des sucs nourriciers.

Cette légère ivresse qui te vient de la terre que tu embrasses du regard, dans le vent qui caresse tes joues, te fait plisser les yeux et qui escalade le ciel, c’est un juste retour des choses !

Tu viens à y songer : tu vis de ça, ce lent séjour de la lumière dans l’obscurité de la terre…

Les caresses du soleil appellent la sève dans les sarments de la vigne. La pluie qui s’est mêlée à la terre, la voilà qui remonte lentement dans la plante. C’est le printemps, loin déjà. Il est en présence de toi dans la pensée que tu en as, dans l’automne qui s’avance.

Ivresse drue encore, comme la peau des raisins presque mûrs que tu croques encore un peu verts à l’intérieur, mais jaunies déjà. Tu les regardes avant de les porter à ta bouche, ils sont parsemées de minuscules taches de rousseur, et gorgés du soleil et de l’eau du ciel, le sucre le dispute encore un peu à l’acidité qui te mord les gencives…

Tu penses à ta petite fille, comme eux couverte de taches de rousseur. Ces « bourgeons d’été », comme on les appelle dans une autre langue, donnent au visage de ta fille cet air espiègle que tu retrouves à plaisir sur toutes ces grappes de raisins mûrs. Elle et eux, sont une promesse. Une ivresse s’attache à eux, c’est l’ivresse de vivre ici et maintenant.

Te promener dans les vignes, laisser aller ton regard sans appuyer, laisser monter en toi une douce ivresse - un bonheur souriant - où viennent se mêler la satisfaction du travail bien fait et la confiance sereine dans les éléments - la terre et le ciel – tu n’en demandes pas plus à la vie, l’automne venu. Tu savoures ces instants.

Plus tard, il faudra reprendre le collier. Ce sera le temps des vendanges et puis de faire le vin. Tu t’y prépares, tu le savoures à l’avance. Il faut de tout pour faire une vie d’homme…

 

-2-

Le raisin, on l’a d’abord foulé avec les pieds. On le foule encore ici et là en Italie, c’est l’occasion d’une belle fête bachique ! Se souiller de jus de raisin, ruisseler de la tête aux pieds : l’animalité restaurée pour quelques heures, l’abandon à ce que les hommes – et les femmes ! – ont abandonné depuis si longtemps à l’aube de l’humanité, quand il s’est agi de laisser derrière soi cette part d’animalité qui ne demande qu’à s’éveiller quand la nostalgie que les hommes en ont devient trop forte…

Au plein sens du terme, un retour à la terre, aux origines de l’humanité, mais pour un temps seulement, le temps, dans l’ivresse, de mesurer le chemin parcouru depuis le fond des âges. Un va et vient, c’est ça la fête !

Dionysos règne en maître dans ta conscience gourmande. Tu le gourmandes un peu d’être déjà là, c’est qu’il s’invite toujours un peu en avance.

 

-3-

Echange merveilleux, opéré par la vigne, de cette eau tombée du ciel qui monte de la terre en passant jour après jour dans la pulpe des raisins qui se gorgent de soleil ! Le mariage de la terre et du ciel, le parfait équilibre du tellurique et du céleste, une ivresse déjà, encore drue, ferme, pulpeuse, une ivresse de plante grimpante.

Les premières vignes sauvages montaient haut dans les arbres pour chercher la lumière, les grappes mûres tombaient au sol, elles faisaient les délices des bêtes et des premiers hommes, et déjà, c’était l’ivresse à portée de main ou de gueule, inexplicable, délicieuse, un don du ciel…

Quoi de plus serein que ces grappes de raisin qui jaunissent au soleil, posées sur ces larges feuilles aux dentelures délicates ? Le cep de vigne est presque invisible sous tout ce feuillage en train de rougir et de rouiller. Je n’ai d’yeux que pour ces belles grappes sucrées qui mûrissent au soleil. J’en grappille une ici et là au hasard de ma progression à travers la vigne. Ligne après ligne, je regarde, je touche, j’effleure, je goûte un grain ou deux.

On est en septembre, encore un petit mois, les premières gelées, et « ce sera bon » : on pourra vendanger. Grand moment !

D’ici là, je me promène, j’arpente mon domaine.

Sur le chemin du retour me reviennent en mémoire quatre vers. Ils courent en moi depuis si longtemps, je me demande comment j’ai pu en être marqué par eux à ce point, mais s’il n’y avait que ça ! J’ai l’impression bienfaisante de refaire à l’envers un chemin oublié, je reconnais chaque pouce de terrain, à chaque pas, je m’étonne : comment ai-je pu oublier si longtemps qu’il y a au monde un poète qui est comme mon frère ? 

Vom Himmel lächelt zu den Geschäftigen

Durch ihre Bäume milde das Licht herab,

Die Freude teilend, denn es wuchs durch

Hände der Menschen allein die Frucht nicht.

 

 

Jean-Michel Guyot

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