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J’éjacule (Extrait de Carabin Carabas)

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 Article publié le 7 décembre 2004.

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- Il faut remonter à avant-hier. Jean était très déprimé à cause de ce qui s’était passé la veille. Le soleil n’était pas encore levé. Je rencontre Jean tous les matins de cette manière, moi traversant le patio pour aller ouvrir le robinet et lui on le voit arriver de dessous le couvert sale et poussiéreux où personne ne met jamais les pieds. Il n’aime pas ces retrouvailles matinales. Il dit : Bonjour Swann, une allusion à mon passé, et au futur qui n’a pas eu lieu. Je dis : il va encore pleuvoir et je pense : je vais ouvrir le robinet hier j’ai oublié et Jean ne dit plus rien, il demeure dans cette attitude pour se donner à observer et je regarde la tristesse au coin de ses yeux et vers les tempes moi : c’est comme ça que ça se passe - je comprends que ça lui arrive après ce qui s’est passé, ce qui n’aurait pas dû se passer et ce qui se passera si personne ne pense à sa tristesse pour y remédier. Il redit : Bonjour Swann et il s’arrête avant de continuer, comme s’il valait mieux ne pas en parler, comme s’il était plus convenable d’attendre que tout le monde soit levé pour tenter d’en faire le sujet de conversation de la journée et je redis : s’il pleut, j’aurai irrigué pour rien mais pleuvra-t-il ? Jean n’avance pas, il ne voit pas, il est arrêté à la limite qui commence une conversation que je ne peux pas commencer à sa place parce que je n’ai aucune idée de ce dont il veut me parler. Mais veut-il de moi dans cette conversation ? Je commence à m’éloigner, deux pas, je pince un bourgeon dérisoire, secoue une rose qui s’éparpille, je reviens pour faire un noeud, un autre, et encore un autre, remontant le long du tuteur jusqu’à la rose que Jean n’ose pas regarder. Je me demande s’il attend, s’il n’attend rien, s’il s’attend à recommencer comme ça arrive des fois : le matin je recommence tout s’il est encore assez tôt pour que tout arrive de nouveau mais au moment où Jean me dit : Bonjour Swann il dit : je ne sais pas pourquoi je répète cette mauvaise plaisanterie tous les matins que vous faites, Sweeney. Peut-être à cause de l’assonance. Peut-être à cause de mon passé. À cause de ma virginité. J’avance. Jean ne parle jamais des femmes du point de vue de l’amour qui est un plaisir que j’ai bien connu à la place de celui d’avoir des enfants et de les donner. Je n’ai rien donné. Jamais. Ce qui explique ma tristesse. On a l’habitude de ma tristesse. Elle en est devenue transparente. Un peu déformante mais sans exagération. On me croit facile. Mais je vois. Et Jean le sait. Il sait ce que je vois et comment je le vois. Je reviens à la rose. Pour la décrire. Non pas avec les mots. Je compte sur la lumière. Il est presque sept heures. Cette lumière arrive. Je caresse la surface de la rose. Jean ne dure pas. Je le retrouve triste. Il a passé la nuit sous le couvert, dans la corniche où l’année dernière encore il y avait une statue de valeur. À quoi tient cette valeur ? Est-ce de l’histoire ou du génie ? dit Jean qui avoue ne plus très bien se souvenir de la statue en tant qu’évènement formel. Je traduis. Il sent cette poussière. Elle vient du bas des murs et se répand toute la journée sur les dalles dont trois pierres tombales aux inscriptions illisibles qui me donnent des angoisses même en plein jour. Il sent cette histoire. Bonjour Swann ! dit-il le matin pour commencer mais avant-hier matin, je vous le dis, il n’avait pas l’intention de commencer. Moi j’ai tout de suite senti qu’il avait passé la nuit à invoquer la mort. Ce n’est pas si facile, la mort. Elle arrive, c’est tout. Il revenait du couvert avec cette tristesse qui est celle de quelqu’un qui a cherché les mots pour tout expliquer et qui ne les a pas trouvés. La mort attend. Il est triste à cause de cette attente qui n’a pas d’explication. Il a beau me plaisanter en évoquant de bon matin ce morceau de pays qui n’est pas le mien : il prétend recommencer, riant de cette attente que je reconnais, et commentant la rose que j’ai décrite au gré d’un rayon de soleil dont la fidélité le déroute. Il ne trouve pas toujours les mots, dit-il en respirant la rose, doucement la faisant entrer dans les viscères et fermant les yeux pour que ça arrive. Je vois. Tout cela n’a duré qu’une minute : Bonjour Swann ! - Bonjour, Monsieur Jean - Quelle jolie rose ! - Regardez ! Rien de plus. Rien que cette imitation de la réalité. Il s’éloigne. Facile maintenant. Il s’articule. Retrouve l’air frais, l’amour du jour, pluie, soleil, vent, peu importe pourvu qu’il fasse jour ! J’avance pour ouvrir le robinet. À la fenêtre de madame Lewitt, je vois Monsieur Vicarenix et j’avance. Il est arrivé ce matin. Je lui ai ouvert la porte. Il attendait sur un banc dans la rue. Il a fait une observation savante sur les lions de pierre (les crocodiles de Vermort sont pas mal aussi mais il est vrai que vous n’y avez jamais mis les pieds - d’où tient-il cette légende ?) et m’a demandé de lui servir un café dans la chambre de madame Cecilia. Elle m’attend. Mais le soleil est à peine levé. Je monte. Je connais le chemin. N’oubliez pas le café. John ! fait Jean quand je lui dis. Il ne manquait plus que lui. Montez-lui donc un café. Mais Jean ne savait pas que je le monterais dans la chambre de madame Cecilia qui dormait. A-t-il seulement frappé à la porte pour la réveiller ? Je pensais. Elle l’attendait. Pourquoi est-il venu ? Je frapperais moi aussi à la porte et Cecilia ouvrirait, deux cafés et de quoi grignoter en attendant le petit déjeuner servi sur la terrasse à partir de huit heures. Je redescends. Tout s’est passé comme prévu. La porte, les coups (discrets), Cecilia en tenue légère, John devant un miroir, le lit défait, merci. Je redescends. Je n’aime pas ces changements. Ils conditionnent tellement tout le reste. Jean me retrouve dans le patio. Alors ? J’avance, dis-je sans m’arrêter. Jean fait un : à tout à l’heure, Swann. Le bonjour à Odette. J’ai envie de crier. J’ai cette douleur au niveau du coeur. Si je crie, il y aura des explications. Je cours sous le couvert pour m’oublier dans cette poussière, je m’assois dans la corniche à la place de Jean, je communique avec la statue que j’ai vue dans un catalogue, je pense. Je ne crie pas. Le robinet chuinte tristement. La rose est retournée dans l’ombre. Elle n’a pas poussé du bon côté de Rock Drill. Elle va passer la journée à l’ombre des toits. J’ai envie de l’arracher, à cause de ce seul moment auquel je pense de temps à autre au fur et à mesure que le temps passe. Ce soir, avant de me coucher, je jetterai un coup d’oeil sous le couvert que rien n’éclaire dès que le soleil disparaît. Jean cherchera les mots que la mort attend de lui. Il ne les trouvera pas. Il y a des gens comme ça, qui ne trouvent pas les mots et ils continuent de vivre le lendemain et le lendemain ils recommencent leur cirque et rien n’arrive et ça n’en finit pas de me faire tourner la tête et alors j’avance avec cette idée que je vais finir par le tuer pour qu’il arrête de se tuer lui-même de cette manière si lamentable. Je vois. Je vois comme si j’y étais de nouveau. Fermant le robinet parce que je sais (je ne sais pas pourquoi) qu’il va pleuvoir toute la journée. John vient à la fenêtre, revient, revient encore et personne ne descend pour me donner raison. Il y a des moments comme ça dans la vie où l’on a besoin d’en parler avec quelqu’un qui ne soit pas soi-même.
- Ça va Sweeney, calmez-vous ! Voulez-vous boire quelque chose ? De chaud ou de rafraîchissant ? (claquement de doigts). Je dois vous avouer que vous avez manqué de cohérence, Sweeney (je peux vous appeler Sweeney ?). Amenez une bière bien fraîche (apparition d’une cigarette. Je ne fume pas.) ! Vous ne fumez pas ? Je peux ? Dites-moi, Sweeney ? (Oui.) Vous m’avez raconté le début de l’histoire ou la fin ? Je n’ai pas très bien compris. Vous parlez trop. Le mieux est de tout recommencer. Non. (Non ?) recommencez plutôt à partir du moment où vous avez eu envie de crier (je me rappelle) c’est Jean qui vous inspire ce cri (en vérité je n’en sais rien c’est peut-être un autre je n’avance plus) pourquoi ne pas crier quand on en a envie ? (À sept heures du matin ! Vous n’y pensez pas. Tout le monde dort à cette heure à Rock Drill. On n’aurait pas idée de crier de si bon matin. C’était un bon matin. Je ne savais pas vraiment s’il allait pleuvoir) c’est ça Sweeney, recommencez ! (Elle s’est levée. Elle a dit : Bonjour Sweeney ! On dirait qu’il va pleuvoir, attendant que je le dise : est-ce bien utile d’irriguer ce matin ? Derrière elle John trotte doucement. Merci pour le café, merci pour le café, ils évitent le couvert, sa poussière, ses moisissures, les cloques de mortier, les éclats de terre, "le petit déjeuner est-il servi ?" Je reconnais le cahier de musique où elle écrit son journal. Elle me l’avait promis. C’est John qui l’emporte dans la profondeur de son esprit, il ne reviendra plus. Elle n’en parlera même pas. Mais elle peut dire : je vous ai déjà donné un journal, il n’y a pas si longtemps que cela : qu’est-ce que je peux répondre pour détruire cette réalité : je ne l’ai pas lu, je ne l’emporterai pas dans la profondeur mentale de mon existence, il reste sans suite : est-ce que John voudra connaître le début : est-ce qu’il faudra céder : donner à lire : qui lira la suite ? Mais je me tais. Je me tais toujours. Je le lirai demain. Je ne l’inventerai pas, il existe et je le lirai. Mais il n’y aura pas de suite, à moins que John n’entre pas dans cette profondeur : imaginons qu’il reste à la surface : John lit et rien ne change. Elle m’avait promis cette suite (c’est un cahier de musique, je connais la musicienne) et maintenant elle oublie et c’est John, à peine arrivé, qu’elle choisit. Je suis oublié. Ils descendent vers huit heures. Ils s’installent sur la terrasse et ils attendent que quelqu’un vienne les servir. John pose le cahier de musique sur la table, entre eux, comme s’il proposait de le traverser pour atteindre Cecilia, comme s’il supposait que Cecilia ne résistera pas au devoir de le traverser elle aussi. J’avance et je vois. Je m’assois. Elle descend de Cortina, pendu à Séville. Ce qui fait rêver John. Il lève les yeux au ciel (comme on dit) et il dit qu’il va pleuvoir. C’est comme ça qu’il met fin à son rêve. Elle ajuste encore le gilet de laine sur ses épaules, avec un mot pour en parler. Il rit. Je n’entends pas les mots. Leurs ombres s’allongent jusqu’au bout de l’escalier. Je regarde le cercle, le rectangle, les parallèles, je pense à madame de Vermort qui parle toujours des choses en termes de géométrie : mais j’ai toujours aimé comme une femme la théorie des triangles : Jean est topographe. Mais ce n’est pas dans sa peau que je veux entrer (n’est-ce pas monsieur Frank Chercos ?) et je m’assois pour ne plus penser. Imaginez que je remonte à avant-hier et que tout recommence. Cecilia pourrait remonter encore plus et atteindre n’importe quelle région de la mémoire collective. Mais je n’ai pas lu le journal qu’elle m’a donné et elle ne m’a pas encore demandé ce que j’en pensais : qu’est-ce que j’en pense ? À huit heures et demie, ils ont quitté la terrasse, par le côté jardin. Le cahier de musique (je connais la musicienne : Fleur) est resté sur une chaise. Qu’est-ce qu’on peut penser de cet oubli ? Monsieur de Vermort avait oublié la Confession de Cecilia de la même manière. C’était la même terrasse (elle lui ressemblait) la même table (le cercle) et le même cahier (le rectangle) et il l’avait oublié. Je savais qu’il ne me le donnait pas. Il l’a cherché pendant des années. De temps en temps, il me disait : Sweeney, j’ai encore perdu ce sacré cahier. Mais ce n’était pas moi. Ce pouvait être n’importe lequel d’entre eux. Il soupçonnait mieux Gisèle, parce qu’il ne l’aimait plus. J’ai posé le cahier sur une pierre et depuis personne ne l’a lu. Je suppose que c’est par là, qu’il faut commencer. Ensuite lire le journal de Cecilia (elle prétend l’avoir égaré : elle aussi) et maintenant le cahier de musique (Fleur n’est pas une musicienne). J’avais de la chance. Personne n’avait jamais voulu écouter mes confessions, mais j’avais de la chance. Voilà ce que je possède : la Confession, le journal de Cecilia I et II. John est revenu, tranquille et brouillon, sur la terrasse et quand il a vu que le cahier avait disparu, il a posé la question aux uns et aux autres et Cecilia revenait en disant : demande à Sweeney ! John s’est approché. Le vent commençait à se lever, secouant les nappes blanches sur les tables et tout le monde s’est mis à attendre la pluie. Fleur était revenue parmi nous. Elle portait cette robe étrangement lumineuse par temps d’orage. John parlait. Cecilia n’osait pas aller plus loin. Elle dit : allons-nous-en : John dit : je n’accuse personne : j’avançais. Plus tard j’ai posé le cahier de musique sur l’autre cahier qui lui-même était (est) posé sur un premier cahier qui porte en titre : Confessions de Cecilia Lewitt, sans doute, mais je situe très bien ce moment, avant l’hiver, il y a des années, avant qu’on m’empêche. Je n’ai pas lu non plus le premier journal. Elle me l’a donné. Elle ne pouvait pas savoir pour les Confessions. Personne ne savait. Personne ne saurait rien non plus du cahier de musique (il appartenait à Fleur pour une raison : je l’ai offert à Fleur et non pas à Cecilia : j’ai voulu savoir ce que Cecilia pense de Fleur. C’était mon idée. Et je me suis mis à lire. Il faut remonter à avant-hier. J’ai lu toute la journée. Je peux en parler. Je peux parler de cette fin. Ce n’est pas un aveu. Me croiriez-vous si je vous dis que le journal de Cecilia commence par cette page collée sur le verso de la couverture - "je ne me souviens plus des mots et je ne veux plus rien savoir de leur apparition au début de ce journal - c’est la seule raison que je me trouve pour expliquer l’arrachement de la page qui les contenait. Ai-je eu peur de ces mots ? A-t-on peur des mots qui commencent quelque chose qui n’est même pas un projet ? En fait je ne sais pas ce qui m’a pris. Peut-être l’étonnement de rencontrer un morceau de réalité là où je n’avais voulu exprimer qu’un sentiment d’horreur. Je veux parler des photos de l’autopsie de Virginie. Gisèle les a ramenées uniquement pour nous les montrer. Elle accusait Malcolm. Elle me montrait le cadavre ouvert (soigneusement) de l’enfant dont elle disait qu’il aurait pu être le sien. Malcolm agonisait encore. C’est ce qu’on me disait. Et Gisèle s’en prenait à mon silence de cette manière horrible. C’est ce que j’écrivais sur la première feuille de ce journal. Je l’ai arrachée, déchirée et presque oubliée. Deux pages pour retrouver ce moment de ma vie et des mots exacts que tout le monde a oublié depuis, sauf moi qui en retrouvais le sens au moment de commencer ce journal intime. Et puis pourquoi en parler, pourquoi coller cette fausse première page au début de ce qui n’est peut-être déjà plus un journal parce que j’ai dépassé la mesure hier, en avouant mon indifférence et par conséquent mon attente à Malcolm qui va se mettre à en souffrir dès qu’il aura fini d’y penser ? Mais je n’arrive pas à oublier ce qui aujourd’hui n’a plus de sens pour personne. La chair ouverte de Virginie, son visage tranquille d’un côté, écrasé de l’autre, sa main recousue, la main qui l’examine, le noir et le blanc, les cris de Constance à l’église, le regard de Gisèle qui a déjà les photos dans son sac à main, les voix qui me recomposent parce que je n’ai pas osé entrer dans l’église, Fabrice qui explique, les photos qui n’expliquent rien - deux pages n’ont pas suffi ou alors elles ont atteint ce point où l’expression doit tout aux mots et rien à la mémoire et j’ai déchiré la feuille au ras de la reliure en me disant que ce n’est pas comme ça qu’on commence un journal, en tout cas pas un journal intime qui n’a pas d’autre prétention que celle-ci : montrer la différence qui existe forcément entre ce que tout le monde sait, moi y compris, et ce qui reste au moment de le raconter. Sans doute peu de choses, à quoi se réduit le texte, comme une goutte née de trop de vapeur et de la rencontre d’un objet sur quoi éprouver la complexité qu’elle exerce dans l’oeil qui regarde à travers ce primitif instrument de l’optique. Il n’y avait pas cette image dans la feuille détruite il y a quelques jours - oui, seulement quelques jours ont suffi pour me ramener à ce début remanié à la mesure du temps et de l’oubli." Je venais de lire et je me disais qu’il valait mieux que je me taise. Cette solitude me donnait la nausée. Ou alors c’était cet air chargé de vieillerie. Mais je lisais. C’était les mêmes mots. Je pouvais les comprendre. À quoi donc Jean avait-il mis le feu au début du mois ? Personne ne lit ce qu’il écrit et il brûle tout ce qui n’est pas lisible. Il me l’a dit. Comme ça : ceci est lisible, personne ne le lira. Voyons ceci : c’est illisible : au feu ! Il badinait. Il était revenu. Mais cette fois sous la véranda. La pluie tombait par intermittence. On ne la voyait pas. On entendait les gouttes sur les feuilles et dans les flaques. Jean n’aime pas la pluie du matin. Il ne s’y retrouve pas : "le matin, c’est la fraîcheur, même le froid, et une longue balade dans le parc pour assister au réveil du monde. J’aime cette banalité." Mais il pleuvait. C’était une autre banalité mais il ne s’y retrouvait pas. On entendait le vent, mais plus loin, derrière les arbres qui ne bougeaient pas. Qu’est-ce que je pensais de cette immobilité ? Qu’est-ce qu’on répond à ce genre de question ? Je ne lui disais rien du journal et tout le monde cherchait. Jean ne cherchait pas, ce qui le rendait suspect. Cecilia a traversé toute la pluie pour lui demander de chercher avec les autres. Jean dit : cherchez dans le débarras de Sweeney. Il savait. J’aimais cette douleur. Mais Cecilia ne veut pas chercher dans cette pagaille. Jean dit : entrons ensemble et cherchons. Sweeney nous cache quelque chose. Je veux savoir. Cecilia dit en s’en allant : moi je veux savoir... mais elle est trop loin au moment de le dire et on n’entend rien, sinon la pluie sur son parapluie et ses pieds qui secouent le gravier. Elle avait dit : Sweeney n’a rien à voir dans cette histoire. On ne peut en dire autant de vous, Jean. Sinon, cherchez avec tout le monde. Il ne chercherait pas. Il savait. Il savait obscurément. Je ne lui demandais pas ce qu’il avait brûlé (il faut remonter au début du mois, après l’arrivée de Carabas et même après le départ de Gisèle qui est allée rejoindre Lorenzo à Polopos, où est enterré Cortina, à l’ombre d’un peuplier qui a donné son nom à ses descendants ; il faut remonter à un commencement sinon toute la suite n’a plus de sens ; je ne lui demandai pas ce qu’il avait brûlé, ni pourquoi et il ne savait pas clairement ce qui était arrivé au cahier de musique ; on ne parlait plus ; on écoutait ; la pluie devint visible, à cause de la gouttière qui déborde) ni pourquoi il avait brûlé cette chose dont tout le monde, moi y compris, voulait savoir quelque chose, même peu, mais de quoi se faire une idée. (Une idée de quoi ?) Le corps de Jean est inhabitable. On n’en sait pas plus.) Jean dit : elle a écrit dans un cahier de musique. Elle dit : cherchez un cahier de musique, pas un journal. Moi je trouve ça un peu grotesque, cette recherche. Je ne cherche pas. Je suis suspect. On s’attend à un nouvel incendie. Le monde me juge mal. Et il semblait souffrir de cette erreur. "Elle a emporté le parapluie !" dit-il encore et il rit doucement en pensant que quelqu’un a emporté le cahier de musique avec la même inconscience. Je pensais. Cette immobilité à cause d’un mot ! La pluie s’arrête. Jean dit : ... menaçante, ne crois-tu pas ? Je n’ai pas entendu le début de la phrase. A-t-il parlé de la pluie ? Il ne se décide pas à continuer sa promenade. "La garce a emporté mon parapluie sans que je m’en rende compte !" Il aime fumer aussi quand il pleut. Lire et fumer. Parler un peu avec un ami. Cultiver cette approche de la solitude, chacun de son côté. Les arbres frémissent. Le vent les traverse doucement. Il arrive sous la véranda et s’apaise. On l’entend encore derrière les arbres. Je me lève et Jean me regarde, l’air de dire : je vais me retrouver seul, idée qui ne l’enchante pas comme elle m’enchanterait si j’étais à sa place. Je ne dis rien et je m’en vais. Sous le porche, ceux qui ont cherché ne cherchent plus : elle raconte des histoires ! Un cahier de musique ! Il appartenait à Fleur ! À Fleur ? Qui est Fleur ? Je passe sans reconnaître personne. Plus loin, John ne cherche plus. Il dit : c’est de ma faute. Ne m’en veux pas. C’est absurde. On le retrouvera. Comment croire ? Il s’arrête quand j’arrive : Sweeney sait quelque chose ! Mais je n’ai qu’un désir : lire. Je ne peux pas disparaître. On me retrouverait. Il y en a qui savent remuer le couteau dans la plaie. On me retrouverait lisant cette intimité qui appartient à John. (Elle vous a donné le premier journal, non ?) Mais je ne le lis pas. Je ne lis pas les confessions. Je lis le cahier de musique. Je regarde à travers une goutte d’eau immobile sur un meneau. Je ferme les yeux. Je regarde encore. Je lutte avec cette goutte d’eau. Mais je ne peux pas disparaître. Je vais. Je viens. Je retourne. Je prépare et je reviens. Le véritable suspect, c’est Jean. Il ne supportera pas ce regard. Je reviens à la goutte d’eau, peut-être la même. Il y a de l’amour dans mon coeur.
- Sweeney ! Sweeney ! De qui êtes-vous amoureux ? Allez ! Dites-le-nous puisque c’est si important pour vous (Rires).
- Ce n’était qu’une goutte d’eau. Un symbole. S’il y avait une vie à raconter sur le seul témoignage de cette géométrie (je voyais ; je voyais ces rayons dans l’imagination de Cecilia ; j’avançais ; une goutte d’eau n’est rien à côté de ce qu’elle rend possible.), ce n’était pas à moi d’en calculer les dimensions. Je voyais. La pluie tictaquait encore, multipliant la goutte. Je passais le temps. Je reconnaissais cette cadence. John est revenu. Il dit : elle veut écrire un roman, et il a l’air désolé qu’elle veuille l’écrire. Le journal est une sorte de canevas, fait-il en s’asseyant. Est-ce que cette pluie va durer encore longtemps ? Il ne manquait plus qu’elle écrive un roman. Vous ne comprenez pas ?
- Ai-je seulement le droit de comprendre ? Une fois je suis allé de l’autre côté de la rue. Je ne savais même pas qu’il y avait une rue et sur l’autre trottoir, j’ai acheté un bibelot en forme de cheval. Je n’avais pas traversé la rue pour simplement acheter un bibelot ridicule (je l’ai offert à Carabin et il ne m’a pas demandé d’où je le tenais ; s’il l’avait appris, il aurait donné encore un tour de clé ; j’étais fou de croire qu’il ne savait rien !).
- Si vous voulez, dit John aimablement (je ne lui ai rien demandé et il le reconnaissait), je peux vous amener faire un tour où ça vous chante. Il est trop tôt pour la réveiller (c’était ce matin, au moment d’ouvrir la grille et de l’autre côté de la rue, je pouvais voir les mêmes bibelots en cinq tailles différentes occupant toute une étagère de la vitrine mais la grille lui donnait un aspect de vitrail et j’ai eu peur de m’y abandonner comme ça arrive chaque fois que je regarde à travers quelque chose qui est le plus souvent une vitre ; j’aime me poster derrière une fenêtre, ne pas me cacher mais ne plus bouger et regarder,enplongée,laporte que je m’attends à visiter dès qu’elle s’ouvrira ; on me le reproche tous les jours.
- Et qu’avez-vous vu cette fois-là, Sweeney ?
- J’ai vu John descendre de sa voiture. Mais je me cachais. Je l’ai dit : ce n’est pas mon habitude. Je ne me cache pas ; j’entre dans le massif d’hortensias et je regarde à travers la grille qui sent la rouille ; on voit ce que je regarde : les bibelots, les rares passants, au fond une tour d’acier qui est peut-être un puits. À sept heures, le soleil fait étinceler toute l’ossature du puits haut dans le ciel encore lavasse, des milliers d’éclats de lumière et le ciel qui ne bouge pas, le ciel sans perspective, pas à cette heure du jour qui est la première (vous aimez bien dire les choses joliment hein. Sweeney ?
- Je ne fais que raconter une histoire.
- Continuez, Sweeny.
- Est-ce que je vais mourir sur la chaise électrique ?
- Je ne pense pas. Personne ne le pense. Il n’y aura même pas de procès. Mais avant toute chose, il faut me raconter cette histoire. Prenez le temps, Sweeney !
- Vérifiez bien l’enroulement de la bande !). J’ai vu John. Il m’a vu et ça l’a fait rire, ma tête au milieu des bouquets d’hortensias. Il s’est amené en se dandinant comme une fille. Je l’ai connu viril, même musclé, vous savez ? Maintenant il a dans la tête de devenir une femme. Vous comprenez ça, vous ? Moi je ne suis ni homme ni femme, à cause de ma solitude. Je ne peux pas juger les désirs des uns et des autres. Je ne sais même pas si j’ai des désirs de ce genre. J’éjacule. Ça oui, j’éjacule.

 

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